‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 2)Chapitre 239 sur 314 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

toujours un peu qu'il Test; et, comme il a peur qu'on ne s'en doute aussi , il biaise, il est fat le plus modestement qu'il lui est possible ; et c'est justement cette modestie-là qui rend sa fatuité sensible.

ERGASTE y riant.

Vous avez raison.

LA XAHQUISE.

A côté de lui était une nouvelle mariée, d'environ trente ans, de ces visages d'un blanc fade, et qui font une physionomie longue et sotte -, et cette nouvelle épousée, telle que je vous la dépeins , avec ce visage qui, à dix ans , était antique , prenait des airs enfantins dans la conversation ^ vous eussiez dit d'une petite fille qui vient de sortir de dessous Faile de père et mère. Figurez-vous qu'elle est étonnée de la nou* veauté de son état ; elle n'a point de contenance assurée ; ses innocens appas sont encore tout confus de son aventure. Elle n'est pas encore bien sûre qu'il soit honnête d'avoir un mari^ elle baisse les yeux y quand on la regarde \ elle ne croit pas qu'il lui soit permis de parler , si on ne l'interroge -, elle me faisait toujours une inclination de tête , en me répondant , comme si elle m'avait remerciée de la bonté que j'avais de faire comparaison avec une personne de son âge ^ elle me traitait comme une mère , moi qui suis plus jeune qu'elle : ah , ah , ah !

ERGASTE

Ah , ah , ah ! il est vrai que , si elle a trente ans , elle est à peu près votre aînée de deux.

386 lES SINCÈRES,

LA Ml&QUISB.

De près de trois» s*il vous plaît '.

ERGASTE ) riaot.

Est-ce là tout ?

LA MAEQVISE.

Non \ car il faut que je me venge de tout Teniiai que m'ont donné ces originaux. Yis-à-vis de la petite fille de trente ans , était une assez grosse et grande femme de cinquante à cinquante-cinq ans, qui nous étalait glorieusement son embonpoint , et qui prend répaisseur dé ses diarmes pour de la beauté. Elle est veuve , fort riche , et il y avait auprès d'elle un jeune homme , un cadet qui n'a rien » et qui s'épuise en platitudes pour lui faire sa cour. On a parlé du der* nier bal de l'Opéra : J'y étais, a-t-elle dit, et j'y trompai mes meilleurs amis \ ils ne me reconnurent point. Vous ! madame , a-t-il repris , vous n'êtes pas reconnaissable ! Ah t je vous en défie \ je vous reconnus du premier coup d'œil à votre air de tête. Eh ! comment cela I monsieur ? Oui , madame , à je ne sais quoi de noble et d'aisé qui ne pouvait appartenir qu'à vous ^ et puis vous ôtâtes un gant \ et comme , grâce au ciel y nous avons une main qui ne ressemble guère à d'autres , en la voyant je vous nommai. Et cette main

' De près de troU ans , s'il vous pUh. Cette Inrosque réplique de la marquise fait dëjà pressentir qa^Ergaste fera mal d^étre trop sincère aTec elle. Il est inutile, au reste, de signaler au lecteur la Teritc si spirituelle et si malicieuse des dÎTers portraits que trace en courant la marquise. G^est là le style de la bonne comédie.

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