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« LiET ouvrage périodique ne reçut qu'un accueil mé- « diocre , et Tauieur l'abandonna bientôt. Son pinceau « s'y est exercé sur bien plus d'objets encore que dans « ses romans et dans ses pièces de théâtre. Il y peint sous « diverses images, souvent piquantes et agréables, les M mauéges de iambition , les tourmens de ravarice, la « perfidie ou la lâcheté des amis , V ingratitude des enfans M ei r injustice des pères, Pinsolence des riches y la tyrans « nie des protecteurs. ... Parmi ces morceaux intéressans , « on doit surtout distinguer la lettre d'un père sur l'in- « gratitude de son fils. Cette lettre , pleine de la sensi- « bilité la plus touchante et la plus vraie, est peutrêtre « le meilleur ouvrage de Marivaux , quoique, par mal- « heur pour lui, ce soit un des moins connus. L'âme « honnête et tendre d'un père affligé s'y montre avec « tant d'intérêt et de vertu, l'expression de sa douleur « est si naturelle et d'une éloquence si simple , qu'on se- « rait tenté de croire cette lettre d'une main étrangère , « si l'auteur n'eût pas été le plus incapable de tous les « hommes de se faire honneur du travail d'autrui. »
C'est d'Alembert qui parle ainsi. Nous avons trans^ crit ses propres expressions, qui ne peuvent être suspectes de partialité; car il jugeait toutes choses froide- 9. a
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ment, sans enthousiasme, et il n'avait d'ailleurs aucun intérêt de parti à exagérer le mérite littéraire de Marivaux , qui vécut toujours à part, et manifesta même quelquefois un peu d'aversion pour la philosophie du dixhuitiènic siècle. Le secrétaire perpétuel de l'Académie- Française n'a fait qu'indiquer plusieurs autres morceaux du Spectaleiir,^ncsquc aussi remarquables; il n'était pas char{;é de donner de cet ouvrage une analyse complète et détaillée. Nous ne l'entreprendrons pas non plus; seulement nous signalerons les endroits qui nous semblent pouvoir aller de pair avec cette lamentation pathétique d'un père abandonné. La lettre où une jeune femme, vivant dans le tourbillon des plaisirs du monde, et résolue de rester fidèle à sou mari , conjure un amant , dont les discours l'ont à demi séduite, d'épargner sa faiblesse, de se retirer , d*ètre plus généreux que tendre ; le tableau sombre et attendrissant qui nous montre, d'un câté, une jeune fille, belle et vertueuse, forcée de mendier le soir pour donner du pain à sa mère, et, de l'autre, un riche libertin , fondant sur la misère de l'innocence l'affreux espoir de la corrompre ; les trois lettres qu'adresse à son père , à son amant , et au Spectateur, une malheureuse fille , victime d'un amour plus imprudent que coupable ; voilà de nouvelles preuves de cette sensibilité vraie et simple dont d'Alembert loue Marivaux , et que ce dernier a déployée plus d'une fois, quoique ce ne soit pas là, nous l'avouerons, le caractère habituel de son talent.
Quant aux qualités qui le distinguent d'ordinaire , elles brillent dans son Spectateur de tout leur éclat. Ses défauts aussi, qui sont toujours les défauts de ses qualités, y apparaissent plus frappans qu'ailleurs. Cela s'explique aisément. Ce qui a coutume de nous blesser en lui , gêné-
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ralement , ce sont les incorrections de style , l'obscurité des peuse'es, les développemens trop prolonges , lamarche incertaine et tortueuse de l'action. Or, en écrivant le Spectateur, qu'il livrait au public par feuilles, et san$ doute à jour fixe, il n'avait pas le temps d'être court, et il ne pouvait aspirer à être continuellement pur et lucide. Pour ce qui est d'un plan , il n'en avait point , par la nature même de l'ouvrage» et il a dû se livrée plus que jamais à ces digressions qui l'écartent souvent de ^oa sujet, et dont il a habituellement quelque peine à se dé-r fendre. En revanche , on conçoit qu'il y ait mis plus de va-r xiété que dans aucun autre ouvrage, et que les parties bril« lantes de son talent s'y soient développées en toutQ liberté. £n effet, son tort, dans ses comédies ,. par exemple, est de se laisser apercevoir derrière ses persomiages, par la finesse qu'il leur prête; mais ici ce tort devenait un mérite, puisqu'il parlait en son nom, et qu'il avait poui: objet de nous ipitier aux expériences faites par lui-mêniq sur le cœur humain.
Sans doute , on fera bien de lire le Spectateur tout en-^ tier; il eu va,ut la peine, et c'est alors seulement qu'on sentira quelle impartialité , plutôt sévère que bienveillante , a. dicté nos éloges et nos critiques. Il y a des endroits pourtant qui veulent être examinés avec plus d'at* tention ;.non qu'ils soient meilleurs peut-être, mais parce qu'ils portent, plus que d'autres,, le cachet de l'auteur de Marianne. Yeut-on , par exemple , une preuve nour velle de la finesse qu'il met à observer et des rapports imprévus qu'il découvre entre les choses; qu'on lise le passage où, pour nous donner une idée de l'amour -propre des auteurs, il le compare à celui des femmes, louant VQr lonticrs une rivale quand elles sentent leur propre supé-^
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rioritc, et la déchirant saus pitic quand elles craignent un parallèle dangereux. Veut- on savoir comment il démontre une proposition paradoxale, comme il en tire tout ce qu'elle contient de vérité, sans lui enlever ce qu'elle a de singularité piquante ; on n'a qu'à le suivre dans sa comparaison d'une femme l^ère et coquette avec une femme sérieuse et sage. Il prétend que c'est la première qui a le plus de chances de rester vertueuse , mais que la seconde, si elle vient à aimer , est perdue; il était impossible de soutenir cette thèse avec plus d'esprit. Désire-t-on enfin un modèle de fine plaisanterie et de satire pleine de goût et de décence; qu'on parcoure la lettre de cet homme qui, tourmenté par [une femme avare, se propose de lui porter, si elle ne se corrige pas, un coup mortel par quelque grand excès de prodigalité.
Il nous reste deux pièces à citer, plus étendues et non moins dignes d'éloge. Ce sont, d'abord, les Mémoires d'une femme qui fut jolie , écrits par elle-même à l'âge de soixante -quatorze ans. Elle s'est, comme de raison, donnée à Dieu, dans sa vieillesse ; et, ce qui vaut mieux pour l'instruction , sinon pour l'édification du lecteur , elle est franche , et raconte les folies de son jeune âge avec un ton de vérité qui ferait croire qu'elle est à confesse. Notez qu'elle n'a que des folies à raconter , et qu'elle fut légère, coquette, mais toujours vertueuse. Ces caractères, mêlés de bien et de mal, sont les plus difRciles à saisir; et c'est à les peindre qu'excelle le Spectateur, L'autre pièce, qui promettait d'être longue, et qui malheureusement n'a pas été achevée, est l'histoire d'un jeune homme élevé à la campagne , par un père et une mère tombés presque dans l'indigence. Il vient à les perdre tous deux et reste seul au monde avec une sœur. Mari-
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Taux nous a représenté , de manière à nous frapper de pitié et d'épouvante à la fois, Tisolement de ces deux êtres , qui vont se trouver sans appui et sans expérience , en face d'une société hostile, ou pour le moins indifférente. La sœur, que déjà un séducteur jeune et riche voulait tromper, se réfugie dans un couvent. Le frère quitte sa province , et se met en chemin pour Paris , avec la défiance involontaire que donnent des malheurs précoces; il ne peut, sans une sorte d'effroi inexplicable, s'avancer au devant d'hommes inconnus dans ce vaste désert du monde. Nous aimons à croire que notre auteur a écrit cette partie de son livre sous l'inspiration de quelques souvenirs de sa première jeunesse ; il était né pauvre aussi, et il avait une âme qui dut le faire souffrir à son début dans la vie. Il y a plaisir à retrouver ainsi l'homme dans l'écrivain ; mais c'est une raison de plus de regretter qu'il ait terminé son Spectateur au moment où cette histoire , qui en est le dernier morceau , devenait si intéressante.
Nous donnons, à la suite du Spectateur, des Pièces détachées, écrites dans le même goût, empreintes du même talent, et que l'on prendrait volontiers pour la continuation de ce recueil. Ces Pièces roulent sur deux sujets, qui, selon l'mconcevable habitude de l'auteur» sont demeurés inachevés. Il s'agit d'abord d'une série de conversations entre deux femmes , dont l'une , habile coquette, veut former l'autre, encore novice et éprise d'un amour véritable. Elle ne sait rien de mieux que de lui raconter sa vie et de lui présenter son exemple à suivre. Ses confidences et ses avis font faire à son écolière des progrès qu'elle n'osait elle-même espérer. A ce récit, brusquement interrompu , succèdent des lettres sur Paris,
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dans lesquelles il fai( une revue satirique de la populace , des bourgeois, des marchands, des gens de qualité, des beaux-esprits. On n'a qu'un regret, après avoir parcouru cette nouvelle galerie; c'est que le peintre l'ait laissée incomplète. Il était en fond pour faire rire des beaux-esprits de son temps , parmi lesquels , à tort ou à raison , il n'y en avait pas beaucoup qui eussent son estime.
Le talent de Marivaux, nous l'avons déjà dit ailleurs, a été jusqu'à ce jour peu connu ou mal apprécié en France. Les étrangers lui rendent plus de justice, et surtout les Anglais , s'il faut en croire ce que nous avons lu quelque part, qu'ils préfèrent son Spectateur k celui d'Addison. Certes , nous ne pousserons pas l'engouement qu'on attribue aux éditeurs, jusqu'à ratifier ce jugement si favorable à notre compatriote. Nous ne voyons pas à quoi servent ces parallèles dont on raffole; et d^ailleurs , nous estimons que l'ouvrage dont Addison fut un des principaux collaborateurs, est un chef-d'œuvre inimitable. N'oublions pas toutefois que Marivaux était seul à composer son recueil , et qu'il ne pouvait y jeter cette variété de tons qu'ont dû facilement rencontrer ses devanciers, en s'abandonnant chacun à sa tournure d'esprit individuelle. Voilà déjà un désavantage pour notre auteur. Ajoutez à cela que l'on a lieu de désirer plus de gai te dans tous ses écrits, et que l'absence de cet heureux don de la nature se fait sentir plus d'une fois dans l'ouvrage de mœurs que nous examinons. Or, c'est la gai té peutêtre qui nous attache le plus , nous autres étrangers , à la lecture du Spectateur anglais. Nous disons la gaîté ; nos voisins diraient Vhumour, mot heureux et significatif, qu'ils ont créé , pour exprimer une sorte de verve plai-
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santé hors de nos habitudes , et non sans quelque mélange de chai*ge et de caricature.
Marivaux est encore inférieur à ses illustres modèles sous un autre rapport , celui de la critique littéraire. Sa critique , en effet , se borne le plus souvent à vanter outre mesure les productions de quelques écrivains qu'il aime, à discuter la question oiseuse de la prééminence des modernes sur les anciens, ou des anciens sur les modernes, enfin , à poser des principes de goût et de style , dans la seule vue, on le devine, de se justifier des reproches qu'on lui a trop prodigués. C'est là une méthode que nous ne saurions blâmer assez, en présence d'un siècle comme le nôtre, où chacun imagine pouvoir se faire une petite poétique bien étroite et bien égoïste pour soi et ses amis.
Par bonheur, le Spectateur français s'occupe rarement des questions d'arts et de littérature ; son esprit et son caractère le portaient d'un autre côté. C'est comme observateur , qu'il mérite d'être comparé aux moralistes anglais dont il a suivi les traces ) et je ne sais même s'il n'y a pas plus de finesse dans ses aperçus , s'il n'a pas vu et disséqué des objets qui , par leur subtilité , auraient échappé à tout autre œil que le sien. Le talent d'observation , voilà le mérite qui fera vivre la plupart de ses écrits, et notamment son Spectateur,
Un écrivain de notre âge, dont la renommée fut grande sous l'empire, a donné aussi des esquisses de mœurs, qui eurent alors un grand succès. D'autres se sont exercés depuis dans le même genre; mais nul n'a encore effacé Marivaux. Presque tous ceux qui sont entrés après lui dans cette carrière, sont oubliés ou vont l'être au premier jour. Pourquoi? C'est qu'ils se sont appliqués à
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saisir la forme extérieure d« U aociétë, les modes , left costumes, plutôt qu'à déchiffrer quelques nouvelles lignes du livre difficile dont Molière, La Rochefoucauld , La Bruyère , ont été , avant eux, ks profonds, les inimitables éditeurs; c'est qu'ils nous ont raconté les anecdotes dessa-» Ions ou les bavardages (Us échoppes^ ne pouvant noua donner l'histoire du oœnr hunudn* Marivanx a fait tout le contraire , et l'on peut dire de Ini aossi qu'il a choisi la meilleure pari. U vivra toujours, parce qu'il a deviné et décrit des choses qui ne périront, jamais, qui tiennent k la nature même de l'âme
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SPECTATEUR FRANÇAIS
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SPECTATEUR FRANÇAIS