‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 3)Chapitre 5 sur 333 · ACTE t, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE t, SCÈNE IL

IISETÏË.

Sans difficulté ; les vôtres vous condamnent à vivre en compagnie. Par exemple , examinez- vous ; vous ne savez pas les difficultés de Tétat austère que vous embrassez ; il faut avoir le cœur bien frugal pour le sou' tenir ' ; c'est une espèce de solitaire qu'une ffile , et votre physionomie n'annonce point de vocation pour cette vie-là.

LUCILE

Oh ! ma physionomie ne sait ce qu'elle dit j je sens un fond de délicatesse et de goût , qui serait toujours choqué dans le mariage, et je n^y serais pas heureuse.

LISETTE

Bagatelle! Il ne faut que deux ou trois mois de commerce avec un mari pour expédier votre délicatesse ; allez, déchirez votre lettre.

LtJCILE.

Je te disque mon parti est pris, et je veux que tu la portes. Est-K:e que tu crois que je me pique d'être plus indifférente qu'une autre ? Non , je ne me vante point de cela , et j'aurais tort de le faire ; car j'ai l'âme tendre , quoique naturellement vertueuse : et voilà pourquoi le mariage serait une très-mauvaise condition pour moi. Une âme tendre et douce a des sentimens , elle en demande ; elle a besoin d'être aimée

■ Il faut œHfir le cœur bien Jrugdl pouP le soutenir. L'expression est on pea leste ; mais elle est en bamionie avec ce qui pr<fcéde et ce qui sait. L'idée de la frugalité s'allie très-bien arec l'état austère et la vie de solitaire k laquelle Lucile semble se condamner.

i8 LES SERMENS INDISCRETS,

parée qu'elle aime , et une âme de cette espèce-là entre les mains d'un mari ■ n'a jamais son nécessaire.

LISETTE

Oh ! dame , ce nëcessaire-Ià est d'une grande dépense y et le cœur d'un mari s'épuise.

L0CILE

Je les connais un peu, ces messieurs-là ; je remarque que les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amans ; c'est la plus jolie chose du monde que leur cœur , quand l'espérance les tient en haleine ; soumis, respectueux et galans , pour le peu que vous soyez aimable avec eux , votre amour-propre est enchanté 9 il est servi délicieusement ; on le rassasie de plaisirs ; folie , fierté , dédain , caprices , impertinences , tout nous réussit, tout est raison, tout est loi ; on règne , on tyrannise, et nos idolâtres * sont toujours à genoux. Mais les épousez- vous , la déesse s'humanise-t-elle : leur idolâtrie finit où nos bontés commencent. Dès qu^ils sont faeoreux , les ingrats ne méritent plus de l'être.

LISETTE

Les voilà.

* Une émm de cette espèee-ih entre les mains J'im mari. Une Ame entre det nuhu ! VoiU ce qu^il est impoMible de ne point bUnier. Cette métaphore incohérente est dëpUc^ dans la bouche d^nne jeune fille qui, comme Lucile, est tendre et a des senlimens.On la pardonnerait â peine à la légèreté d'une soubrette.

* IVos idolâtres. Quoiqu'on dise d'un homme qu*il est idolâtre d'une femme , on ne trouTe nnUe part que ce même homme soit son idolâtre, n fallait dire : nos adorateurs.

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