‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 129 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Trois sources fécondes de chagrins forment tous les malheurs et toutes les inquiétudes de la vie humaine : les vaines prévoyances sur l'avenir, les agitations infinies sur le présent et les regrets inutiles sur le passé. L'avenir nous inquiète par ses craintes et par ses espérances; le présent nous agite par ses embarras et par ses contre-temps ; enfin le passé même nous tourmente, en rendant comme présents, par un fâcheux souvenir, des maux que le temps devrait avoir fait oublier. Voilà ce qui rend tous les hommes qui ne vivent pas de la foi et dans la dépendance de Dieu, malheureux sur la terre.

Or la soumission seule à la volonté de Dieu nous fait attendre l'avenir sans inquiétude, nous fait voir le présent avec tranquillité, rappeler le passé avec fruit, et dans toutes ces situations nous fait trouver en Dieu et dans

• On retrouve la même pensée de charité chrétienne parfaitement exprimée par un cnnfrère et un ami de Massillon. « 11 ne faut pas seulement estimer et donner des marques d'estime aux pauvres et aux derniers des hommes, mais encore aux pécheurs et à ceux qui commettent les plus grands crimes. Leur vie est abominable; leur conduite est méprisable; et il ne faut jamais l'approuver, quelque éclat de grandeur qui la relève. Mais leur personne mérite toujours de l'estime, car rien n'est digne de mépris que le néant et que le péché , néant véritable qui corrompt la nature, qui anéantit le mérite, mais qui ne détruit pas l'excellence de la personne. Le plus grand des pécheuis peut devenir, par le secours du ciel, pur et saint comme les anges. Il peut jouir éternellement avec nous des vrais biens et nous précéder dans le royaume de Dieu. » Traité de morale, 2e partie, ch. th.

une conformité continuelle à ses ordres la paix et la consolation que le pécheur ne saurait jamais trouver dans les passions et dans luimême.

Je dis premièrement que cette soumission nous fait attendre, comme aujourd'hui à Marie, l'avenir sans inquiétude. Car, mes Frères, quelles alarmes la prédiction du vieillard Siméon sur la destinée future de son fils ne devait-elle pas jeter dans son âme sainte? On lui annonce qu'un glaive de douleur percera ses entrailles maternelles, que cet enfant sera exposé , comme un but , aux traits des méchants et à la contradiction de son peuple, et qu'il est établi pour la perte comme pour le salut de plusieurs ; quelle foule de craintes, d'inquiétudes, de défiances, devaient alors troubler la paix de son cœur ! Cependant elle jette, comme le Prophète, toutes ses pensées et toutes ses frayeurs dans le sein de Dieu l; elle ne voit l'avenir que dans l'ordre sage et immuable de ses volontés éternelles; elle adore par avance les desseins du Père céleste sur cet enfant; elle s'y soumet, sans vouloir les approfondir et les connaître; et, s'en remettant à Dieu seul de tout ce qui la regarde, sa tranquillité est parfaite, parce que sa soumission est entière.

Oui, mes Frères, les inquiétudes sur l'avenir forment le poison le plus amer de la vie humaine, et les hommes ne sont malheureux que parce qu'ils ne savent pas se renfermer dans le moment présent. Ils hâtent leurs peines et leurs soucis; ils vont chercher dans l'avenir de quoi se rendre malheureux, comme si le présent ne suffisait pas à leurs inquiétudes; ils se forment des chimères pour se faire peur à euxmêmes, comme s'ils n'avaient pas assez de chagrins réels ; ils se tourmentent sans cesse sur le lendemain, comme si à chaque jour ne suffisait pas sa malice ; ils n'ont plus de lumières que les autres que pour se former plus d'inquiétudes ; ils ne voient plus loin que pour voir plus tôt leurs malheurs ; ils ne sont plus sages que pour être plus inquiets et plus timides ; ils ne sont plus prévoyants que pour être de pire condition et moins tranquilles que les imprudents et les insensés. A ces traits vous vous reconnaissez, mes Frères; car qu'est-ce que la vie de la cour qu'une agitation éternelle sur l'avenir, qu'une révolution fatigante de

1 Jacta super Dominum airain tuam et ipse te enulriet. Ps.

Liv, 23.

crainte , de précautions , d'espérances ? De craintes , tous les événements nous offrent presque de nouvelles terreurs : l'élévation d'un concurrent nous fait craindre notre disgrâce; la faveur d'un ennemi nous montre de loin noire perte comme assurée ; un air moins gracieux du maître nous fait déjà entrevoir notre oubli et notre ruine. De précautions, nous prenons sans cesse des mesures ou pour obtenir des grâces qui ne viendront jamais, ou pour prévenir des dégoûts et des chagrins qui viendront. Enfin d'espérances, un avenir pompeux nous flatte toujours; mais pour y parvenir il faut sacrifier le repos et toutes les douceurs du présent ; la félicité n'est jamais que dans l'idée qui se la promet ; les assujétissements et les peines sont dans le cœur qui les sent et qui les dévore.

Mais une âme soumise à Dieu n'éprouve point ces troubles, ces frayeurs, ces soucis qui agitent les enfants du siècle ; elle sait que l'avenir est arrêté dans les conseils éternels de la Providence, que nos inquiétudes et nos soucis, ne pouvant changer la couleur même d'un seul de nos cheveux, ne changeront pas, à plus forte raison, l'ordre de ses volontés immuables, qu'on ne risque rien en se confiant à lui sur tout ce qui doit arriver, qu'il est même consolant de savoir qu'un Dieu daigne se mêler de ce qui nous regarde, encore plus consolant de lire dans les Livres saints qu'il nous ordonne de nous en remettre à lui seul, et qu'enfin il se charge de l'avenir et ne nous commande que de sanctifier par la foi l'usage du présent.

Ce n'est pas que la religion autorise la paresse ou l'imprudence, et que, pour être soumis à Dieu sur l'avenir, il faille tellement s'en rapporter à lui qu'on abandonne tout soin et qu'on méprise toute prévoyance. Le fidèle se confie en Dieu, mais il ne le tente pas; il travaille comme si tout dépendait de lui; il est tranquille sur l'événement, parce que tout dépend de Dieu ; il sait que la raison doit fournir les précautions et les mesures ; mais il sait encore mieux que la foi en attend le succès de Dieu seul ; il est prudent dans le choix des moyens, mais il est simple et soumis dans l'attente des événements ; en un mot, la prudence est commune au fidèle et au mondain ; la paix et la tranquillité n'est que pour le fidèle.

Et quand je dis commune, mes Frères, c'est le nom seul de prudence qui leur est commun; car d'ailleurs quelle différence entre les carac-

tères d'une prudence chrétienne et soumise à Dieu et les caractères d'une prudence toute humaine 1 C'est l'apôtre saint Jacques qui nous les marque.

Premièrement, la prudence du fidèle, dit cet apôtre, est chaste et innocente : Primum quidem pudica *; il ne connaît de mesures légitimes que celles que la conscience permet et que la religion approuve; le crime ne lui sert pas de voie pour arriver à ses fins, et toute prudence incompatible avec le salut lui paraît la dernière des folies. Celle du pécheur, au contraire, est corrompue et criminelle; il trahit sa conscience pour arriver à ses fins; il ne compte pour rien les crimes ou les démarches obliques qui lui répondent du succès; il cherche à réussir aux dépens mêmes de son âme ; et tout ce qui peut lui être utile lui paraît bientôt innocent.

Secondement, la prudence du fidèle est tranquille et amie de la paix : Deinde [qnidem) pacifica; ses mesures sont toujours paisibles, parce qu'elles sont toujours soumises à la volonté de Dieu ; il ne souhaite le succès qu'autant que Dieu même le souhaite, et, dans les précautions qu'il prend, il cherche plutôt à obéir à Dieu, qui les demande de lui, qu'à se satisfaire luimême. Celle du pécheur, au contraire, est toujours agitée, parce qu'elle n'est jamais soumise; il attache son bonheur, non à l'ordre de Dieu, mais au succès de ses mesures; il attend la paix de l'événement et non de sa soumission ; et sa prudence est elle-même la source de ses chagrins et de ses inquiétudes.

'Irolsièmement , la prudence du fidèle est modeste : Modesta; il s'interdit les projets ambitieux ; il n'a que des vues contenues à son état; il sait mettre des bornes à ses désirs; il pense moins à s'élever qu'à se rendre utile; et sa modération est le trésor d'où il tire la source de la paix et la sûreté de son innocence. Celle du pécheur est insatiable; il prend toujours de nouvelles mesures, parce qu'il forme toujours de nouveaux projets ; sa cupidité ne connaît point de bornes; tout ce qui le flatte lui convient; les postes les plus périlleux n'ont rien qui l'effraie ; les périls qui relèvent cessent d'être des périls, le mauvais succès de ses mesures est l'unique danger qu'il craint; et il ne compte pour rien d'exposer son salut, pourvu qu'il assure sa fortune.

1 Ep. Jac. m, 17.

Quatrièmement, la prudencedufidèleesthumble et docile : Suadibilis; il se défie toujours de ses propres lumières; il compte plus sur le secours du ciel que sur toutes les mesures de la prudence humaine, et , en ne négligeant rien, il attend tout de Dieu seul. Celle du pécheur, au contraire, est pleine d'orgueil ; il ne compte que sur l'habileté de ses mesures; il se confie en sa propre sagesse ;. il n'attend le succès que de ses soins, et agit tout seul, comme s'il n'y avait point de Dieu qui se mêlât des choses humaines.

Cinquièmement, la prudence du fidèle n'est point soupçonneuse : Non judicans ; il ne cherche point sa sûreté dans la défiance continuelle de ses frères; il croit difficilement le mal et aime encore mieux tomber dans leurs pièges que juger témérairement leurs intentions et leurs pensées. La prudence du pécheur ne trouve sa sûreté que dans ses soupçons et dans ses défiances ; comme son cœur est corrompu, tout lui paraît corruption et duplicité dans les autres ; il regarde tous les hommes comme ses ennemis ; il soupçonne le mal où il ne le voit pas ; il se persuade que pour juger sûrement il faut toujours juger mal de ses frères; et toute sa prudence se réduit à supposer dans tous les hommes tout ce dont il est capable lui-même.

Sixièmement , la prudence du fidèle n'est point dissimulée : Sine simulatione ; il ne met point son habileté dans ses artifices. Comme il ne veut tromper personne, il n'a que faire de se déguiser ; et toute son adresse est dans sa candeur et dans sa sincérité. Celle du pécheur, au contraire, n'est qu'une duplicité éternelle ; ses lèvres démentent toujours son cœur ; son visage est toujours la contradiction de ses sentiments ; il croit être plus habile à mesure qu'il est plus faux ; toute sa vie n'est qu'un fond de bassesse et de mauvaise foi ; et sa prudence est toujours pénible, parce qu'elle l'oblige toujours à se contrefaire.

Enfin la prudence du fidèle est pleine de miséricorde et des fruits des bonnes œuvres : Plena misericordia et fructibus bonis ; il joint aux moyens humains les pratiques de la vertu et les secours de la prière ; il assure le succès de ses mesures, par l'abondance de ses largesses et par les mérites de la miséricorde, et trouve dans les devoirs de la religion les principales ressources et le seul appui de sa fortune. Le pécheur, au contraire, regarde la

piété comme un obstacle à son élévation ; il fuit les maximes de la religion comme incommodes à sa fortune, et, s'il a recours quelquefois aux apparences de la vertu, c'est pour en abuser et y trouver un chemin plus sûr de parvenir à ce qu'il désire.

Aussi , continue l'apôtre de qui j'ai tiré tous ces caractères, la prudence du fidèle est une semence et une source continuelle de paix dans son cœur : Fructus autem jnstitiœ in pace seminatur facientibus pacem1. Mais la prudence du siècle, qui ne vient point du Ciel, mais de la corruption du pécheur et du fond de ses passions, est une révolution éternelle de craintes, de désirs, de chagrins, et, comme elle est l'ouvrage de ses passions, elle ne saurait être plus tranquille que ses passions mêmes : Non est... ista sapientia desursum descendens (a Pâtre luminum), sed (errena, animalis, diabolica * .

La seconde source des inquiétudes humaines, sont les événements présents et ce qui se passe tous les jours à nos yeux ; rien n'arrive presque jamais selon nos désirs ; ce que nous aimons nous échappe ; ce que nous souhaitons nous fuit ; ce que nous craignons nous arrive; nous ne sommes jamais heureux de tout point; si la fortune nous rit, la santé nous abandonne; si nous jouissons de la santé, la fortune nous manque; si la faveur du maître nous élève, l'envie du courtisan nous flétrit et nous dégrade; si l'envie nous épargne et que nous puissions compter sur les suffrages publics, le maître nous néglige ; enfin , dans quelque situation que nous soyons, il manque toujours quelque chose à notre bonheur; et ce qu'il y a de triste pour l'homme, c'est qu'un seul chagrin l'emporte pour lui sur mille plaisirs ; et que ce qui lui manque, quelque léger qu'il puisse être, empoisonne toujours tout ce qu'il possède.

Mais une âme fidèle trouve, comme aujourd'hui Marie, dans une soumission entière aux ordres de Dieu, une ressource toujours prête aux embarras de la situation présente; tout était incompréhensible dans les desseins de Dieu sur elle : la bassesse de son Fils et la grandeur future qu'on lui annonce, le glaive qui doit percer son cœur et toutes les nations qui doivent pourtant l'appeler heureuse; l'abjection qui l'environne et les grands événe-

1 Ep. Jao. m, 18.

* Ibid., 15.

ments qui l'attendent ; mais la volonté de Dieu est le seul dénoûment de ses doutes et la grande consolation de ses peines.

Oui, mes Frères, ce qui rend la soumission à la volonté de Dieu si consolante dans les situations les plus difficiles où il nous place, c'est premièrement que c'est la volonté d'un Dieu tout- puissant à qui tout est aisé, maître des événements, qui d'un seul regard peut finir nos peines, auprès de qui tout trouve des ressources, qui n'a qu'à dire, et tout est fait. Ah! les hommes auxquels nous nous livrons, ne sauraient nous tirer des embarras et des périls où ils nous engagent; on voit tous les jours les amateurs du monde tomber avec leurs protecteurs et avec ces appuis de chair et de sang en qui ils mettaient une vaine confiance ; semblables, dit le Prophète, à ceux qui vont chercher un faible soutien contre la muraille de boue déjà penchée et prête à tomber, ils sont tôt ou tard écrasés, et ensevelis sous ses ruines : Tanquam parieti inclinato et maceriœ depulsœ1. Il est mille situations où les hommes avec toute leur puissance ne peuvent rien pour nous; ils ne sauraieut du moins nous faire à nous-mêmes une félicité plus entière que celle dont ils jouissent ; et comme ils ne sont jamais qu'à demi heureux, nous ne devons pas nous attendre qu'ils rendent notre condition meilleure que la leur, ni qu'ils fassent pour nous ce qu'ils ne peuvent pour euxmêmes.

Mais la grande consolation d'une âme soumise à Dieu, c'est de se pouvoir dire à ellemême : Dieu est assez puissant pour me soutenir ; je ne risque rien à le laisser faire ; il a des ressources pour tous mes besoins ; ce qui paraît désespéré aux hommes, est facile à sa puissance ; il veut qu'on espère contre l'espérance même; et, plus les secours humains paraissent inutiles, plus il vient à notre secours pour nous accoutumer à attendre tout de lui et à ne pas mettre notre confiance dans les hommes.

Secondement, c'est à la volonté d'un Dieu sage que nous nous soumettons, qui a ses raisons éternelles dans les événements qu'il nous ménage, qui voit les différentes utilités des situations où il nous place, qui ne fait rien au hasard, et qui connaît les événements avant même de prendre des mesures. Hélas 1 nous

• Pi. lxi. 4.

pouvons nous inquiéter sur les situations que nous nous ménageons à nous-mêmes, parce que nous ne nous connaissons pas assez pour décider sur ce qui nous convient, et que d'ordinaire, dans nos choix, nous consultons plus les intérêts de nos passions que ceux de notre âme ; mais ce qui console l'âme fidèle soumise à Dieu, c'est la sagesse de Celui en qui elle met sa confiance. Dieu a ses raisons, se dit sans cesse l'âme fidèle, dans les situations où il me place ; et, quoiqu'elles me soient inconnues, elles n'en sont pas moins justes et adorables ; je ne dois pas mesurer ses vues incompréhensibles sur mes lumières faibles et bornées ; je ne vois pas où peuvent me conduire les voies par où il me mène; mais puisque c'est sa main qui les a frayées, il n'y a qu'à marcher sans rien craindre; il mène souvent à la terre de promesse par les circuits pénibles et arides du désert , et nous cache presque toujours ses voies, pour nous laisser tout le mérite de la soumission et de la confiance.

Enfin, non-seulement parce que c'est à la volonté d'un Dieu puissant et sage que nous nous soumettons, mais encore d'un Dieu bon, tendre et miséricordieux, qui nous aime, qui ne veut que notre salut. Les hommes cherchent souvent à nous nuire, en faisant semblant de nous favoriser ; nous ne leur sommes cbers qu'autant que nous leur sommes utiles, et ils veulent plutôt nous faire servir à leur bonheur que nous rendre heureux nousmêmes.

Mais Dieu n'a que notre salut en vue, tout ce qu'il veut par rapport à nous, il ne le veut que pour nous; nos intérêts éternels seuls règlent ses démarches à notre égard. S'il nous frappe, c'est pour nous sauver; s'il nous épargne, c'est encore pour nous sauver ; s'il nous humilie, il ne se propose que notre salut ; s'il nous élève, c'est notre salut encore qui le fait agir; enfin, en quelque situation qu'il nous place , c'est toujours un père qui nous conduit, un ami qui nous gouverne, un protecteur qui nous soutient, un guide qui nous précède et qui nous montre les voies. Hélas! mes Frères, nous nous croyons si fort en sûreté quand nos intérêts et notre fortune sont entre les mains d'un ami fidèle depuis longtemps éprouvé, et sur lequel nous comptons comme sur nous-mêmes; nous ne daignons pas même nous informer des raisons qu'il a dans les partis qu'il prend par rapport à nous ; tout ce qu'il fait,

GRAND-CARÊME

nous l'approuvons, nous y souscrivons, nous le trouvons bon pour nous. Et voilà la consolation d'une âme fidèle qui a mis son sort entre les mains de Dieu; elle n'examine pas les raisons que sa bonté paternelle a pu avoir dans les situations qu'elle lui ménage ; il lui suffit de savoir que c'est un Dieu qui n'a que des vues de bonté et de miséricorde pour sa créature; un père qui ne se propose que le salut de son enfant; un ami tendre et fidèle, et qui n'a rien tant à cœur que les intérêts de ce qu'il aime. Quelle situation , mes Frères ! En est-il ici-bas même de plus désirable pour la créature ? Et quand la religion n'aurait que ce seul avantage, le parti du juste et du fidèle, ne serait-il pas le plus heureux et le plus sensé que l'homme pût choisir sur la terre?

Enfin les regrets sur le passé forment la dernière source des inquiétudes humaines ; nous ne rappelons les événements fâcheux de notre vie qu'avec des retours amers qui en empoisonnent le souvenir; nos pertes passées nous tourmentent encore par les réflexions inutiles sur les mesures qui auraient pu nous les épargner ; nous nous reprochons sans cesse d'avoir été nous-mêmes les auteurs de notre infortune ; nous nous redisonséternellementqu'une telle précaution prise nous eût épargné bien des larmes et des chagrins; nous ajoutons à nos malheurs de les attribuer à nos imprudences; nous nous représentons après coup les moyens de les éviter très-faciles, comme pour sentir plus vivement le désagrément d'y être tombés; et loin d'y voir la sagesse et la volonté de Dieu qui ont tout conduit et qui seules devraient nous faire oublier nos peines, nous n'y voyons que nos méprises qui augmentent nos regrets et qui rendent nos peines éternelles.

Or, c'est encore ici que la soumission de Marie est pour nous un modèle, et elle ne voit que Dieu seul dans tous les événements de sa vie passée, dans l'ambassade de l'Ange, dans le prodige de son enfantement, dans la foi des pasteurs, dans l'adoration des Mages. Elle compare, dit l'Evangile, et conserve dans son cœur toutes ces merveilles et toute la conduite passée de Dieu sur elle. L'attente et le langage prophétique de la veuve Anne et du juste Siméon lui rappellent tout ce que le Seigneur a fait jusqu'ici de grand pour elle et pour cet Enfant : Conferens in cordo suo ' ; elle n'y voit

* Luc, il, 19.

rien d'humain ; tout y est de Dieu ; et -ne pouvant douter que la main du Très-Haut seule ne l'ait jusqu'ici conduite, elle n'a pas de peine à se persuader que c'est lui-même qui la conduit au temple, et à se soumettre au sacrifice et à l'humiliation qu'il demande d'elle.

Voilà, mes Frères, la grande science de la foi : le passé devrait être pour nous une instruction continuelle où nous devrions étudier les ménagements et les volontés adorables du Seigneur sur les destinées des hommes; nous devrions rappeler sans cesse tout ce qui s'est passé à nos yeux, à la cour surtout où nous vivons, et qui est comme le théâtre des révolutions humaines : tant de changements soudains , des morts si terribles et si peu attendues ', des accidents si funestes, les prospérités ou les malheurs de l'Etat, l'élévation ou la décadence de ceux qui occupaient les premières places : que sais-je ? tant de variations dans la faveur, dans les fortunes, dans le crédit, dans la chute ou l'agrandissement des familles; nous ne devrions, dis-je, le rappeler que pour y voir la sagesse de Dieu qui se joue sans cesse des passions humaines, et qui élève ou renverse en un instant pour nous faire sentir la fragilité de tout ce qui passe, et nous apprendre que toute la sagesse humaine ne saurait nous sauver du moindre contre-temps, et qu'il n'y a point de conseil contre les conseils de Dieu.

Cependant le souvenir du passé, loin de nous instruire, nous séduit, et ne fait que réveiller en nous des passions injustes. Nous rappelons la décadence de ceux que nous avions vus à la tête de tout et les arbitres de la fortune publique; et ce souvenir, loin de nous désabuser de tout ce que nous avons vu fondre et s'éclipser en un instant, et nous apprendre que les prospérités temporelles ne sont rien si l'usage chrétien qu'on en fait ne les rend immortelles, réveille plus notre ambition, parles

1 Massillon pouvait penser en particulier à la mort si rapide et si imprévue de Barbézieux, enlevé à trente-trois ans, la veille de l'Epiphanie 170 1, c'est à-due moins d'un mois avant ce sermon. On sait que ce grand orateur était très-lié avec les Louvois. Le 10 janvier il écrivait à l'abbé de Louvois combien il était touché « de ce terrible événement, » et, en partageant sa douleur, il lui inspire de chrét eunes et salutaires pensées. <■ Le Seigneur, lui dit-il, se joue de nos pensées et de nos espérances, et nous frappe toujours par l'endroit où nous croyons être le plus en sù<eté; en prenant toute la part possible à votre affliction, je le bénis dans les vues de miséricorde qu'il a sur vous, Monsieur; il vous ménage de grandes instructions domestiques, et je suis bien sur qu'elles ne vous seront pas inutiles. » Massillon donna de religieuses consolations à madame de Louvois.

obstacles qu'avait toujours mis à notre fortune leur grande autorité, qu'il n'instruit notre foi par l'inconstance qui, en un clin d'œil, l'a renversée. Enfin nous ne voyons Dieu nulle part ; tout passe, tout disparaît, tout s'écroule à nos yeux ; un nouveau monde s'élève insensiblement sur les débris de celui que nous avons vu en y entrant ; une nouvelle cour reparait à la place de celle que nos premières années ont vue ; de nouveaux personnages sont montés sur le théâtre; de nouvelles scènes occupent tous les jours l'univers; nous nous trouvons presque seuls et étrangers au milieu du monde, parmi des bommes que nous avons vu naître, séparés de ceux avec qui nous avions d'abord vécu ; tout nous éebappe, tout fuit, tout court rapidement se précipiter dans le néant : et au milieu de ces révolutions éternelles où Dieu seul, qui ne passe point, parait si grand ; où Dieu seul, qui changeant sans cesse la face de l'univers, demeure toujours le même, paraît si digne de nos hommages; nous ne le voyons pas; nous ne nous élevons jamais jusqu'à lui; nous tenons encore aux débris d'un monde qui s'est déjà à demi écroulé entre nos mains ; nous rappelons même par l'imagination ce qui nous en est échappé; nous donnons de la réalité à ce qui n'est plus; nos premières années souillent encore notre cœur par des souvenirs lascifs et injustes ; nous faisons sans cesse revivre nos jours passes en ce qu'ils ont eu de criminel ; il semble que la vie est trop courte pour offenser Dieu : nous revivons sans cesse par des images qui renouvellent nos iniquités passées, c'est à-dire, nous vivons doublement pour le crime, n'ayant jamais vécu un instant pour la vertu. Ainsi le passé nous souille ou nous séduit, loin de nous détromper et de nous instruire; nous n'y voyons que les révolutions humaines ; nous ne remontons pas plus haut , et nous vivons comme si le hasard conduisait l'univers, et qu'il n'y eût point d'autre raison de ce qui arrive, que l'événement lui-même.

Ah ! mes Frères, les patriarches, dont la vie était si longue sur la terre, n'avaient point d'autre occupation que de méditer, dans les grands événements qui avaient rempli leur longue carrière, les merveilles du Seigneur et l'ordre de ses volontés adorables; ils repassaient sur ks différente s voies par où sa sagesse les avait conduits ; ils y admiraient les ménagements ineffables de sa Providence : c'était-là

le livre où ils éfudiaient sans cesse les grandeurs de Dieu et ses miséricordes envers les créatures ; c'était la plus douce consolation de leur pèlerinage; ils voyaient Dieu partout; l'invisible était comme visible pour eux dans tous les accidents divers et merveilleux, qui avaient partagé leur vie; ils ne voyaient que Dieu dans l'univers; et ne comptaient pour rien les hommes dont sa sagesse se servait pour accomplir ses desseins adorables.

Et voilà, mes Frères, la grande science que nous apprennent nos divines Ecritures. Dans les autres histoires que les hommes nous ont laissées, on n'y voit agir que les hommes; ce sont les hommes qui remportent des victoires, qui prennent des villes, qui subjuguent les Empires, qui détrônent les souverains, qui s'élèvent eux-mêmes à la suprême puissance; Dieu n'y paraît nulle part; les hommes en sont les seuls acteurs. Mais dans l'histoire des livres saints c'est Dieu seul qui fuit tout; Dieu seul qui fait régner les rois, qui les place sur le trône ou qui les en dégrade ; Dieu seul qui combat les ennemis, qui renverse les villes, qui dispose des Etatsetdes empires, qui donne, la paix ou qui suscite les guerres ; Dieu seul paraît dans celte histoire divine ; il en est, si je l'ose dire, le seul héros; les rois et les conquérants n'y paraissent que comme les ministres de ses volontés saintes; enfin ces Livres divins tirent le voile de sa Providence. Dieu, qui se cache dans les autres événements rapportés dans nos histoires, paraît à découvert dans ceux-ci ; et c'est dans ce Livre seul que l'Esprit de Dieu a laissé à la terre, que nous devons apprendre à lire les histoires que les hommes nous ont laissées, à suppléer par la foi ce que l'esprit humain a omis, et à ne regarder les différentes révolutions qui ont agité l'univers que comme l'histoire des desseins et des volontés du Seigneur sur les hommes.

Telles sont les instructions que trouve une âme fidèle dans le souvenir du passé. Aussi une des plus grandes consolations des saints dans le Ciel sera de voir à découvert l'ordre admirable des volontés du Seigneur dans tous les événements de leur vie passée ; l'énigme sera alors dévoilée. Ils verront comment tout ici-bas se rapportait à leur salut, avec quelle bonté et quelle sagesse adorable Dieu faisait tout servira la sanctification des siens, c'est-à-dire, tout ce qui se passait sur la terre, toute l'histoire de leur siècle, la piété ou

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le dérèglement des princes, le gain ou la perte des batailles, le bonheur ou l'infortune publique ; ils -verront comment tout cela, par des rapports secrets et merveilleux, qui leur seront alors clairement connus, devait contribuer à la consommation des élus, et comment, jusqu'à leurs chutes mêmes, tout devait être utile à leur salut.

Au contraire, la surprise la plus désespérante des pécheurs sera de voir que, dans le temps même qu'ils croyaient -vivre sans joug et sans Dieu dans ce monde, ils étaient entre les mains de sa sagesse qui se servait de leurs égarements mêmes pour l'accomplissement de ses desseins éternels ; qu'en croyant vivre pour eux seuls, ils n'étaient entre les mains de Dieu que des instruments utiles à la sanctification des justes ; qu'ainsi leurs actions les plus éclatantes étaient utiles aux desseins de Dieu, mais inutiles à eux-mêmes ; que les grands spectacles qu'ils ont donnés à l'univers et qui flattaient si fort leur vanité, n'avaient aucun rapport avec eux; qu'ils n'ont vécu que pour les élus ; et qu'ils sont les seuls à n'avoir aucune part à tous les grands événements dont ils ont été les principaux acteurs, et qui rendront leur nom célèbre dans les histoires ; en un mot qu'ils ont fait beaucoup de bruit dans l'univers, mais que c'était Dieu qui se glorifiait par eux, et qu'ils n'ont rien fait pour euxmêmes, semblables au tonnerre qui donne un grand spectacle à la terre et fait sentir aux hommes la grandeur et la puissance de Dieu, mais qui n'est lui-même qu'un vain son et ne laisse après lui que l'infection de la matière dont il était le seul ouvrage.

Et c'est cette réflexion, mes Frères, qui devrait rappeler tous les hommes à une soumission continuelle aux -volontés du Seigneur; car enfin qu'ils se soumettent ou non à sa volonté sainte, il est certain qu'ils agissent toujours sous la main de Dieu ; qu'ils ne font que ce que permet le souverain dispensateur ; qu'ils ne viennent à bout de leurs desseins, qu'autant que le trouve à propos sa sagesse adorable ; qu'ils ne peuvent se soustraire aux ordres de sa puissance, et qu'en se révoltant contre lui, ils ne changent pas les événements, ils ne font que multiplier leurs crimes.

Voilà les avantages que trouve le fidèle dans sa soumission aux ordres de Dieu. Non, mes Frères, tournez-vous de tous les côtés, il n'y a dans toute la vie humaine que ce point fixe,

que cette consolation solide, se soumettre à Dieu, ne vouloir que ce que Dieu veut ; c'est là le grand secret de la piété chrétienne, le plus précieux avantage de la foi et la grande science du fidèle. Hors de là, mes Frères, qu'est-ce que la vie humaine, qu'une mer furieuse et agitée, où nous sommes sans cesse à la merci ('es flots, et où chaque instant change notre situation et nous donne de nouvelles alarmes1? Que sont les hommes eux-mêmes que les tristes jouets de leurs passions insensées et de la vicissitude éternelle des événements? Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes, ils sont avec elles dans îin mouvement perpétuel ; semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n'ont jamais de consistance assurée ; chaque moment est pour eux une situation nouvelle; ils flotttnt au gré de l'inconstance des choses humaines; voulant sans cesse se fixer dans les créatures, et sans cesse obligés de s'en déprendre; croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon; ils n'ont rien qui les fixe, qui les console, qui les paye de leurs peines, et qui leur adoucisse le chagrin des événements : ni le monde qui le cause, ni leur conscience qui le rend plus amer, ni l'ordre de Dieu contre lequel ils se révoltent. Ils boivent jusqu'à la lie toute l'amertume de leur calice ; ils ont beau le verser d'un vase dans un autre vase, dit le Prophète; se consoler d'une passion par une passion nouvelle, d'une perte par un nouvel attachement, d'une disgrâce par de nouvelles espérances , l'amertume les suit partout; ils changent de situation, mais ils ne changent pas de supplice : Et inclinavit ex hoc in hoc; verumtamen fœx ejus non est exinanita *.

Grand Dieu 1 pourquoi mon âme ne vous serait-elle donc pas soumise? Nonne Deo subjecta crit anima mea s?Etes-vous donc un maître si cruel, qu'on risque de laisser sa destinée entre vos mains? Que puis-je craindre, grand Dieu ! en me reposant sur vous seul de tout ce qui me regarde? Ah 1 tandis que j'ai voulu être

1 A la vne des eaux mobiles de la mer, saint Augustin pensait aussi à ce pauvre cœur humain toujours si profondément troublé, si tumultueusement ponflé, si constamment changeant, profunde curiosum, cl procellose tumidum, et instabiliter fluidum.

1 Ps. liïiv, 9.

» Ps. LU , 2.

moi-même l'arbitre de ma destinée, je me suis tristes ruines! Qu'il est bien plus sûr, ô mon

confondu dans mes propres projets ; les événe- Dieu, de vous laisser faire tout ? eul, ou de n'agir

ments n'ont jamais répondu à nies souhaits et que sous vos ordres 1 Que d'inquiétudes je me

à mes mesures; je n'ai réussi qu'à me former serais épargnées, si j'avais été fidèle à ce devoir!

tous les jours à moi-même de nouveaux em- Ma destinée aurait été semblable; mais mes

barras et de nouveaux chagrins; en voulant chagrins n'eussent pas été les mêmes ; et j'au-

chercher des sûretés, je me ereusais des préci- rais trouvé dans ma soumission à votre volonté

pices ; ce que je regardais comme mon appui sainte la paix que je n'ai jamais pu trouver

se tournait ensuite contre moi-même ; vous dans le monde ni dans mon propre cœur, et

vous plaisiez, grand Dieu, à renverser l'édifice ensuite la récompense que vous promettez à

à mesure que je t'élevais ; vous vouliez m'ap- ceux qui n'ont souhaité sur la terre que l'ac-

prendre qu'en vain la main de l'homme édifie complissement de vos volontés éternelles. Ainsi

la maison et que, si votre main adorable ne la soit-il. soutient et ne l'élève, il ne se prépare que de

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