‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 145 sur 228 · SAS · texte numérisé non relu

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RÉVOLUTIONS ANOENNES.

avoir la le second livrede Télémaque, LUnflaence de cet ouvrage de Fénelon a été considérable; il renferme tous les principes du Jour : il respire la liberté , et la révolution même 8*y trouve prédite. Que Ton considère l'âge où il a paru , et Ton verra qu'il est un des premiers écrits qui ont changé le cours des idées nationales en France*.

« Tout est bien sortant des mains de TAuteur des choses, tout dégénère entre les mains de rhomme. » Cest ainsi que commence V Emile y et cette phrase explique tout l'ouvrage. Jean-Jacques prend , comme Platon , Thomme dans ses premiers langes; il recommande le sein maternel. Il veut qu'aussitôt que l'enfadt ouvre ses yeux à la lumière il soit soumis sur-le-champ à la nécessité , la seule loi de la vie : s'il pleure, on ne Tapaise point; s'il demande un objet, on l'y porte. La louange, le blâme, la frayeur, le courage, sont des ressorts de l'âme , dont il ignore même le nom. Dieu demande toute la force de la raison pour le cfHnprendre, on n'eu parle donc point à l'Emile de Jean- Jacques.

Aussitôt qu'il sort des mains des femmes, on le remet entre les mains de son ami , non de son maître, il n'en a point. L'étude difficile de celuici est de ne rien lui apprendre. Emile ne sait ni lire ni écrire , mais il oonnolt sa foiblesse ; et tous les Jours, dans ses Jeux, quelques accidents lui font désirer de s'instruire des lettres, des mathématiques et des autres arts. Il en est ainsi pour lui des idées morales et civiles. Onabienprisgarde de lui enseigner ce que c'est que la Justice , la propriété ^; mais un joueur de gobelets , un jardinier, et mille autrçs hasards, développent graduellement dans son cerveau le système des choses relatives.

Emile ne sait point rester où il s'ennuie , veiller lorsqu'il veut dormir. S'il a faim , il mange ; sll ne peut satisfaire ses besoins ou ses désirs, il ne murmure point : ne connoit-il pas la nécessité?

Courageux , il ne Test point parce qu'il faut l'être, mais parce qu'il ignore le danger. La mort, il ne sait ce que c*est. Il a vu mourir, et cela lui semble bon , parce que c'est une chose naturelle, et surtout une nécessité.

Cependant Emile a appris une question. A quoi cela est-il bon? demande-t-il lorsqu'il voit faire quelque chose qu'il ne connott pas. Souvent on ne

* n me semble par et$ pages qae j'avois appris à écrire.

(N.ÉD.) ^ Phrase binteUigtbIe qui Teut dire : On ne lui a pas enseigné. (N. I^d.)

répond point à cette question ; et Emile, par ha sard , ne manque pas de trouver tôt ou tard tel même la raison dont il s'enquéroit.

Mais l'âge des passions s'avance, et l'on coq mence à entendre gronder l'orage. L'élèvede Jeai Jacques a appris dans ses jeux , non-seulement 1( principes des sciences abstraites, mais ceux de arts mécaniques, tels que la menuiserie ; car ,qQO que Emile soit riche , il peut être exposé aux ri volutions des États. « Vous vous fiez , dit Jeai Jacques , à l'ordre actuel de la société , sans songi que cet ordre est sujet à des révolutions inérib blés , et qull vous est impossible de prévoir ni i prévenir celle qui peut regarder vos enfants. I grand devient petit, le riche devient pauvre, i monarque devient sujet. Les coups du sort son ils si rares que vous puissiez compter d'en éb exempt ? Nous approchons de l'état de crise et i siècle des révolutions. Je tiens pour impossibi que les grandes monarchies de F Europe ai» encore longtemps à durer; toutes ont briliéfi tout £ tôt quibrÛle est sur son décKn.faidem opinion des raisons plus particulières que cet maxime; mais il n'est pas à propos de les din et chacun ne les voit que trop * '.•

*■ Je n*al rien à réiracter des éloges que je donne id Rousseau , dans le texte et dans la note. Quant à awaî gement général sur ses oayrages, je renvoie le lecSnri note *» pag. )81, 282. (N.Éa.)

> Tom. XI , pag. 66 , édlL de Loodces, I78I.

Voilà la fameux passage de VÉmile. Il y a plosleanch ses à remarquer ici. La première est la eUrié avec laqod Jean-Jacques a prédit la rétuiuUoo préseote. La MOQsdr rapport à sa oétëbre idée de faire apprendre un mélier à d que enfant Gomme on s*en moqua à l*époque de Is pttMk Uon de VÉmUe / Comme oo trouvolt le philosophe ridkri Je n*ai pas besoin de demander si nous en sentons msiotcsi la vérité, n y a beaucoup de nos seigneurs fraoçols <|ail roient trop heureux maintenant de savoir t»ite le métier d^ mile. Ils recevrolent par jour leur demi-couroone, oaM quatre scfaelUngs, et serolent dloyens utiles du psyi oA IcK les auroit Jetés.

La troisième remarque, et la plus Importante,* tient i II ■ ture du passage même. Il est clair que noo-scolc8Mnt M Jacques avoit prévu la révolution , mais encore Ici horrei dont elle seroit accompagnée. Il annonce que le desiein C mile estd'éffligrer. Gomment le républicain Jesn-JsoioMj roit-il pu avoir une telle pensée, sMI n^avoit entrefu Tespi de gens qui feroient une révoluUoa en France, s*il n^voK|i par rétat des mceurs du peuple qu*nne révolution vc^ élolt impossible? Sans doute le sensible philosophe, qaK soit qu*uoe révolution qui coàte la vie à un hoBuneeit i mauvaise rcvoloUon , n'aurolt pas célébré celle de Is Mji rai entendu une discussion très-intéressante, su sqjetde tK taire et de Rousseau , dans une société de gens de ^f^^*^ les avoient connus , par ailleurs grands partisans ^^^ luUoo. On examinoit quelle auroit été vralsenblâhteiBeali conduite du poète et du philosoplie, s'ils avoient véceji qu*à la révolution. 11 fut conclu àrnnanimité qalU aatm été des aristocrates. Voltaire , disoU*on, u'aurolt jan»! oublier sa qualité de genUlhosime du roi , ni paidoooer n poUiéose de Jean-Jacques. Quant k celui^, ^^^'Su a répandu en auroU fait un anUrévoluUoooiife *^Ji remarques sont trè.vjustes, et peignent les deux wm«»

BÉVOLUTIONS ANCIENNES.

Enfla Énaile parvient à Tâge de la raison , et va lui être dévoilé. Un philosophe sensible ie rend un matin an sommet d'une haute eoifie, an bas de laquelle coule le P6, tandis que ie Midi levant projette l'ombre des arbres dans la nllée. Après quelques instants de silence et de neoeUlement, inspirés par ce beau spectacle d par les idées q^'il fait naître de la Divinité, le TkairesavoyardprouverexistencedugrandÉtre, d'après des raisonnements métaphysiques, sur le sentiment qu'il en trouve dans son (Bv. Un Dieu Juste, bienfaisant et aimant les hnaains, est le seul que reconnoisse Emile. Il cnteae dans les Évangiles une morale tendre Ksobliffle; mais il n'y voit qu'un homme *. L'aiBoar a ses droits sur le cœur de l'élève i Jean-Jacques, mais il veut une femme telle ^soa imagination éprise de la vertu se plait ih lai peindre. Il la rencontre enfin dans une I Rtnite. La modestie, la grâce, la beauté, régnent m le front de Sophie. Emile brûle , et ne peut Mteoir. Scm ami Farrache à son ivresse pour le taer parcourir l'Europe. La passion du jeune kaune amoureux survit au temps et à l'absence ;

Miqulle force de séole, dans Hoasseaa , d^avoirà la fols MKb révolatioD et tes crimes ! et quelle incroyable circoDS- ■M que SCS tarits mêmes aient servi à les amener !

B psiott encore que Rousseau prévoyoit plusieurs autres afartropho. Je ne sais , mais sMI m'étoit pennis de m^exptii|tt,faiiiois peai-ètre quelque chose dMntéressant à dire à a^jrt. Si PAngieterre doit éprouver une révolution, elle sera jMêaent différente de belle de France * , parce que , diaprés iieniioos , tro|Uongaes à détailler, les partis en viendroient

^ guerre civile ouverte et non à un carnage sourd , comme ■s patrie. Si TAngleterre évite le sort dont elle est meiKfe, ce ne sera que par beaucoup de prudence et de Justice le eravememeat. Au reste, Tidée de Jean-Jacques, de apprendre un métier à Emile , n*est que ce que disoit , lonqu*on lui reprochoit raideur avec laquelle il se

E'*^à rétude de la musique ; il répondoit par une fameuse « grecque. « Un artiste vit partout » Il est singulier Upeoiée d*na philosophe ne soit que le mot d*un tyran.

* SiM doute , parce qu*il y t une aristocratie puissante tel il Grande-Bretagne, et que raristocratie n*étoit plus Ifai en France. Non-seulement les hautes classes de la so- [iitfcaAn^eterre se sauveiont avec la prudence et la jiWiDeqoeJe leur recommande, mais elles se sauveront mieux en dirigeant les idées nouvelles, et se met^ » comme elles l'ont fait toujours , à la tète des siècles ijMnre qu'ils se succèdent. Ainsi œs hautes classes, jamais dépassées par les classes qui les suivent, ^nrvent tous leurs droits à une supériorité naturelle. U te «usi se souvenir qu'il n'y a point de peuple propre- *BM^ en Anijteterre, excepté dans les granides villes ; te est client «t patron comme dans l'andenne Rome. Ah tend one révolution populaire presque impossible. 4>>nd les prolétaires on les ouvriers se soulèvent, les prof^^^^m» s'arment; on tue quelques-uns des plus mutins, «tetestfini. (N. En.)

Voilà ce que j'ai appelé dans mon jugement général ^imoBaodnien. (N. Éd.)

il revient, épouse sa maîtresse, et tronve le bon» heur •.

Qaoi 1 c'est à cela que se réduit Y É mile? Sans doute; et Emile est autant au-dessus des hommes de son siècle qu'il y a de différence entre nous et les premiers Romains. Que dis-Je I Éinite est rhomme par excellence; car il est l'homme de la nature. Son cœur ne connott point les préjugés. Libre, courageux, bienfaisant, ayant toutes les vertus sans y prétendre, s'il a un défaut, c'est d'être isolé dans le monde, et de vivre comme un géant dans nos petites sociétés.

Tel est le fameux ouvrage qui a précipité notre révolution. Son principal défaut est de n^étre écrit que pour peu de lecteurs. Je l'ai quelquefois vu entre les mains de certaines femmes qui y cherchoient des règles pour l'éducation de leurs enfants, et J'ai souri. Ce livre n'est point un livre pratique; il seroit de toute impossibilité d'élever un Jeune homme sur un système qui demande un concours d'êtres environnants qu'on ne saurait trouver; mais le sage doit regarder cet écrit de Jean- Jacques comme un trésor. Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages & lire : V Emile en est un i>.

Je commettrais un péché d'omission impardonnable, si Je finissois cet article sans parier de rinfluence que V Emile a eue sur ce siècle. J'avance hardiment qu'il a opéré une révolution complète dans l'Europe moderne , et qu'il foiine époque dans l'histoire des peuples. L'éducation, depuis la publication de cet ouvrage, s*altéra totalement en France ; et qui change l'éducation change les hommes. Quel dut être l'étonnement des nations, lorsque Rousseau, sortant du cercle obscur des opinions reçues , aperçut au delà la lumière de la vérité; que, brisant Fédifice de nos idées sociales , il montra que nos principes, nos sentiments même, tenoient à des habitudes conventionnelles sucées avec le lait de nos mères'; que par conséquent nos meilleurs livres, no9 plus justes institntions, n'avoient point encore montré la créature de Dieu ; que nous existons comme dans une espèce de monde factice ! l'étonnement , dis-je , dut être grand, lorsque Rous-

* Rousseau a peint avec moins de charme réponse dans Sophie que l'amante dans Julie : le caractère de son laleal s'arrangeoit mieux de l'ardeur d'une coucbe Ulégitime que de la chasteté du Ht conjugal. (N. En.)

1» Cela est risihle à force d*ètre exagéra. Qu'il me soit permis de renvoyer encore le lecteur à la note de la page ssi.

(N. ÉD

BÉV0LUT10N9 ANCIENNES.

leao Tint à Jeter parmi ses eontemporafns abfttardis rhomme vierge de ia natare *.

Je ne fids point ees réflexions snr Fimmortel Emile sans un sentiment donloarenx. La Profcssion de fotdn Vicaire Savoyard, les principes politiques et moraux de cet ouvrage, sont devenus les machines qui ont battu Tédiflce des ^uvemements aetuels de l'Europe , et surtout celui de la France^, maintenant en ruine. Il s'ensuit que la vérité n'est pas bonne aux hommes méchants; qu'elle doitdraieurer ensevelie dans le sein du sage, comme l'espérance au fond de la boite de Pandore. Si J'eusse vécu du temps de Jean-Jacques, j'aurois voulu devenir son disciple; .mais J'eusse conseillé le secret à mon maître. Il y a plus de philosophie qu'on ne pense au système de mystère adopté par Py thagjore et par les anciens prêtres de l'Orient.

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