CHAPITRE IV
Diverses paroles du Prince. II annonce la grossesse de 3Iadame la duchesse de Berry. Le prince avoue une faute.
Un moment de calme suivit l'élargissement de la plaie: les mourants près d'expirer éprouvent presque toujours un soulagement qui leur laisse le temps de jeter un dernier regard sur la vie; c'est levoyageur qui s'assied un instant pour contempler le pays qu'il a parcouru, avant de descendre le re-
vers de la montagne. Le prince tenoit la main de M. Dupuytren, et le prioit de l'avertir lorsqu'il sentiroit le pouls remonter ou s'affaisser: vigilant capitaine, il posoit une sentinelle expérimentée pour n'être pas surpris par la mort , et pour s'avancer courageusement au devant de ce grand ennemi: Mors, ubi est Victoria tua?
Dans cet intervalle de repos il adressa ces paroles à M""" la duchesse de Berry: «Mon amie, ne « vous laissez pas accabler par la douleur; ménagez- «vous pour l'enfant que vous portez dans votre « sein. » Ce peu de mots fit un effet surprenant sur l'assemblée: en présence de la douleur on sent naître malgré soi un mouvement de joie : l'attendrissement redouble en même temps pour le prince qui laisse à la patrie, pour dernier bienfait, cette dernière espérance. Il s'en va, ce prince; il semble emporter avec lui toute une monarchie, et à l'instant même il en annonce une autre. O Dieuîferiezvous sortir notre salut de notre perte même ? La mort cruelle d'un Fils de France a-t-elle été résolue dans votre colère ou dans votre miséricorde ? estelle une dernière restauration du trône légitime, ou la chute de l'empire de Clovis ? Le prince a-t-il fui l'avenir, ou est-il allé en solliciter un plus favorable pour nous auprès de celui qui laisse quelquefois désarmer sa colère?
Partout où M^' le duc de Berry tournoit ses yeux à demi éteints, c'étoit pour donner une marque de bonté ou de reconnoissance : tandis que M. Blancheton lui pressoit la tète, pour comprimer l'hor-
rible douleur qu'il y éprouvoit, il aperçut à quelque distance au pied de son lit des domestiques fondant en larmes: «Mon père, dit-il à MorsSIEUR, «je vous recommande ces braves gens et toute ma «maison.» •>
Des vomissemens survinrent. Le prince répéta plusieurs fois que le poignard étoit empoisonné. Quelque temps auparavant il avoit demandé à voir son assassin : « Qu'ai-je fait à cet homme ? répétoit- « il ; c'est peut-être un homme que j'ai offensé sans « le vouloir. » — « Non , mon fils , lui répondit MON- « SIEUR : vous n'avez jamais vu, vous n'avez jamais « offensé cet homme ; il n'avoit contre vous aucune « haine personnelle. » . — « C'est donc un insensé ? » repartit le prince. 0 digne enfant de l'Evangile l vous mettiez en pratique le dernier conseil du saint roi de France à son fils: «Si Dieu t'envoie adver- « site, reçois-la bénignement ' ! »
Il s'informoit souvent de l'arrivée du roi. «Je « n'aurai pas le temps, disoit-il, de demander grâce «pour la vie de l'homme.» Il ajoutoit après, en s'adressant tour à tour à son père et à son frère : « Promettez-moi , mon père , promettez-moi , mon « frère , de demander au roi la grâce de la vie de «l'homme. »
On a déjà raconté que M»"^ le duc de Berry, libre en Angleterre, avoit eu une de ces liaisons que la religion réprouve, et que la fragilité humaine excuse. On peut dire de lui ce qu'un historien a dit