‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 44 sur 191 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Et qu'y a-t-il dans votre étal de plus digne d'envie mie le pouvoir de faire des heureux? Si l'humanité envers les peuples est le premier devoir des grands, n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur?

Quand toute la religion ne serait pas ellemême un motif universel de charité envers nos frères, et que notre humanité à leur égard ne serait payée que par le plaisir de faire des heureux et deTdtilager ceux qui souffrent, en faudrait-il davantage pour un bon cœur? Quiconque n'est pas sensible à un plaisir si vrai, si touchant, si digne du cœur, il n'est pas né grand , il ne mérite pas même d'être homme. Qu'on est digne de mépris, dit saint Ambroise, quand on peut faire des heureux et qu'on ne le veut pas ! Infelix cujus in potestate est tantorutn animas a morte defendere, et non est voluntas *.

Il semble même que c'est une malédiction attachée à la grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et privée n'envient clans les grands que le pouvoir de faire des grâces et de contribuer à la félicité d'autrui : on sent qu'à leur place on serait trop heureux de répandre la joie et l'allégresse dans les cœurs en y répandant des bienfaits, et de s'assurer p ur toujours leur amour et leur reconnaissance. Si dans une condition médiocre on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places, le premier usage agréable * qu'on se propose de celte nouvelle élévation, c'est d'être bienfaisant, et d'en faire parla tous ceux qui nous environnent. C'est la première leçon de la nature et le premier sentiment que les

1 Rcccpcrunt mercedem suam, vani, vanam.

S. Au^. in psalm. cxvm.

* S. Ainbr. in vila Nab. xui.

' le premier usage qu'on se propose, imprimés.

hommes du commun trouvent en eux. Ce n'est que dans les grands seuls qu'il est éteint : il semble que la grandeur leur donne un autre cœur, plus dur et plus insensible que celui du reste des hommes; que plus on est à portée de soulager des malheureux, moins on est touché de leurs misère- ; que plus on est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes, moins on en fait cas; et qu'il suflit de pouvoir tout pour n'être touché de rien.

Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes Frères, pourriez-vous faire de votre élévation et de votre opulence? Vous attirer des hommages ? mais l'orgueil lui-même s'en lasse. Commander aux hommes et leur donner des lois? mais ce sont là les soins de l'autorité, ce n'en est pas le plaisir. Voir autour de vous multiplier à l'infini vos serviteurs et vos esclaves? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent ' , plutôt qu'une pompe qui vous décore. Habiter des palais somptueux? mais vous vous édifiez, dit Job *, des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous. Y rassembler tous les plaisirs? ils peuvent remplir ces vastes édifices, mais ils laisseront toujours votre cœur vide. Trouver tous les jours dans voire opulence de nouvelles ressources à vos caprices? la variété des ressources tarit bientôt; tout est bientôt épuisé ; il faut revenir sur ses pas et recommencer sans cesse ce que l'ennui rend insipide et ce que l'oisiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l'orgueil et les plaisirs peuvent inventer, vous sciez rassasié, mais vous ne serez pas satisfait : ils vous montreront la joie, mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur.

Employez-les à faire des heureux, à rendre la vie plus douce et plus supportable à di s infortunés que l'excès de la misère a peut-être réduit-, mille fois à souhaiter, comme Job1, que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit éternelle de leur tombeau ; vous sentirez alors le plaisir d'être né grand ; vous goûterez la véritable douceur de votre état ; c'est le seul privilège qui le rend digne d'envie. Toute celte vaine montre qui vous environne est pour les

1 Triste de«tin des rois ! E^Uves que nous sommet Et des rigueurs du sort et des discours des hommes, Nous uous voyons sans cesse assiégés de témoin».

Racine, IpUiyemet i, 1.

«Job, xiii. — »/J ;''/., m, 20.

PETIT-CARÉME.

autres : ce plaisir est pour vous seul ; tout le reste a ses amertumes : ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir'. Revcncz-y encore; c'est un plaisir qui ne s'use point : plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter. On s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devipnt insensible; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui. Chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans noire âme; le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs, le rend ici tous les jours plus sensible.

Et qu'a la majesté du trône elle-même, Sire, de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces ? Que serait la puissance des rois, s'ils se condamnaient à en jouir tout seuls ? une triste solitude, l'horreur des sujets et le supplice du souverain. C'est l'usage de l'autorité qui en fait le plus doux plaisir; et le plus doux usage de l'autorité , c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

Nouvelle raison : outre le plaisir de faire du bien qui nous paye comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de l'humanité dans l'usage de votre puissance, dit l'Esprit de Dieu, et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : hi mansuetudine opéra tua perfice, et super hominum gloriam diligeris 2.

Non, Sire, ce n'est pas le rang, les titres, la puissance, qui rendent les souverains aimables; ce n'est pas même les talents glorieux que le monde admire , la valeur, la supériorité du génie, l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples : ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets qu'autant qu'ils les rendent humains et bienfaisants. Vous ne serez grand qu'autant que vous leur serez cher. L'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains, et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.

Et, en effet, est-il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur les cœurs? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit ; et il faut faire des malheureux pour se l'assurer : l'appareil qui

' Bcatus est dare q-.nm accipere. Ad. xx, 35. * Eccl., m, 19.

l'environne est funeste et lugubre ; et souvent le conquérant lui-même, s'il est humain, est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.

Mais la gloire, Sire, d'être cher à son peuple et de le rendre heureux, n'est environnée que de la joie et de l'abondance. 11 ne faut point élever de slatues et de colonnes superbes pour l'immorlaliser : elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que l'airain et le bronze ', parce que l'amour, dont il est l'ouvrage , est plus fort que la mort *. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre ; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

Et quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille , ses sujets comme ses enfants ; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Mais de plus, Sire, si la gloire des conquérants vous touche, commencez par gagner les cœurs de vos sujets : cette conquête vous répond de celle de l'univers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n'a plus rien à craindre que l'excès de ses prospérités et de ses victoires.

Ecoutez cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui dans le désert : ils veulent l'établir roi sur eux : Ut râpèrent eum, et facerent eum regem '. Ils lui dressent déjà un trône dans leur cœur, ne pouvant le faire remonter encore sur celui de David et des rois de Juda ses ancêtres ; ils ne reconnaissent son droit à la royauté que par son humanité. Ah ! si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne serait ni les plus nobles ni les plus vaillants qu'ils choisiraient; ce serait les plus tendres, les plus humains, des maîtres qui fussent en même temps leurs pères.

Heureuse la nation, grand Dieu, à qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère ! D'heureux présages semblent nous le promettre : la clémence et la majesté peintes sur le front de cet auguste enfant nous annoncent déjà la félicité de nos peuples. Ses

1 Hoc mihi in animis vestris templa, etc.

Tacite, Annal., n, 38.

» Fortis est ut mors dilectio... Cant. viu, 6. * Jean, vi, 15.

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