ACTE V, SCÈNE III. laS
LUCILE
Non , il est certain que je n'ai point de part aux bontés de votre cœur ^ ma sœur en emporte toutes les tendresses.
M. ORGOn.
De quoi pouvez-Tous vous plaindre ?
LUGILE.
Ce n'est pas que je trouve mauvais que vous Taimiez , assurément; je sais bien qu'elle est aimable, et, si vous ne l'aimiez pas, j'en serais très-fâchée ^ mais qu'on n'aime qu'elle , qu'on ne songe qu'à elle , qu'on la marie aux dépens du peu d'estime qu'on pouvait faire de mon esprit , de mon cœur , de mon caractère, je vous avoue, mon père, que cela est bien triste , et que c'est me faire payer bien chère^ ment son mariage.
M. OBGÔn.
Mais que veux-tu dire? Tout ce que j'y vois , moi , c'est qu'elle est ta cadette, et qu*elle épouse un homme qui t'était destiné ; mais ce n'est qu'à ton refus. Si tu avais voulu de Damis, il ne serait pas à elle , ainsi te voilà hors d'intérêt ; et dans le fond , ton cœur t'a bien conduit ; Damis et toi , vous n^étiez pas nés l'un pour l'autre. 11 a plu sans peine à ta sœur ; nous voulions nous allier, monsieur Ergaste et moi , et nous profitons de leur penchant mutuel ^ c'est te débarrasser d'un homme que tu n'aimes point , et tu dois en être charmée.
LUCILE
Enfin, je n'ai rien à dire, et vous êtes le maître \
126 LES SKRMENS INDISCRETS,
mais je devais r<}poiiser. Il n ctait venu que pour moi , tout le monde en est informe \ je ne Tépouse point , tout le monde en sera surpris. D'ailleurs , je pouvais quelque jour vouloir me marier moi - même ' , et me voilà forcée d'y renoncer.
H. ORGOlf.
D'yrenoncer, dis-tu?Qu'est-ce que c'est que cette idée-là?
LUGILE.
Oui , me voilà condamnée à n'y plus penser ; on ne revient jamais de l'accident humiliant qui m'arrive
aujourd'hui; il faut désormais regarder mon cœur et ma main comme disgraciés ; il ne s'agit plus de les offrir à personne, ni de chercher de nouveaux affronts j j'ai été dédaignée, je le serai toujours , et une retraite éternelle est l'unique parti qui me reste à prendre.
M. ORGON
Tu es folle ; on sait que tu as refusé Damis ; encore une fois il le publie lui-même, et tout le risque que tu cours dans cette affaire-ci, c'est de passer pour avoir le goût bizarre, voilà tout 5 ainsi, tranquillise^toi , et ne va pas toi-même , par un mécontentement malentendu , te faire soupçonner des sentimens que tu n'as
'Je pouvais quoique Jour wmloir me marier moi-même. Est- a dant les bkns^iices qa'un<; fille déclare à son père qo'uB jour eUe pourra Youloir te marier elle-même ? Ne fallait-il pas ici un correctif, et n'eût-il pas éXà mieax qu'en parlant do choix ^Tcntael que son cœur pourrait faire d'un époux qui lui serait agréable, Ludle ajonUt un hommage de aonmissioii k l'autorité pateruelle ?