COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE
Représentée pour la première Ibis par les comédiens italiens ,
le 16 mars 1737.
SUR
Geoffroy a écrit : « Je regarde les Fausses Confidences comme le chef-d'œuvre du théâtre de Marivaux. » Trois pages plus loin , dans son Cours de littérature dramatique (on a donné ce titre au recueil de ses feuilletons) , il écrit encore , à propos du Jeu de F Amour et du Hasard, du même auteur : « C'est , à mon gré, son chef-d'œuvre. » Comment concilier ces deux formules admira tives, qui accordent successivement à chacune des deux pièces une supériorité décidée et exclusive, au détriment de l'autre} On ne peut que répéter, après Horace : Quandoque.».. dormitat Homerus. Je ne dis pas , et pour cause , bonus Homerus.
Le lecteur a déjà vu que le Jeu de F Amour et du Hasard était la pièce que je préférais , et cette opinion est aujour* d'hui à peu près générale. Des motifs , j'en ai plusieurs ^ afnsi que le public probablement ; mais ce n'est pas ici le lieu de les exposer. J'ajouterai seulement que les Fausses Confidences sont , à mes yeux , une des plus charmantes pièces de notre vieux répertoire comique , le plus riche que l'on connaisse, n'en déplaise aux hardis novateurs de notre siècle, qui n'ont encore produit que des théories.
i7!ï JUGEMENT
Le célèbre critique que j'ai cité plus haut , et qu'il faut souvent citer, car il eut souvent raison , blâme, dans la comédie qui nous occupe, le sujet même, qui lui parait romanesque. Il se récrie contre le rôle de cette « ricbe veuve qui s'enflamme dans quelques heures pour un inconnu sans fortune , et finit par épouser le soir celui qu'elle a vu le matin. « Je ne contesterai pas la justesse de cette censure ; mais je réclamerai contre ce qu'elle a de rigoureux et d'absolu « Il y a une vérité au théâtre qui n'est pas celle du monde : on doit y laisser librement circuler tout ce qui n'est pas absurde en soi. S*il s'agissait d'événemeos multipliés dont l'entassement en une seule journée fut physiquement impossible, à la bonne heure, je partagerais la sévérité d'un Aristarque» dont presque toutes les doctrines sont les miennes. Mais il n'y a pas de loi qui fixe de terme à une femme pour aimer^ et pour épouser celui qu'elle aime. On conçoit très -bien qu'elle aille vite en amour; et, avouons- le, oh le conçoit surtout en présence des pièces de notre époque. M. Scribe, qui a donné le ton à tous ses confrères , et qui méritait à coup sûr cet honneur , marche vite aussi à la scène. Voyez , en prenant le premier venu de ses légers et rapides ouvrages , voyez V Héritière ou la Demoiselle à marier. Dans ces deux chai-mantes esquisses de mœurs, il s'agit de personnages, non-seulement inconnus d'abord l'un à l'autre, mais indifférens^, mais armés l'un contre l'autre de préventions défavorables. Et pourtant, ils finissent par s'aimer, par être malheureux de la séparation qui les menace, et cela au bout
de quelques heures , entre le déjeûner et le dîner. Tolérez cette petite invraisemblance , qui cesse d'en éire une dès qu'elle est une chose convenue; et par combien de beautés, de mots plaisans, de situations heui^euses, même de peintures vraies , vous êtes dédommagé d'une indulgence que j'oserai presque appeler un devoir de spectateur !
Le sujet des Fausses Confidences est d'une invraisem-
blance bien moins forte, et qui d'ailleurs disparaît entièrement par l'étonnante habileté de l'exécution. Geoffroy se hâte de l'avouer, plaçjint ainsi l'éloge auprès du blâme : « Les connaisseurs, dit-il, admirent l'art de l'auteur, qui a su répandre une couleur de vraisemblance sur un événement aussi extraordinaire. » En effet, Âraminte est riche; mais elle n'a pas l'ambition d'accroître sa fortune, ni d'enter sur son nom de finance un titre de comtesse , ainsi que le voudrait sa mère. Elle gémit des préjugés du monde qui lui défendent de faine le bonheur d'un honnête homme; elle est disposée à les braver, si elle osait : l'amour^ on le prévoit dès-lors , lui en fournira l'occasion
et le courage.
Dorante a vraiment bonne façon; c'est une remarque qui échappe à Araminte , dès le premier coup d'oril qu'elle a jeté sur lui. Il a un mérite de plus; c'est qu'il est passionnément amoureux. Ce serait un ridicule peut-être, un motif de disgrâce auprès d'une femme coquette; mais aux yeux d'une femme vertueuse et tendre, c'est la plus belle des qualités. Avec toute sa passion, l'aimable intendant est trop discret et trop timide pour en laisser rien percer
au dehors. Par bonheur, il peut, en toute assurance, se ménager les honneurs de la discrétion et de la timidité, puisqu'un valet intelligent, autorisé par lui A faire ses affaires, s'en acquitte à merveille. C'est ce valet qui découvre à Araminte le fol amour qu'elle a inspiré â Dorante. Pourquoi chasserait -elle, sur un si léger prétexte, un pauvre intendant qui fait son devoir, et qui, au demeurant , n'est pas encore sorti avec elle des bornes du respect? D'ailleurs, quelle femme s'est fâchée jamais d'être adorée? Bile le gardera donc; rien de plus naturel.
Mais tout le monde se déclare contre lui , madame Ârgante, le comte Dorimont , et jusqu'à ce Dubois, qui parait être son adversaire le plus dangereux. Il est tout simple qu'Araminte (car elle est femme, et partant veut être maîtresse chez elle) le défende contre tant d'ennemis. A force de le défendre , comment n'en viendrait-elle pas à concevoir pour lui uik véritable intérêt ? Il peut maintenant tomber aux genoux de sa maîtresse et lui avouer qu'il brûle' pour elle d'une flamme téméraire; on ne le trouvera pas si coupable qu'il a l'air de le craindre, on a désormais pour lui les mêmes sentimens. Encore quelques contrariétés de la part des gens qui prétendent la gouverner, et Araminte sera bien près de faire à son amant le plus grand des sacrifices, je veux dire , de l'épouser.
Elle hésite encore pourtant, et même elle l'a congédié; mais dans une dernière entrevue , une audience de congé, elle lui avoue qu'elle l'aime. Dorante, ivre de joie, croit
devoir payer une félicité si grande et si imprévue par l'aveu sincère des ruses qu*il a permis à son fidèle Dubois d'employer, dans l'espérance, ou plutôt le dése^îr de réussir. Tant de fi-anchise achève de gagner Âraminte, qui| jtt&tifiée suffisamment à s^ propres yeux , et bravant Topinion de ses amis et de sa famille, se mariera selon le vœu de son cœur.: rien ne saurait plus la faire changer de résolution.
Je le demande, après cet exposé incomplet des Fausses Confidences , ne serait-ce pas la chose la plus invraisemblable, si Âraminte n'offrait pas sa main à Dorante ? Cette pièce est donc lavée du seul reproche que pussent lui adresser, avec quelque apparence de raison, les juges d'autrefois, plus sévères que ceux d'aujourd'hui. Mais, au reste, que de détails charmants, que de révélations du cœur fines et déliées, que de situations neuves nous trouverons, en lisant la pièce et l'analysant scène à scène ! Je ne puis pourtant clore cet examen général , sans avoir rendu un juste hommage à la vérité et à la diversité de caractères dont Marivaux a marqué cette fois chacun des personnages de sa^ comédie.
D'abord, madame Argante, femme vaine, ridicule, entêtée de ses idées de fausse grandeur, et persuadée qu'elle a droit de conduire Aranainte, devenue veuve et indépendante, comme une petite fille.
Le comte Dorimont , plat, insignifiant personnage, qui serait d' mie nullité complète, s'il ne servait de machine à empêcher l'action de se développer trop rapidement et
librement^ inutile, sous tout autre rapport, à la pièce dont il fait partie, comme Tétaient alors au monde où ils végétaient la plupart des gens de son espèce.
M. Remy, représentant naïf de la classe moyenne de ce temps, estimable dès-lors par ses moeurs, sa franchise, sa probité, nonobstant les éternelles plaisanteries sur les procureurs; personnage grossier toutefois, comme Fêtaient beaucoup de nos pères avant la fusion générale des divers ordres de la société ; espèce de John Bull bourgeois de la France du xviii* siècle.
Quant aux deux caractères principaux , l'on a déjà pu voir que je les jugeais tracés de main de maitre. Un mot encore sur Araminte : c'est le plus délicieux portrait de femme qu^ait esquissé Marivaux. Bonne, sensible, souriant à tout le monde, assez ferme cependant pour résister aux préjugés de sa mère , il serait impossible de ne pas Taimer d'amour, fut-on son intendant , son laquais même : il n'est personne qui ne comprenne et ne soit prêt à partager la folle ardeur de Dorante.
Marlon n'est pas jetée dans le moule commun des soubrettes du vieux répertoire. Ce n'est pas une égrillarde qui mène sa maîtresse, gourmande le prétendu de sa maitresse et dirige toute l'intrigue de la comédie ; c'est une bonne fille qui sait se tenir à sa place. Elle veut se marier, et elle accepte Dorante, dès qu'on le lui offre; elle se fâche un peu quand ce mariage, arrangé brusquement par M. Remy, vient à manquer; mais elle est bientôt, sinon consolée , au moins détachée de cet amant qui com-
mençait à lui plaire beaucoup : il faut bien qu'elle fasse dans son cœur place pour un autre ; elle veut se marier.
Enfin, reste Dubois. Celui-ci est bien un yalet taillé sur le patron de convention des Crispins et des Mascarilles , sui&sans, impertinens , ayant de ^assurance pour leurs maîtres toujours nécessairement un peu embarrassés. Mais Dubois , par une heureuse conséquence de sa position , se montre tel qu'il doit être. Il a entre les mains le sort de Dorante; il est le seul qui puisse agir et parler, puisque l'amant , cette fois , pour dissimuler son amour, est obligé de se tenir sur le second plan : il est bien permis à un homme qui se sent indispensable , de faire un peu l'impor* tant, à plus forte raison si cet homme est un yalet.
Que dire encore des Fausses Confidences ? Cette pièce n'eut pas d'abord tout le succès qu'elle méritait ; mais à la reprise on lui rendit plus de justice : voilà ce que nous apprend VHistoire du Thédtre^Italien, Aujourd'hui c'est une de celles que l'on revoit toujours avec plaisir , grâce au talent si fin et si vrai de mademoiselle Mars. Il faudrait la faire disparaître de l'affiche , si notre grande comédienne, comme on nous en menaçait dernièrement, se retirait du théâtre ; car le rôle d'Araminte demande à être joué avec supériorité, sinon à être approfondi par un lec*teur attentif dans le silence du cabinet.
PERSONNAGES
ARAMINTE, fiUe de madame Argante.
DORANTE, neveu de M. Remy.
M. REMY, procureur.
MADAME ARGAJVTE.
ARLEQUIN, valet d'Aramînte.
DUBOIS, ancien valet de Dorante.
MARTON, suivante d'Araminle.
LE COMTE
UN DOMESTIQUE parlant.
Un garçon )oaillier.
La scène est chez madame Argante.