‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 52 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire, il y a longtemps que les hommes, toujours vains, font leur idole de la gloire. Ils la perdent la plupart en la cherchant, et croient l'avoir trouvée, quand on donne à leur vanité les louanges qui ne sont dues qu'à la vertu.

11 n'est point de prince ni de grand, malgré la bassesse et le dérèglement de ses mœurs et de ses penchants, à qui de vaines adulations ne promettent la gloire et 1 immortalité, et qui ne compte sur les suffrages de la postérité où son nom même ne passera peut-être pas et où du moins il ne sera connu que par ses vices. Il est vrai que le monde qui avait élevé ces idoles de boue, les renverse lui-même le lendemain, et qu'il se venge à loisir, dans les âges suivants, par la liberté de ses censures, de la contrainte et de l'injustice de ses éloges.

Il n'attend pas même si tard. Les applaudissements publics qu'on donne à la plupart des grands pendant leur vie sont presque toujours à l'instant démentis par les jugements et les discours secrets. Leurs louanges ne font que réveiller l'idée de leurs défauts; et, à peine sorties de la bouche même de celui qui les publie, elles vont, s'il m'est permis de parler 'ainsi, expirer dans son cœur qui les désavoue.

Mais si la gloire humaine est presque toujours dégradée devant le tribunal même du monde, aurait-elle quelque chose de plus réel aux yeux de Dieu, devant qui il n'y a de véritables grands que ceux qui le craignent? Qui

autem timent te, magni erunt apud te per omnia '.

Et pour mettre cette vérité dans un point de vue qui nous la montre tout entière, remarquez, je vous prie, mes Frères, que les hommes ont de tout temps établi la gloire dans l'honneur et la probité, dans l'éuiinence et la distinction des talents, et enfin dans les succès éclatants.

Or sans la crainte de Dieu toute probité humaine est ou fausse, ou du moins elle n'est pas sûre : les plus grands talents deviennent dangereux ou à celui qui s'en glorifie ou à ceux auprès desquels il en fait usage, et enfin les succès les plus éclatants ou prennent leur source dans le crime ou ne sont souvent que des crimes éclatants eux-mêmes : Si ego glorifico meipsum, gloria mea nihil est.

Je dis premièrement que la probité humaine sans la crainte de Dieu est presque toujours fausse, ou du moins qu'elle n'est jamais sûre.

Je sais que le monde se vante d'un fantôme d'honneur et de probité indépendant de la religion. Il croit qu'on peut être fidèle aux hommes sans être fidèle à Dieu, être orné de toutes lus vertus (pie demande la société sans avoir celles qu'exige l'Evangile, et, en un mot, être honnête homme sans être chrétien.

On pourrait laisser au monde cette faible consolation, ne pas lui disputer une gloire aussi vaine et aussi frivole que lui-même, et, puisqu'il renonce aux vertus des saints, lui passer du moins celles des hommes. C'est l'attaquer par son endroit sensible et dans son dernier retranchement de vouloir lui ùter le seul nom de bien qui lui reste etqui le console de la perte de tous les autres, et de le déposséder d'un honneur et d'une probité qu'il croit n'appai tenir qu'à lui seul et qu'il dispute même souvent aux justes.

Ne le troublons donc pas dans une possession si paisible et en même temps si injuste. Convenons qu'au milieu de la dépravation et de la décadence des mœurs publiques le monde a encore sauvé du débris des restes d'honneur et de droiture; que, malgré les vices et les passions qui les dominent, paraissent encore sous ses étendards des hommes fidèles à l'amitié, zélés pour la patrie, rigides amateurs de la vérité, esclaves religieux de leur parole, vengeurs de l'injustice, protecteurs de la faiblesse,

1 Judith, xvi, 19.

PETIT-CARÉME.

en un mot, partisans du plaisir et néanmoins sectateurs de la -vertu.

Voilà les justes du monde, ces héros d'honneur et de probité qu'il fait tant valoir, qu'il oppose même tous les jours avec une espèce d'insulte et d'ostentation aux véritables justes de l'Evangile. Il les dégrade pour élever son idole, il se vanle que l'honneur et la véritable probité ne résident que chez lui, il nous laisse l'obscurité, les petitesses, les travers et tout le faux de la vertu, et s'en arroge à lui-même l'héroïsme et la gloire. Mais qu'il serait aisé de venger l'honneur de Dieu contre le culte vain et pompeux que le monde rend à son idole ! Il n'y aurait qu'à souffler sur cet édifice d'orgueil et de vanité, à peine en retrouveriezvous les faibles vestiges.

Ces hommes vertueux dont le monde se fait tant d'honneur n'ont au fond souvent ' pour eux que l'erreur publique. Amis fidèles, je le veux, mais c'est le goût, la vanité ou l'intérêt qui les lie, et dans leurs amis, ils n'aiment qu'eux-mêmes; bons citoyens, il est vrai, mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie sont l'unique bien et le seul devoir qui les attache; amateurs de la vérité, je l'avoue, mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent, c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert parmi les hommes; observateurs de leur parole, mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'inconstance à se dédire, ce n'est pas une vertu qui se fait une religion de ses promesses; vengeurs de l'injustice, mais en la punissant dans les autres, ils ne veulent que publier qu'ils n'en sont pas capables eux-mêmes; protecteurs de la faiblesse, mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité, et les éloges des opprimés sont ce que leur offre de plus touchant leur oppression et leur misère. En un mot, dit l'Ecriture, on les appelle miséricordieux, ils ont toutes les vertus pour le public, mais n'étant pas fidèles à Dieu, ils n'en ont pas une seule pour euxmêmes : Multi homines miséricordes vocantur: virum autem fidelem quis inveniet*?

1 Le mot souvent ne se trouve pas dans le manuscrit.

2 Prov., xx, 6. Ce magnifique passage, celte belle subjection rappelle une autre p&ge, également éloquente du Petit-Carême, où se fait remarquer le même mouvement: « Sa gloire, Sire, sera toujours souillée de sang. Quelque insensé chaulera peutêtre ses victoires; mais les provinces, les villes, les campagnes en pleureront : on lui dressera des monuments superbes pour immortaliser ses conquèles ; mais les cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de can-,pognes dupowllées de leur ancienne beauté, mais les

Mais quand la probité du monde ne serait pas presque toujours fausse, il faudrait convenir du moins qu'elle n'est jamais sûre. La religion toute seule assure la vertu parce que les motifs qu'elle nous fournit sont partout les mêmes. La honte et l'opprobre en seraient le prix devant les hommes qu'elle n'en paraîtrait que plus belle et plus glorieuse à Thomme de bien ; sa vie même serait en péril qu'il ne voudrait pas la racheter aux dépens de sa vertu; le secret et l'impunité ne sont pas pour lui des attraits pour le vice, puisque Dieu est le seul témoin qu'il craint, et le reproche de sa conscience, la seule peine qui l'afflige; la gloire même et les acclamations publiques le solliciteraient à une entreprise ambitieuse et injuste qu'il préférerait le devoir et la règle qui la condamnent aux applaudissements de l'univers qui l'approuve. Enfin changez tant qu'il vous plaira les situations d'un véritable juste : le inonde peut varier à son égard, les suffrages publics qui relèvent aujourd'hui peuvent demain le dégrader et l'abattre , sa fortune peut changer, mais sa vertu ne changera point avec sa fortune.

Il ne s'agit pas ici de nous alléguer des exemples où la piété la plus estimée s'est démentie plus d'une fois : outre que le monde est plein de faux justes, et que tous ceux qui en portent le nom aux yeux des hommes n'en ont pas le mérite devant Dieu ; c'a été de tout temps l'injustice du monde d'attribuer à la vertu les faiblesses de l'homme. Le juste peut tomber; mais la vertu seule peut le défendre ou le relever de ses chutes. Elle seule marche sûrement, parce que les principes sur lesquels elle s'appuie sont toujours les mêmes ; les occasions ne l'autorisent pas contre le devoir, parce que les occasions ne changent ja-

ruines de tant de murs sous lesquelles des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui, seront des monuments lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. » Sermon pour le premier dimanche de carême, 3e partie, ad finem. On a rapproché de ces morceaux nn exemple de la même figure emprunté à Bossuet : « Ces oracles étaient suivis d'une prompte exécution; et les Juifs, si rudement châtiés, virent tomber avant eux, ou avec eux ou un peu après/ selon les prédictions de leurs prophètes, non-seulement Samarie, Idumée, Gaza, Ascalon, Damas, les villes des Ammonites et des Moabites, leurs perpétuels ennemis, mais encore les capitales des grands empires, mais Tyr, la maîtresse de la mer, mais Tanis, mais Meinphis, mais Thèbes à cent porles avec toutes les richesses de son Sésoslris, mais Ninive même, le siège des rois d'Assyrie ses persécuteurs, mais la superbe Babylone, victorieuse de toutes les aulres et riche de leurs dépouilles. » Discours sur VHist. univ. u, 6.

DIMANCHE DE LA PASSION: DE LA FAUSSETÉ DE LA GLOIRE HUMAINE. (il

mais rien aux règles. La lumière et les regards publics sont pour elle comme la solitude et les ténèbres ; en un mot, elle ne compte les hommes pour rien, parce que Dieu seul, qui la voit, doit être son juge.

Trouvez, si vous le pouvez , la même sûreté dans les vertus humaines. Nées le plus souvent ' dans l'orgueil et dans l'amour de la gloire, elles y trouvent un moment après leur tombeau; formées par les regards publics, elles vont s'éteindre le lendemain, comme ces feux passagers, dans le secret et dans les ténèbres ; appuyées sur les circonstances, sur les occasions, sur les jugements des hommes, elles tombent sans cesse avec ces appuis fragiles; les tristes fruits de l'amour-propre, elles sont toujours sous l'inconstance de son empire; enûn, le faible ouvrage de l'homme, elles ne sont, comme lui, à l'épreuve de rien.

Qu'il s'offre à ce vertueux du siècle une occasion sûre de décréditer un ennemi ou de supplanter un concurrent, pourvu qu'il conserve la réputation et la gloire de la modération, il sera peu touché d'en avoir le mérite; que sa vengeance n'intéresse point son honneur, elle ne sera plus indigne de sa vertu. Placez-le dans une situation où il puisse accorder sa passion avec l'estime publique, il ne s'embarrassera pas de l'accorder avec son devoir; en un mot, qu'il passe toujours pour homme de bien, c'est la même chose pour lui que de l'être *.

Tout Israël paraît applaudir d'abord à la révolte d'Absalon. Achitophel , cet homme si sage et si vertueux dans l'estime publique, et dont les conseils étaient regardés comme les conseils de Dieu, préfère pourtant le parti du crime, où il trouve les suffrages publics et l'espérance de son élévation, à celui de la justice qui ne lui offre plus que le devoir.

Non, mes Frères, rien n'est sûr dans les vertus humaines, si la vertu de Dieu ne les soutient et ne les fixe. Soyez bienfaisant, juste, généreux, sincère : vous pouvez être utile au public, mais vous devenez inutile à vousmême ; vous faites des œuvres louables aux yeux des hommes, mais en ferez-vous jamais une véritable vertu * ? Tout est faux et vide dans un cœur que Dieu ne remplit point, c'est un

1 L'expression le plus souvent n'est pas dans le manuscrit. * Esse quauo videri bonus maluit. Sallusle. » Mais vous n'en faites jamais une vérilaLk vertu, manuscrit.

roi lui-même, qui parle ; et connaître votre justice et votre vertu, ô mon Dieu, c'e^t la seule racine qui porte des fruits d'immortalité et la source de la véiilalile gloire : Verni auteni simt omnrs h< mines in quibvs non subesl scientin Dci '.

(".'est donc en vain qu'on met la véritable gloire dans l'honneur et la probité mondaine : on n'est grau 1 que par le cœur, et le cœur vide de Dieu n'a [dus que le faux et les bassesses de l'homme *.

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