DEUXIÈME PARTIE
Dieu est esprit et vérité ; et c'est en esprit et en vérité qu'il veut principalement qu'on l'honore. Cette disposition d'anéantissement profond, que nous lui devons dans nos temples, ne consiste donc pas seulement dans la posture extérieure de nos corps ; elle renferme encore, comme celle des bienheureux dans le ciel, un esprit d'adoration, de louange, de prière, d'action de grâces : Benediclio, et claritas... et gratiarum actio * ; et c'est là cet esprit de religion et d'anéantissement que Dieu demande de nous dans le temple saint, semblable à celui des bienheureux dans le temple céleste : Et ceciderunt in conspectu throni in faciès suas *.
Je dis un esprit d'adoration ; car, comme c'est ici où Dieu manifeste ses merveilles et sa grandeur suprême, et où il descend du ciel pour recevoir nos hommages, le premier sentiment qui doit se former en nous, lorsque nous entrons dans ce lieu saint, est un sentiment de terreur, de silence et de recueillement profond, d'anéantissement intérieur à la vue de la majesté du Très-Haut et de notre propre bassesse; n'être occupés que du Dieu qui se montre à nous; sentir tout le poids de sa gloire et de sa présence ; recueillir toute notre attention, toutes nos pensées, tous nos désirs, toute notre âme pour en faire hommage, et la mettre tout entière aux pieds du Dieu que nous adorons; oublier toutes les grandeurs de la terre; ne voir plus que lui, n'être occupés que de lui, ne reconnaître plus rien de grand que lui; et, par notre profond anéantissement, avouer, comme les bienheureux dans le ciel, que lui seul est puissant, seul immortel, seul grand, seul digne de tout notre amour et de nos hommages.
Mais hélas 1 mes Frères, où sont dans nos temples ces âmes respectueuses, qui, saisies d'une sainte terreur à la vue de ces lieux sacrés, sentent tout le poids de la majesté du Dieu qui les habite, et ne trouvent point d'autre situation, pour soutenir l'éclat de sa présence, que l'immobilité d'un corps anéanti et la profonde religion d'une àme qui adore? Où
1 Apoc, vu, 11.
« Ibid., 12.
» Ibid., 11.
sont ceux que la grandeur de Dieu toute seule occupe, et qui perdent ici de vue toutes celles de la terre? Disons-le hardiment devant un roi dont le profond respect aux pieds des autels honore la religion '. On vient dans ce temple saint non pas honorer le Dieu qui l'habite, mais s'honorer souvent soi-même d'un vain extérieur de piété, et le faire servir à des vues et à des intérêts que la piété sincère condamne; on vient fléchir le genou, comme Naaman le fléchissait devant l'autel profane, pour s'attirer les regards et suivre l'exemple du prince qui adore ; on vient y chercher un autre dieu * que celui qui paraît sur nos autels ; y faire sa cour à un autre maître qu'au maître suprême ; y chercher d'autres grâces que les grâces du ciel, et s'y attirer les regards d'un autre rémunérateur que du rémunérateur immortel. Au milieu même d'une foule d'adorateurs, il est dans son temple un Dieu inconnu ', comme il était autrefois au milieu d'Athènes la païenne. Tous les regards sont ici pour le prince, qui n'en a lui-même que pour Dieu; tous les vœux s'adressent à lui ; et son profond anéantissement aux pieds des autels, loin de nous apprendre à respecter ici le Seigneur devant lequel un grand roi lui-même, qui porte, pour ainsi dire, l'univers, courbe sa tête et oublie toute sa grandeur, nous apprend seulement à nous servir de sa religion et des faveurs dont il honore la vertu, pour en emprunter les apparences, et nous élever par là à de nouveaux degrés de grandeur sur la terre \ 0 mon Dieu! n'est-ce pas là ce que vous annonciez à vos disciples, que viendraient des temps où la foi serait éteinte, où la piété deviendrait un trafic honteux, et où les hommes, vivant sans Dieu sur la terre, ne vous connaîtraient plusque pour vous faire servir à leurs cupidités injustes
' Tu 1« vois tous les jours, devant toi prosterné, Humilier ce front de grandeur couronné, Et, confondant l'orgueil par d'illustres exemple*, Baiser avec respect le pavé de tes temples.
Racine. Etther, Prologue.
* Ce mot est hardi, lout enveloppé qu'il est dans le compliment.
» Ignoto Deo. Ad., xvn, 23.
» Louis XIV « était très-respectueusement à l'église. A sa messe tout le monde élait obligé de se mettre à genoux au Sanctus et d'y demeurer jusqu'après la communion du prêtre; et s'il entendait le moindre bruit ou voyait causer pendant la messe , il le trouvait fort mauvais... Il communiait toujours en col ier de l'Ordre : rabat et manteau... A la messe il disait son cbapelet (il n'en savait pas davantage), et toujours à genoux, excepté à l'évangile. Aux grand'messes, il ne s'asseyait dans son fauteuil qu'aux temps où on a coutume de s'asseoir. » Mémoires de Saint-Simon. Edit. Chéruel, in-12, t. vm, p. 190.
PREMIER MARDI : SUR LE RESPECT DANS LES TEMPLES
Cette disposition d'anéantissement renferme encore un esprit de prière ; car plus nous sommes frappés ici de la grandeur et de la puissance du Dieu que nous adorons, plus nos besoins infinis nous avertissent de recourir à lui, de qui seul nous pouvons en obtenir la délivrance et le remède. Aussi le temple est la maison de prière où cbacun doit venir exposer au Seigneur ses plus secrètes misères, où on l'apaise sur les calamités publiques par des vœux communs ', où les ministres assemblés lèvent les mains pour les péchés du peuple, et où les yeux du Seigneur sont toujours ouverts à nos besoins, et ses oreilles attentives à nos cris.
Ce n'est pas qu'on ne puisse le prier en tout lieu, comme dit l'Apôtre *; mais le temple est l'endroit où il se rend plus propice, et où il nous a promis d'être toujours présent pour exaucer nos vœux et recevoir nos hommages. Oui, mes Frères, c'est ici où nous devons venir gémir avec l'Eglise sur les scandales qui l'affligent, sur les divisions qui la déchirent, sur les périls qui l'environnent, sur l'endurcissement des pécheurs, sur le refroidissement de la charité parmi les fidèles. Nous y venons solliciter avec elle les miséricordes du Seigneur sur son peuple, sa protection sur cette monarchie où le titre auguste de la foi honore ses souverains, et sur le prince qui en est et le protecteur et le modèle ; lui demander la cessation des guerres et des fléaux publics; l'extinction des schismes et des erreurs ; la connaissance et l'amour de la justice et de la vérité pour les pécheurs; la persévérance pour les justes. Vous devez donc y venir avec un esprit attentif et recueilli, un cœur préparé et qui n'offre rien aux yeux de Dieu qui puisse éloigner les grâces que l'Eglise sollicite pour vous, et y paraître avec un extérieur de suppliant, et dont le seul spectacle prie et adore.
Cependant, mes Frères, tandis que les ministres autour de l'autel lèvent ici les mains pour vous, qu'ils demandent la prospérité de vos maisons, l'abondance de vos campagnes, le succès de nos armes, la conservation de vos proches et de vos enfants qui s'exposent pour le salut de l'Etat, la fin des guerres, des dissensions et de tous les malheurs qui nous af«
1 Cette allusion parait convenir au carême prononcé par Massillon , a Notre-Dame, en 1709. l'n pen plus loin nous lisons encore : « C'est ici où nous devons venir lui demander la cessation des guerres et des fléaux publics. •
* Volo ergo viros orare in omni loco. / Tint., n, 8.
fligent ', qu'ils demandent les remèdes de vos chutes et les secours de votre faiblesse, tandis qu'ils parlent au Dieu saint en votre laveur, vous ne daignez pas même accompagner leurs prières de votre attention et de votre respect. Vous déshonorez la sainte gravité des gémissements de l'Eglise par un esprit de dissipation et par des indécences qui conviendraient à peine à ces lieux criminels où vous entendez des chants profanes ; et toute la différence que vous y faites, c'est qu'une harmonie lascive vous applique et vous touche, et qu'ici vous souffrez impatiemment la sainte harmonie des divins cantiques; et qu'il faut, pour vous y rendre attentifs, employer les mêmes agréments et souvent les mêmes bouches qui corrompent tous les jours les cœurs sur des théâtres impurs et lascifs.
Aussi, mes Frères, au lieu que les prières publiques devraient arrêter le bras du Seigneur depuis longtemps levé sur nos têtes, au lieu que les supplications demandées par le Prince et ordonnées par les pasteurs * et qui retentissent de toutes parts dans nos temples, devraient, comme autrefois, suspendre les fléaux du ciel, nous ramener des jours sereins et tranquilles, réconcilier les peuples et les rois, et faire descendre la paix du ciel sur la terre; hélas! les jours mauvais durent encore; les temps de trouble, de deuil et de désolation ne finissent pas ; la guerre et la fureur semblent avoir établi pour toujours leur demeure parmi les hommes; l'épouse désolée redemande son époux ; le père affligé attend en vain son enfant; le frère est séparé de son frère; nos succès mêmes répandent le deuil parmi nous, et nous sommes obligés de pleurer nos propres victoires. D'où vient cela , mes Frères? ah ! c'est que les prières de l'Eglise, les seules sources des grâces que Dieu répand sur les royaumes et sur les empires, ne sont plus écoulées ; et que vous forcez le Seigneur d'en détourner ses oreilles et ses yeux, par les irrévérences dont vous les accompagnez et qui les rendent inutiles à la terre.
Mais non-seulement, mes Frères, vous devez
1 II tant se reporter à l'avant-dernière note , et comparer a ces gémissements d'une âme, pénétrée d'amour ponr la religion et pour la patrie, non-seulement tout le paragraphe qui suit, mais les touchantes allusions du second sermon pour le mercredi des Cendres et du discours sur PAumAne.
* Louis XIV avait demandé et le cardinal de Noailles avait ordonné des supplications publiques dans le carême de 1709, pour obtenir la cessation des maux qui désolaient la Fraice.
GRAND-CAREME.
paraîlre ici comme des suppliants et dans un esprit de prière, puisque c'est ici où le Seigneur répand ses faveurs et ses grâces ; comme c'est encore ici où tout vous renouvelle le souvenir de celles que vous avez reçues, vous devez encore y porter un esprit de reconnaissance et d'action de grâces, puisque, de quelque côté que vous jetiez les yeux, tout vous y rappelle le souvenir des bienfaits de Dieu et le spectacle de ses miséricordes éternelles sur votre âme.
Et, premièrement, c'est ici où, dans le sacrement qui nous régénère, vous êtes devenus fidèles ; c'est ici où la bonté de Dieu, en vous associant par le baptême à l'espérance de Jésus-Cbrist, vous a discernés de tant de barbares qui ne le connaissent pas; de tant d'hérétiques, qui, le connaissant, ne le glorifient pas comme il faut ; c'est ici où vous avez engagé votre foi au Seigneur, on y conserve encore sous l'autel vos promesses écrites. Ici1 est le livre de l'alliance que vous avez contractée avec le Dieu de vos pères, vous ne devez doiiC plus y paraître que pour ratifier les engagements de votre baptême, et pour remercier le Seigneur du bienfait inestimable qui vous a associés à son peuple et honorés du nom de chrétien, vous devez conserver une tendresse et un respect d'enfant pour le sein heureux où vous êtes nés en Jésus-Christ, et la gloire de cette maison doit être la vôtre.
Que faites-vous donc, lorsqu'au lieu de porter aux pieds des autels vos actions de grâces à la vue d'un bienfait si signalé, vous venez les déshonorer par vos irrévérences ? Vous êtes un enfant dénaturé qui profanez le lieu de votre naissance selon la foi, un chrétien perfide qui venez rétracter vos promesses devant les autels mêmes qui en furent témoins, qui venez rompre le traité sur le lieu sacré où il fut conclu, vous effacer du livre de vie où votre nom était écrit avec ceux des fidèles, abjurer la religion de Jésus-Christ sur ces fonts mêmes où vous l'aviez reçue, étaler les pompes du siècle aux pieds de l'autel où vous y aviez solennellement renoncé, et faire profession de mondanité où vous l'aviez faite de christianisme.
Ce n'est pas tout. C'est dans ce lieu saint, en second lieu, où sont élevés de toutes parts des
1 Renouard ajoute mon cher auditeur, sans doute parce que l'édition de 1745 a mis les adjectifs qui suivent au singulier. Mais, comme cette même édition de 1745 a aussi écrit le mot discerne qui précède au singulier, mot que Renouard lui-même a corrigé, il faut évidemment voir là de simples fautes typographiques.
tribunaux de réconciliation et de miséricorde où vous avez mis si souvent le dépôt honteux de tant d'infidélités dont vous avez souillé la grâce de votre baptême, et baissé humblement la tête sous la main sacrée qui vous a justifiés par la vertu du saint ministère. C'est ici où Jésus-Christ vous a dit mille fois parla bouche de ses ministres : Mon fils, vos péchés vous sont remis ' ; allez et ne péchez plus désormais, de peur qu'il ne vous arrive pis \ C'est ici où, fondant en larmes, vous lui avez dit si souvent : Mon Pèie, j'ai péché contre le ciel et devant vous 3? Or, mes Frères, là même où vous avez trouvé tant de fois la grâce du pardon, nonseulement vous oubliez le bienfait, mais vous venez y recommencer de nouvelles offenses ; là même où vous avez détesté tant de regards funestes à votre innocence, vous venez les renouveler ; là même enfin où vous avez paru tant de fois pénitents, vous paraissez encore mondains et profanes 1 Ah 1 loin d'y venir relire sur ces tribunaux sacrés les désordres de votre vie, loin d'y venir renouveler à leur aspect ces promesses de pénitence , ces sentiments de componction, ces mouvements de honte et de confusion dont ils ont été si souvent dépositaires, vous y venez la tête levée, les yeux errants çà et là, pleins peut-être de crime et d'adultère, comme parle un apôtre, renouveler en leur présence les mêmes infidélités que vos larmes y avaient expiées, et les rendre spectateurs publics des mêmes prévarications dont ils avaient été les confidents secrets et les heureux remèdes !
Que dirai-je encore, mes Frères? Le temple est, en troisième lieu, la maison de la doctrine et de la vérité ; et c'est ici où, par la bouche des pasteurs, l'Eglise vous annonce les maximes du salut et les mystères du royaume des cieux cachés à tant de nations infidèles, nouveau motif de reconnaissance pour vous. Mais hélas ! c'est plutôt un nouveau sujet de condamnation ; et ici même, où du haut de ces chaires chrétiennes nous vous disons tous les jours, de la part de Jésus-Christ, que les impurs ne posséderont pas le royaume de Dieu, vous venez y former des désirs profanes ; ici même où l'on vous avertit que vous rendrez compte d'une parole oiseuse, vous vous en
1 Fili, dimittuntur tibi peccata tna. Marc, H, 5. 1 Jam noli peccare, ne détenus aliquid tibi contingat. Jean., V, 14.
s Pater, peccavi in cœlum et coram te. Luc, xv, 18 et 21.
PREMIER MARDI : SUR LE RESPECT DANS LES TEMPLES
permettez de criminelles ; ici même enfin où nous vous annonçons que malheur à celui qui scandalise , vous y devenez vous-mêmes une pierre d'achoppement et de scandale. Aussi, mes Frères, pourquoi croyez- vous que la parole de l'Evangile que nous prêchons aux princes et aux grands de la terre, ne soit plus qu'un airain sonnant ' et que notre ministère soit presque devenu inutile ? 11 se peut faire que nos faiblesses secrètes mettent obstacle au fruit et au progrès de l'Evangile, et que Dieu ne bénisse pas un ministère dont les ministres ne sont pas agréables à ses yeux ; mais, outre cette raison humiliante pour nous, et que nous ne pouvons pourtant ni vous dissimuler, ni nous dissimuler à nous-mêmes, c'est sans doute la profanation des temples et la manière indécente et peu respectueuse dont vous vous y assemblez pour nous écouter, qui achève d'ôter sa force et sa vertu à la parole dont nous sommes les ministres. Le Seigneur, éloigné de ce lieu saint par vos profanations, n'y donne plus l'accroissement à nos travaux et n'y répand plus les grâces, qui seules font fructifier sa doctrine et sa parole. Il ne regarde plus ces assemblées, autrefois saintes, que comme une assemblée de mondains, de voluptueux, d'ambitieux, de profanateurs. Et comment voulezvous qu'il n'en détourne pas ses regards et que la parole de son Evangile y fructifie? Réconciliez premièrement avec lui, par vos hommages, par votre recueillement et votre piété, ces maisons de vérité et de doctrine ; alors il suppléera même à nos défauts ; il ouvrira vos cœurs à nos instructions, et sa parole ne retournera pas à lui vide.
Et certes, mes Frères, que servent les dédicaces des temples et les prières si solennelles que l'Eglise emploie pour les consacrer, si vous les profanez tous les jours en y assistant, et si vous effacez de ces murs ces caractères de sainteté et de grâce que les bénédictions du pontife y avaient laissés et qui attiraient sur les assistants les regards propices du Dieu qu'on y invoque?
Mais enfin, un dernier motif qui rend encore vos irrévérences plus criminelles et plus honteuses à la religion, c'est dans le temple, où vous venez offrir, en un sens, avec le prêtre, le sacrifice redoutable, renouveler l'oblation de la croix et présenter à Dieu le sang de son
1 iEs sonans. / Cor., XIII, ».
Fils comme le prix de vos péchés. Or, mes Frères, pendant que des mystères si augustes se célèbrent , durant ces moments redoutables où le ciel s'ouvre sur nos autels , dans un temps où se traite l'affaire de votre salut entre Jésus-Christ et son Père ; pendant que le sang de l'Agneau coule sur l'autel pour vous laver de vos souillures; que les anges du ciel tremblent et adorent ; que la gravité des ministres, la majesté des cérémonies, la piété même des Mais fidèles, que tout inspire la terreur, la reconnaissance et le respect, à peine fléchissezvous le genou, à peine regardez-vous l'autel saint où des mystères si heureux pour vous se consomment, vous n'êtes même dans le temple qu'avec contrainte, vous mesurez la durée et la longueur du sacrifice salutaire, vous comptez les moments d'un temps si précieux à la terre et si plein de merveilles et de grâces pour les hommes. Vous qui êtes si embarrassé de votre temps, qui le perdez en une inutilité éternelle et qui ne savez presque quel usage en faire, vous vous plaignez de la sainte gravité du ministre et de la circonspection avec laquelle il traite les choses saintes. Eh ! vous exigez que vos esclaves vous servent avec tant de respect et de précaution, et vous voudriez qu'un prêtre, revêtu de toute sa dignité, qu'un prêtre représentant Jésus-Christ et faisant son office de médiateur et de pontife auprès de son Père, traitât les mystères saints avec précipitation et déshonorât la présence du Dieu qu'il sert et qu'il immole, par une célérité scandaleuse ! Dans quel temps, ô mon Dieu, sommes-nous venus; et fallait-il s'attendre que vos bienfaits les plus précieux, les plus signalés , deviendraient à charge aux chrétiens de nos siècles ? Hélas ! les premiers fidèles qui, aux différentes heures de la journée, s'assemblaient dans le temple saint sous les yeux du pasteur, pour y célébrer les louanges du Seigneur dans , des hymnes et des cantiques, et qui ne sortaient presque pas de ces demeures sacrées, ne s'en éloignaient qu'à regret, pour vaquer aux affaires du siècle et aux devoirs de leur état. Qu'il était beau, mes Frères, de voir dans ce temps heureux l'assemblée sainte des fidèles dans la maison de prière, chacun à la place qui convenait à son état ; d'un côté les solitaires, les saints confesseurs, les simples fidèles ; de l'autre, les vierges, les veuves , ks femmes engagées sous le joug du mariage ; tous attentifs aux mystères saints, tous voyant
GRAND-CARÊME
couler avec des larmes de joie et de religion, sur l'autel, le sang de l'Agneau encore fumant, pour ainsi dire, et depuis peu crucifié à leurs yeux ; priant pour les princes, pour les césars, pour leurs persécuteurs, pour leurs frères; s'entr'exhortant au martyre, goûtant la consolation des divines Ecritures expliquées par leurs saints pasteurs, et retraçant, dans l'Eglise de la terre, la joie, la paix, l'innocence et le profond recueillement de l'Eglise du ciel! Que les tentes de Jacob étaient alors belles et éclatantes, quoique l'Eglise fût encore dans l'oppression et dans l'obscurité ; et que les ennemis de la foi , les prophètes mêmes des idoles, en voyant leur bel ordre, leur innocence et leur majesté, avaient de peine à leur refuser leur admiration et leurs nommages'! Hélas! et aujourd'hui les moments rapides que vous consacrez ici à la religion, et qui devraient sanctifier le reste de vos journées , en deviennent souvent eux-mêmes les plus grands crimes.
Enfin, mes Frères, à toutes ces dispositions intérieures de prière, d'adoration, de reconnaissance, que la sainteté de nos temples exige de vous, il faut encore ajouter la modestie extérieure et la décence des ornements et des parures; dernière disposition des bienheureux dans le temple céleste : Amicti stolis albis* ; mais je n'en dis qu'un mot.
Et en efTet , faudrait-il même que nous fussions obliges de vous instruire là-dessus, femmes du monde ? Car c'est vous principalement que cet endroit de mon discours regarde. A quoi bon tout cet appareil , je ne dis pas seulement de faste et de vanité , mais d'immodestie et d'impudence , avec lequel vous venez paraître dans cette maison de larmes et de prière? Venez-vous y disputer à Jésus-Christ les regards et les hommages de ceux qui l'adorent? Venez-vous insulter aux mystères qui opèrent le salut des fidèles, en cherchant à corrompre leur cœur aux pieds mêmes des autels où ces mystères s'offrent pour eux? Voulez- vous qu'il n'y ait
1 Ces beaux tableaui où Massillon peignait avec de si ravissantes couleurs les vertus de l'Eglise primitive, étaient justement remarqués par ses contemporains. « Partout, disait l'éditeur de 1705, il se fait un plaisir de peindre avec des traits vifs et animés la piété, la ferveur, la charité, le désintéressement, la pénitence, les austérités des premiers fidèles. Partout il emploie tous ses talents pour inspirer aux chrétiens l'amour de ces admirables vertus du christianisme naissant. »
*Apoc>VU,9.
pas un lieu sur la terre, le temple même, l'asile de la religion et de la piété, où l'innocence puisse être à couvert de vos nudités profanes et lascives'? Le monde ne vous fournit-il pas assez de théâtres impurs, assez d'assemblées de plaisirs, où vous pouvez faire gloire d'être une pierre de scandale à vos frères? Vos maisons mêmes, ouvertes à la dissipation et à la joie, ne suffisent-elles pas pour vous y montrer avec une indécence qui n'aurait convenu autrefois qu'à des maisons de crime et de débauche , et qui fait que, ne vous respectant pas vous-mêmes, on perd pour vous ce respect dont la politesse de la nation a toujours été si jalouse, parce que la pudeur seule est estimable? Numqvid domos non habetis ad manducandum et bibendum, comme le reprochait autrefois saint Paul aux fidèles * ? Faut-il que le temple saint soit encore souillé par vos immodesties? Ah ! quand vous paraissez dans les palais où le souverain se trouve, vous marquez, par la dignité et par la décence d'un habillement grave et sérieux, le respect que vous devez à la majesté de sa présence8 ; et devant le souverain du ciel et de la terre, vous venez paraître sans précaution, sans décence, sans pudeur ; et vous portez sous ses yeux une effronterie qui blesse même des yeux sages et raisonnables ! Vous venez troubler l'attention des fidèles qui avaient cru trouver ici un lieu de paix et de silence, et un asile contre tous les objets de la vanité; troubler même le profond recueillement et la sainte gravité des ministres appliqués autour de l'autel, et blesser, par l'indécence de vos parures , la pureté de leurs regards attentifs aux choses saintes.
Aussi, l'Apôtre voulait que les femmes chrétiennes fussent couvertes d'un voile dans le temple, à cause des anges , c'est - à - dire des
1 Massillon , dans ces peintures , est pins sévère encore que La Bruyère : « Savoir les êtres de la chapelle , connaître le liane , savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu ; rêver à l'Kglise à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses... c'est du moins jusqu'à ce jour le plus grand effort de la dévotion du temps. » De la Mode. Dans le chapitre de quelques usages, La Bruyère, critiquant ce qu'on appelait un beau salut, signale encore « les entrevues et les rendez-vous fréquents, les murmures et les causeries étourdissantes. »
» / Cor., xi, 22.
* Ces mots semblent indiquer que Louis XPV n'assistait pas au sermon, et cependant précédemment l'orateur lui rend hommage. Il y a ici de ces traits disparates qui sentent les retouches que Massillon faisait à ses œuvres, suivant les diverses circonstances. Ce sermon, qui fut comme la plupart des autres plusieurs fois prononcé, a dû être particulièrement prêché à Versailles en 1704 et à Notre-Dame en 1709.
PREMIER MARDI : SUR LE RESPECT DANS LES TEMPLES.'
prêtres qui y sont sans cesse présents devant Dieu , et dont l'innocence et la pureté doivent égaler celle des esprits célestes. 11 est vrai que par là vous nous avertissez , ô mon Dieu, quelle doit être dans nos temples la sainte gravité et le recueillement inviolable de vos ministres ; que c'est à nous à porter ici gravée sur notre front la sainte terreur des mystères que nous offrons, et le sentiment vif et intime de votre présence ; que c'est à nous à inspirer ici le respect au peuple qui nous environne, par le seul spectacle de notre modestie ; que c'est à nous à ne pas paraître autour de l'autel, occupés au saint ministère, plus ennuyés souvent, plus inappliqués, plus précipités que la multitude même qui y assiste ; et à ne pas autoriser leurs irrévérences par les nôtres. Car, ô mon Dieu ! la désolation du lieu saint a commencé par le sanctuaire même ; 1er respect des peuples ne s'y est affaibli que parce que la sainte gravité du culte et la majesté des cérémonies ne l'a plus soutenu ; et votre maison n'a commencé à devenir un lieu de dissipation et de scandale, que depuis que vos ministres eux-mêmes en ont fait une maison de trafic, d'ennui et d'avarice '. Mais nos exemples, en autorisant vos profanations, ne les excusent pas, mes Frères.
Et en effet, il semble que Dieu ne les a jamais laissées impunies. Les indécences honteuses des enfants d'Héli , qui avaient durant si longtemps profané sa maison, furent suivies des plus tristes calamités : l'Arche sainte devint la proie des Philistins ; elle fut placée à côté de Dagon dans un temple in âme; la gloire d'Israël fut flétrie ; le Seigneur se retira du milieu de son peuple ; la lampe de Juda s'éteignit ; le pontife manqua, et Jacob se trouva toutàcoup sans autel et sans sacrifice.
N'en doutons pas, mes Frères, que les malheurs du siècle passé *, la fureur des hérésies, le renversement des autels, la démolition de tant de temples augustes, n'aient été les suites funestes des profanations et des irrévérences de nos pères. Il était juste que le Seigneur
1 Ce passage, plein d'humilité et de hardiesse, peint une âme uniquement soucieuse de la sincérité chrétienne. On lit dans l'édition de 1705 : « La profanation des chrétiens a pris sa source dans le peu de xéle des ministres à en arrêter le progrès. Le respect des peuples ne s'est affaibli que parce que la gravité des prêtres ne s'est pas soutenue. Et votre maison , o mon [tieu, n'est devenue une maison de commerce et de péché que depuis que vos ministres en ont fait une maison de négoce et de négligence. »
1 Le xvr siècle.
abandonnât des temples où il avait été si longtemps outragé. Craignons, mes Frères, de préparer à nos neveux les mêmes calamités, en imitant les désordres de ceux qui nous ont précédés ; craignons que le Seigneur irrité n'abandonne enfin un jour ces temples que nous profanons, et qu'ils ne deviennent à leur tour la proie de l'erreur et l'asile de l'hérésie. Que sais-je même s'il ne commence pas déjà à nous préparer ces malheurs *, en permettant que la pureté de la simplicité de la foi s'altère dans les esprits , en multipliant ces hommes sages à leurs propres yeux, et si communs en ce siècle, qui mesurent tout sur les lumières d'une faible raison, qui voudraient voir clair dans les secrets de Dieu, et qui , loin de faire de la religion le sujet de leur culte et de leurs actions de grâces , en font le sujet de leurs doutes et de leurs censures? Vous êtes terrible dans vos jugements, ô mon Dieu ; et quelquefois vos punitions sont d'autant plus rigoureuses qu'elles ont été plus lentes et plus tardives *.
Rappelons donc, mes Frères, tous ces grands motifs de religion ; portons dans ce lieusaint une piété tendre et attentive, un espritde prière, de componction , de recueillement, d'action de grâces, d'adoration et de louange ; ne sortons jamais de nos temples sans en remporter quelque nouvelle grâce, puisque c'est ici le trône de miséricorde d'où elles se répandent sur les hommes. N'en sortez jamais sans un nouveau goût pour le ciel, sans de nouveaux désirs de finir vos égarements, et de vous attacher uniquement à Dieu ; sans envier le bonheur de ceux qui le servent, qui peuvent l'adorer sans cesse au pied de l'autel, et que leur état et leurs fonctions consacrent particulièrement à ce saint ministère. Dites-lui, comme cette reine étrangère disait autrefois à Salomon : Bienheureux vos serviteurs, qui sont toujours présents devant vous, et qui n'ont point d'autre
1 Craignons donc, mes Frères, de préparer à nos neveux, par nos irrévérences , des malheurs plus grands encore que ceux qui nous atteignent. Craignons que Jésus-Christ se retire de nous, qu'il ne nous laisse plus de temples où nous puissions lui exposer nos besoins, et que l'héritage qu'il nous a préparé ne soit un jour la proie des nations infidèles. Ed. de Trévoux,
* Eh ! que sais-je même s'il ne commence point déjà à nous punir en permettant que ces hommes sages à leurs propres yeux se multiplient, ces hommes insensés qui regardent la religion comme une erreur populaire , et qui n'ont de foi qu'autant que leur folle raison leur en laisse prendre ? Que vous êtes terrible, o mon Dieu , dans vos punitions ! Elles sont d'autant plus à craindre qu'elles ont été plus leutes. Ed. de 1705.
402 GRAND-CARÉME.
demeure qtle votre maison sainte I Beati servi sans cesse vers ce Heu saint, comme autrefois
lui qui stant coram te semper M Et si les de- les Israélites, vos vœux et vos désirs. Que nos
voirs de votre état ne vous permettent pas de temples soient la plus douce consolation de vos
venir ici adorer le Seigneur aux différentes peines, le seul asile de vos afflictions, la seule
heures de la journée, où ses ministres s'assem- ressource de vos besoins, le délassement le
blent pour le louer * ; ah ! du moins tournez plus sûr des gênes, des bienséances, et des as-
sujétissements pénibles du monde ; en un
i m Rois x 8. m0* ' trouvez-y les commencements de cette
» Ce trait s'applique plus particulièrement a Notre-Dame. On paix inaltérable , dont VOUS ne trouverez la lit dans l'édition de 1705 : « si vos emplois ne vous permettent plénitude et la consommation qu'avec les bienpas de vous joindre à toutes les heures de la journée avec le i]eureux dan(, ip fpmnlp Ptprnpl Hp la cpIpsIp Jp-
ministre qui est toujours prêt de recevoir vos vœux et vos "Lureux aans te lempie éternel ae laceiesteje-
prières. » rusaient. Ainsi soil-il.