‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 226 sur 283 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Le passage de la mer Ronge accompli , Marie , prophétene, sonir de Moïse et d*Aaron , chanta le cantique d'actiûDs de grâces an Seigneur, qui avoit enseveli Pharaon et ion armée dans les flota. Le peuple de Dieu entra dans la solitude de Sur, puis ï\ Tint à Mara , où Moïse adoucit les eaux amèrea. De Mara, les Israélites arriTèrent à Élim; il y aToit là douze fontaines. D*Élim ils passèrent à Sin ; ils T murmurèrent contre Moïse et Aaron , regrettant TabondiDce de la terre d'Egypte. Dieu envoya la manpe qui tomboit le matin comme une rosée , et que Ton recoeilloit chaque jour. Les 'Hébreux , partis de Sin , campèrent à Raphidim , où le peuple murmura de nouveau. Moïse , par l'ordre du Seigneur, frappa la pierre d'Oreb avec la verge dont il avoit frappé le Nil , et il en sortit de Tean.

Les Amalécltes vinrent à Raphidim attaquer Israël : ils descendoient d'Amalec, petit-61s d'Ésaù. Ésatt, fils d'Isaac, sToit été supplanté par son frère Jacob , auquel il avoit Tendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Dans la suite, Dieu voulut que SaOl exterminât la race entière des Amalécitea.

Josué combattit lea ennemis à Raphidim, et remporta la Tictoire. Moïse prioit sur le haut d'une colline , en tenant les mains élevées vers le ciel : Aaron et Hnr lui soole- Doient les mains des deux côtés , car Amalec avoit l'avantage lorsque les mains de Moïse s'abaissoient de lassitude.

De Raphidim , les Hébreux gagnèrent le désert de Sinal. Moïse alla parler à Dieu, qui Tavoit appelé au haut de la montagne : il étoit accompagné de Josué. Le troisième jour, on commença à entendre des tonnerres et à voir briller des éclairs. Une nuée très-épaisse couvrit la montaftne; une trompette sonnoit avec grand bruit; Moïse parloit à Dieu , et Dieu lui répondoit. Le Seigneur promulgua ses loia an milieu de la foudre ; il donna à Moïse les deux tables du Témoignage , qui étoient de pierre, et écrites du doigt de Dieu. Moïse descendit de la montagne avec lea tables. Josué ouït du tumulte dans le camp. Moïse reconnut que ce n'étoient point les voix confîises de gens qui ponssoient leur ennemi, mais les voix de personnes qui diantoient.

Pendantrabsence de Moïse, le peuple s'étoit élevé contre Aaron, et lui avoit dit : « Faites>nous des dieux qui mar- « chent devant nous. » Vu Veau d*or avoit été formé , et les Hébreux Favoient adoré avec des chants et des danses. ^ ai%TK\rBRUKn. — toue v.

Moïse brisa les Tables de la loi et le Veau d'or. Ensuite i se tint à la porte du camp, et dit : « Si quelqu'un est au « Seigneur, qu'il se joigne à moi. » Et les enbnts de Lévi s^assemblèrent autour de lui. Moïse ordonna à chacun d'eux de passer et de repasser au travers du camp , d*une tente à l'autre, et de tuer chacun son frère, son ami, et celui qui lui étoit le plus proche; et il y eut eoTiron vingt-trois mille hommes de tués ce jour-là.

Nadab , fils d'Aaron , ayant oifert on feu étranger au Seigneur, fut dévoré par le feu du ciel. Caleb et Josué furent les seuls des Hébreux sortis d'Egypte qui entrèrent dans la Terre-Promise ; Moïse même n'y entra point, et ne la vit que du sommet du mont Abarim.

C'est de cette histoire que j'ai tiré le fond de la tragédie de Moue, Le sqjet de celte tragédie est la première ido^ latrie des Hébreux, idolâtrie qui compromettoit les destinées de ce peuple et du monde. Je suppose que parmi les causes qui précipitèrent Israël dans le péché, il y en eut une principale. Ici même, dans l'invention, je reste encore fidèle à l'Histoire sainte; toute l'Écriture nous apprend que les Hébreux furent entraînés à l'idolâtrie par les femmes étrangères. Il suffit de citer l'exemple de Salomon : « Le roi Salomon aima passionnément plusieurs « femmes étrangères.... Le Seigneur avoit dit aux enfants « d'Israël : Vous ne prendrez point des femipes de Moab « et d'Ammon , des femmes d'idumée , des Sidoniennes et K du pays Héthéen, car elles vous pervertiront le cœur « pour vous faire adorer leurs dieux... Salomon servoit « Astarté, déesse des Sidoniens, et Moloch, l'idole des « Ammonites.... H bâtit un temple à Chamos, l'idole des « Moabiles. »

La tragédie apprendra aux lecteurs quelle est Arzane : Je ne sais si l'on a jamais remarqué que Judith , qui cause une si grande admiration aux soldats d'Holoferoe , est le premier modèle de l'Armide du Tasse dans le camp de Godefroi de Bouillon. Arzane, reine des Amalécites, environnée de jeunes filles de Tyr et de Sidon, adorant Astarté et les dîTinités de ki Syrie, m'a mis à même d'opposer des fables voluptueuses à la sévère religion des Hébreux. Les personnes versées dans la lecture des livres saints verront ce que j'en al imité ; elles auront lieu de le remarquer dana le râle entier de Moïse et dans les chœurs. Le chant de la Courtisane, dans le chœur des Amalécites, est tiré du chapitre vri des Proverbes de Salomon , Vicli' mas pro salute vovi , hodie reddiâi votamea. Le chœur du troisième acte rappelle le xviii* psaume, Cœli enarrant gloriam Dei, et le cliœur du iv^ reproduit le cantique de Marie après le passage de la mer Rouge : Eguum et ascensorem ejus dtjeeit in mare,

A Dieu ne plaise que je prétende un seul instant avoir soutenu l'éloquence de l'Écriture! je dis ce que j'ai tenté , non ce que j'ai fait. Racine, tout Racine qu'il étoit, a quel-

PHÉTAtUS

quefois été vaincu dans ses efforts , comme Ta remarqué la Harpe. Qu'est-ce donc que moi, chétif, qui ai osé mettre en scène , non pas Joad , mais Moïse mèÉle , ce législateur aux rayons de feu sur le front, «e |»rd|^h^ ^ui délivroit Israël, frappoit l'Egypte, entr'ouvroit la mer, écrifoit Tbistoire de la création, peignoit d'un mot la naissance de la lumière, et parloit au Seigneur face à ftice, bouche à bouche : Ore ados loquor ei ? (Num. , cap. xu.) Le lieu de la scène est fixé dès les premiers yers de Moïse, l'exposition vient tout de suite après. Les trois unités sont observées, toutes les entrées et les sorties, motivées; enfin c'est un ouvrage strictement classique. L'auteur en demande de grandes excuses :

Pardonne à êà/oibletae en faveur de son Age!

Tavois autrefois conçu le dessein de faire trois tragédies : la première sur un sujet antique dans le système complet de la tragédie grecque ; la seconde , sur un sujet emprunté de TÉciiture; la troisième , sur un sujet tiré de l'histoire des temps modernes.

Je n'ai exécuté mon dessein qu'en partie : j*ai le plan en prose et quelques scènes en vers de ma tragédie grecque , Astyanax. Saint Louis eût été le héros de ma tragédie romantique; je n'en ai Hen écrit. Pour sujet de itt^ tragédie hébraïque, j'ai choisi Moïse. Cette tragédie en dnq actes , avec des chœurs , m'a coûté un long tittVail ; je n'ai cessé de la revoir et de la corriger depuis une tingtalne d'années. Le grand tragédien Talma , qui l'avoit lue , m'avoit donné d'excellents conseils , dont j'ai profité : il avolt à cœur de jouer le rôle de Moïse, et son Incomparable tafent pouvoit laisser la chance d'un succès.

La tragédie de Moïse appartenoit, par mon contrat de vente, aux propriétaires de mes œuvres; Je ne m'étois réservé que le droit d'accorder on de refuser la permission de la mise en scène. Je résistai longtemps aut sollicitations des propriétaires; mais enfin , Soit foiblesse, soit mauvaise tentation d'auteur, je cédai. Mdise, lu an comité du Théâtre-François, en 1828, Ait reçu à Tunanimité. M. le vicomte Sosthènes de la Bochefoncanld se prêta avec beaucoup de complaisance à tons les arrangements ; M. Taylor s'occupa des ordres à donner pour les décorations et les costumes avec cet amour des arts qui le distingue; M. Halevy, dont le beau talent est si connu, se voulut bien charger d'écrire la musique nécessaire; et les chœurs de l'Opéra se dévoient joindre à la Comédie- Françoise pour l'exécution de la pièce telle que je Pavois conçue.

* Plusieurs personnes désiroient encore voir donner Moïse, afin d'essayer une diversion en faveur de cette pauvre école classique , si battue, si délaissée, à laquelle je devois bien quelque réparation , moi l'aïeul du romantique par mes enfants sans joug, Atala et René. Ces personnes espéroient quelque succès dans la pompe du spectacle de Moïse, la multitude des personnages, le contraste des chœurs, la manière dont ces chœurs (marquant le midi, le coucher du soleil , le minuit, le lever du soleil ) se trouvent liés à l'action. Je pense moi-même , et je puis le dire sans aihonr-propre , puisqu'il ne s'agit que d'un etki tout matériel indépendant do talent de l'auteur, je pense que la descente de Mofse du mont Sinaï , à la darté de la lune , portant les Tables de la loi ; que le chœur du troisième acte avec sa double musique , l'une lointaine dans le camp, l'autre grave et plaintive sur le devant de la i

scène; que le chœur du quatrième acte, groupé sur h montagne au lever de l'aurore ; que le dénoùment en action aèiené pair le sacrifice; que les décorations représentant la met Rtkige an loin , le mont Sinaï , le désert avec ses palmiers, ses nopals, ses aloès, le camp avec ses tentes noires, ses chameaux, ses onagres, ses dromadaires; je pense que cette variété de scène donneroit peut-être à Moïse ao mouvement qui manque trop , il en faut convenir, à la tragédie classique. Une autre innovation que je oonseiUois pouvoit encore ajouter à cet intérêt de pure curiosité : sdo9 moi, les chœurs doivent être déclamés et non chantés, soutenus seulement par une sorte de mélopée, et coupés par quelques morceaux d'ensemble de peu de km^eor : autr^nent vous mêlez deux arts qui se nuisent, la musique à la poésie , l'opéra à la tragédie. Ainsi, par exemple, la prière dû troisième choeur,

ITéooute point dans ta colère, O IHeb, le eii de «s faifeHiinés!

me semblerolt d'un meilleur effet débité que chanté.

Quoi qu'il en soit de mes foiblesscs et de mes rêves, aussitôt que l'on sut que Moïse altoit être joué , des tt présentations m'arrivèreht de toutes parts : les ïà& avoient la bonté de me croire tin trop grand personnage ponr m'exposer aux sifflets; les autres pensoient que j'aDob gAter ma vie politique et interrompre en même temps la carrière de tous les hommes qui marchoîent avec mot. Quand j'aurois fait Athalie, le temps étoit-il propre ain ouvragés de cette nature , aux ouvrages entachés de classique et de religion.' Le public ne vouloit plus que de violentes émotions, que des bouleversements d'unités, des changements de lieux, des entassements d'années, des surprises , des effets inattendus, des coups de théâtre et de poignard. Que seroit-ce donc si, menacé même pour un chef-d'œuvre, je n'a vols fait ( ce qui étoit possible et même extrêmement probable)qu'ùne pièce insipide.' car enfin, puisque j'écrivois passablement en prose, n'étoit-il pas évident que je devois être un très-méchant poéie.' Les œnsidérations qui ne s'appliquoient qu'à moi m'auraient peu touché : je n'avois aucune envie d'être président da conseil , et la liberté de la presse m'avoit aguerri contre les sifllets; mais quand je vis que d'autres destinées se croyoient liées à la mienne , je n'hésitai pas à retirer mi pièce : si je fiùs toujours bon marché de ma personne, je n'exposerai jamais celle de mes voisins.

La fortune, qui s'est constamment jouée de mes projets , n'a pas même voulu me passer une dernière fantaisie littéraire. Je ne puis plus attendre une oecisioD incertaine et éloignée de voir jouer Moïse. Que de trênes auront croulé avantqn'on soit dispoaéàs'enquérn* ceimnest Nadab prétendoH élever le Sien ! âftnse ne m'appartient pis; il < dû entrer dans la collection de mes œuvres, qu'il étoit plus que temps de compléter. On lii-a donc cette tragédie, si on la lit, dans la solitnde et le sllenee du csbinet, sn lieu dt la voir environnée des prestiges et du bruit do thé&tre; c'est la mettre à une rnde épreuve : si elle étoit jouée «près avoir été Imprimée , elle auroU peidn son pi» puissant et peut-être son seul attrait, la nouveauté.

MOISB, ATCB I) SGBNK II.

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