‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 64 sur 170 · VOYAGE DE NAPLES · texte numérisé non relu

VOYAGE DE NAPLES

Terracine, 31 décembre.

Voici les personnages, les équipages, les choses et les objets que l'on rencontre pêle-môle sur les routes de l'Italie : des Anglois et des Busses qui voyagent à grands frais dans de bonnes berlines , avec tous les usages et les préjugés de leurs pays; des familles italiennes qui passent dans de vieilles calèches pour se rendre économiquement aux vendanges; des moines à pied, tirant par la bride une mule rétive chargée de reliques ; des laboureurs conduisant des charrettes que traînent de grands bœufs , et qui portent une petite image de la Vierge élevée sur le timon au bout d'un bâton ; des paysannes voilées ou les cheveux bizarrement tressés, jupon court de couleur tranchante, corsets ouverts aux mamelles , et entrelacés avec des rubans, colliers et bracelets de coquillages; des fourgons attelés de mulets ornés de sonnettes, de plumes et d'étoffe rouge ; des bacs , des ponts et des moulins ; des troupeaux d'ânes, de chèvres, de moutons ; des voiturins , des courriers , la tète enveloppée d'un réseau comme les Espagnols ; des enfants tout nus; des pèlerins, des mendiants , des pénitents blancs ou noirs ; des militaires cahotés dans de méchantes carrioles; des escouades de gendarmerie ; des vieillards mêlés à des femmes. L'air de bienveillance est grand , mais grand est aussi l'air de curiosité; on se suit des yeux tant qu'on peut se voir, comme si on vouloit se parler, et Ton ne se dit mot.

Mz heures du lOir.

J'ai ouvert ma fenêtre : les flots venoicnt expirer au pied des murs de l'auberge. Je ne revois jamais la fner sans un mouvement de joie et presque de tendresse.

Gaete, !«' Janvier isoi.

Encore une année écoulée !

En sortant de Fondi j'ai salué le premier verger d'orangers : ces beaux arbres étoient aussi chaînés de fruits mars que pourroient l^étre les pommiers les plus féconds de la Normandie. Je trace ce peu de mots à Gaête, sur un balcon, à quatre heures du soir, par un soleil superbe , ayant en vue la pleine mer. Ici mourut Gicéron , dans cette patrie , comme il le dit lui-même , qu'il avoit sauvée : Moriar in patria sœpe sermia, Cicénm fut tué par un homme qu'il avoit jedis défendu ; ingratitude dont Thistoire fiMirmîlle. Antoine reçut au Forum la tête et les mains de Cieéron; il donna une couronne d*or et une

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somme de 200,000 livres à Tassassln ; ce n*étoit pas le prix de la chose : la tête fut clouée à la tribune publique entre les deux mains de Torateur. Sous NéroD on louoit beaucoup Cicéron ; on n*en parla pas sous Auguste. Du temps de Néron le crime 6*étoit perfectionné ; les vieux assassinats du divin Auguste étoient des vétilles , des essais, presque de l'innocence au milieu des forfaits nouveaux. D'ailleurs on étoit déjà loin de la liberté; on ne savoit plus ce que c'étoit : les esclaves qui assistoient aux jeux du cirque alloient-ils prendre feu pour les rêveries des Gaton et des Bnitus? Les rhéteurs pouvoient donc , en toute sûreté de servitude, louer le paysan d'Arpinum. Néron lui-même auroit été homme à débiter des haranr gués sur rexceilence de la liberté ; et si le peuple romain se fût endormi pendant ces harangues, comme il est à croire, son maître, selon la coutume , Teût fait réveiller à coups de bâton pour le forcer d'applaudir.

Naples, 2 janvier.

Le duc d'Anjou , roi de Naples, frère de saint Louis , fit mettre à mort Gonradin , légitime héritier de la couronne de Sicile. Gonradin sur Téchafaud jeta son gant dans la foule : qui le releva ? Louis XVI, descendant de saint Louis.

. Le royaume des Deux-Siciles est quejque chose d'à part en Italie : Grec sous les anciens Romains, il a été Sarrasin , Normand , Allemand , François , Espagnol , au temps des Romains nouveaux.

L'Italie du moyen âge étoit l'Italie des deux grandes factions Guelfe et Gibeline, l'Italie des rivalités républicaines et des petites tyrannies ; on n'y entendoit parler que de crimes et de liberté ; tout s'y faisoit à la pointe du poignard. Les aventures de cette Italie tenoient du roman : qui ne sait Ugolin, Françoise de Rimini, Roméo et Juliette, Othello? Les doges de Gènes et de Venise, les princes de Vérone, de Ferrare et de Milan, les guerriers, les navigateurs, les écri- V£dns, les artistes, les marchands de cette Italie étoient des hommes de génie : Grimaldi, Fregose, Adorni, Dandolo, Marin Zeno, Morosini, Gradenigo, Scaligieri, Visoonti, Doria, Trivulce, Spinola, Zeno, Pisani, Ghristophe Colomb, Améric Vespuce, Gabato, le Dante , Pétrarque, Boccace, Arioste, Machiavel, Cardan, Pomponace , Achellini , Érasme , Politien , Michel-Ange, Pérugin, Raphaël, Jules Romain, Dominiquin, Titien, Caragio, les Médicis; mais, dans tout

cela, pas un chevalier, rien de l'Europe transalpine.

A Naples, au contraire , la chevalerie se mêle au caractère italien, et les prouesses aux émeutes populaires ; Tancrède et le Tasse , Jeanne de Naples et le bon roi René, qui ne régna point, les Vêpres Siciliennes , Mazaniei et le dernier due de Guise, voilà les Deux-Siciles. Le souffle de la Grèce vient aussi expirer à Naples; Athènes a poussé ses frontières jusqu'à Ptestum ; ses temples et ses tombeaux forment une ligne au deroier horizon d'un del enchanté.

Je n'ai point été frappé de Naples en arrivant : depuis Capoue et ses délices jusqu'ici le pays est fertile , mais peu pittoresque. On entre dans Naples presque sans la voir, par un chemin assez creux '•

3jaoTleri804.

Visité le Musée.

Statue d'Hercule dont il y a des copies partout : Hercule en repos appuyé sur un tronc d'arbre; légèreté de la massue. Vénus : beauté des formes; draperies mouillées. Roste de Scipion l'Africain. .

Pourquoi la sculpture antique est-elle supérieure ' à la sculpture moderne, tandis que la peinture moderne est vraisemblablementsopérieure , ou du moins égale à la peintui'e antique?

Pour la sculpture, je réponds :

Les habitudes et les mœurs des anciens étoient plus graves que les nôtres, les passions moins turbulentes. Or la sculpture, qui se refuse a rendre les petites nuances et les petits mouvements, s'accommodoit mieux des poses tranquilles et de la physionomie sérieuse du Grec et du Romain.

De plus , les draperies antiques laissoient voir en partie le nu : ce nu étoit toujours ainsi sous les yeux des artistes , tandis qu'il n'est exposé qu'occasionnellement aux regards du sculpteur moderne : enfin les formes humaines étoient plus belles.

Pour la peinture , je dis :

< On, peut, si Ton veut, ne pins suivre l*ancienne roule. $008 la dernière domination françoise une autre entrée a été ouverte, et l*on a tracé on beau chemin autour de la colline du Pausilype.

* Cette assertion, généralement vraie, admet pourtant d*a5sez nombreuses exceptions. La statuaire antique n'a rien qui surpasse les cariatides du Louvre, de Jean Goujon. Nous avons tous les jours sous les yeux ces chefs-d*œuvre, et nous ne les regardons pas. L'ÂpoIîon a été beaucoup trop vanlti : les métopes du Parthénon offrent seuls la sculpture grecque dans sa perfection. Ce que j*ai dit des arts dans le Génie du Christianisme esi étriqué, et souvent faux. A cette époque je n'avoifl vo ni ritalle, ni la Grèce, ni l'Egypte.

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La peintare admet beaucoup de mouvement dans les attitudes; conséquemment la manière y quand malheureusement elle est sensible, nuit moins aux grands effets du pinceau.

Les règles de la perspective, qui n'existent presque point pour la sculpture , sont mieux entendues des modernes qu'elles ne Tétoient des anciens. On connott aujourd'hui un plus grand nombre de couleurs; reste seulement à savoir si elles sont plus vives et plus pures.

Dans ma revue du Musée , J'ai admiré la mère de Raphaël , peinte par son fils : belle et simple, elle ressemble un peu à Raphaël lui-même, comme les Vierges de ce génie divin ressemblent à des Anges.

Blichel-Ange peint par hii-méme.

Armide et Renaud : scène du miroir magique.

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