CHAPITRE XII
Suite de la vie privée. Charité du Prince.
Les bontés de M^" le duc de Berry ne se renfermèrent pas dans sa maison. Dans toutes les parties de la France , il découvroit les misérables: son nom, comme celui de la charité même , se trouvoit mêlé à toutes les œuvres de miséricorde : ce caractère est particulier à nos rois. 11 nous reste des ordonnances qui prescrivent, dans les temps les plus désastreux, l'acquittement des aumônes avant les assignations y ou qui commandent de surseoir au paiement de toutes dettes, à l'exception des aumônes, exceptis eleemosjnis ^. Chaque soir on remettoit à Ms"" le duc de Berry une feuille contenant l'analyse des pétitions qui lui étoient présentées dans le courant du jour; et, selon les renseigne ments obtenus, il faisoit droit à ces pétitions.
Il prenoit sur ses goûts pour satisfaire sa générosité. C'est ainsi qu'il renonça à l'achat de quelques tableaux qu'on proposoit de lui vendre à Anvers. « J'ai réfléchi à votre proposition , écrivoit - il à «M. Despalières, et j'ajourne l'emplette. Dans un « temps où mes pauvres appellent ma sollicitude , «je me reproclierois d'acheter si cher un plaisir « dont je puis me passer. » Une autre fois , il disoit
' Ordonn. fies rois de France , lom. ii, |'>a(T. 300-447.
au maire de son arrondissement : « Quand vos « pauvres auront besoin de moi , ne m'épargnez « pas. »
Il donnoit à la Société de bienfaisance, dont il étoit président, un secours de 500 francs par mois; et, dans l'année 1816, il versa à la caisse de cette société la somme de 1 1,000 fr. comme don extraordinaire. A la mort de M^ le prince de Condé, il remplaça son général dans la présidence de l'association paternelle des chevaliers de Saint -Louis : c'étoit un droit. On a déjà dit que, par un testament fait en Angleterre, le prince de Condé avoit légué le soin de ses compagnons d'armes à celui qui avoit partagé leurs périls. En apprenant la mort du héros de Berstheim, M^"^ le duc de Berry laissa échapper ces paroles, qui disent tout: «ISous «avons perdu notre vieux drapeau blanc. »
Les charités connues de M»' le duc de Berry se montoient à plus de 100,000 écus par an, et beaucoup d'autres étoient cachées. M""^ la duchesse de Berry secondoit merveilleusement le penchant généreux du prince. On a calculé que leurs aumônes réunies, dans l'espace de six ans, se sont élevées à 1,388,851 fr. , somme énorme pour un prince dont le revenu étoit au dessous de celui de plusieurs généraux, banquiers et propriétaires. Il faut ajouter à ce million 388,851 fr. les 500,000 fr. que M^ le duc de Berry abandonnoit par an aux départements qui avoient le plus souffert de la guerre; ce qui fait deux millions dans le cours de quatre années : en tout, près de quatre raillions d'aumônes.
Tous ces dons étoient accompagnés cle soins qui en doubloient le prix. Le prince et la princesse , suivant le précepte de l'Evangile, visitoient les malheureux auxquels ils accordoient des secours; quelquefois ils se cachoient mutuellement leurs bonnes œuvres. Comme ils sortoient un jour ensemble , une pauvre femme se présente à eux avec ses enfants. La plus jeune des filles de cette femme s'approche naïvement de la princesse. « Je m'en suis « chargée , dit M""" la duchesse de Berry en rougis- «sant. — Bien, répondit le prince, j'aime à vous « voir augmenter notre famille. »