‹ OEuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 15 sur 16 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

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«lime. M. de Chàlons ne vit , ne sentit qtie la peine de mademoiselle de Mailly. Il priait madame de Granson de ne pas diffërer un moment son retour à Calais. Elle se serait rendue avec joie a ce qu'il désirait; mais il fallait la permission de la reine. Milord d'Arondel , sûr des bontés de cett<î princesse, se chargea de l'obtenir.

Tandis qu'il était allé la lui demander, M. de •Chalons rendait compte à madame de Granson <le ce qui le regardait , et lui apprenait les raisons qui avaient engagé M. de Canaple de voir mademoiselle de Mailly avec tant d'assiduité. Il ne devait rester aucun doute à madame de Granson; mais on n'a jamais trop de sûreté sur ce qui intéresse vivement le cœur; aussi l'écoutait-elle avec beaucoup d'attention et de plaisir. Pour M. de Canaple, uniquement occupé de la voir, de l'entendre, de l'admirer, il ne prenait <jue peu de part à la conversation.

La présence de M. de Vienne , que milord d'Arondel avait trouvé chez la reine , et qui parut alors , vint le tirer de cet état heureux , et lui donner une inquiétude et un trouble comparables au plus grand qu'il eût jamais éprouvé. Ce moment allait décider de son sort.

Madame de Granson , dès qu'elle aperçut son père, alla se jeter à ses genoux, si pleine de

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erainte et de confusion , qu'il ne lui fut pas possible de prononcer une parole; mais les larmes qu'elle répandait sur les mains de M. de Vienne parlaient pour elle.

Je ne vous fais aucun reproche, ma chère fille, lui dit-il en l'embrassant; le succès de votre entreprise l'a justifiée. Je me plains seulement de M. de Canaple, qui voulait me dérober, et à toute la terre, la connaissance d'une action aussi généreuse que la sienne, et qui m'a laissé ignorer des sentimens que je lui ai souhaités plus d'une fois. 11 eût fallu, monsieur, pour prendre la liberté de vous parler, répliqua M. de Canaple, en être avoué, et je n'oserais même parler aujourd'hui.

j Je crois pourtant , dit M. de Vienne , que je ne ferais pas un usage tyrannique de mon pouvoir, en ordonnant à ma fille de vous regarder comme un homme qui sera dans peu son mari. Ah ! monsieur, s'écria M. de Canaple , quelle reconnaissance pourra jamais m'acquit ter envers vous! Consentirez-vous à mon bonheur,, madame , dit-il à madame de Granson en s'approchant d'elle de la façon la plus soumise ? Dites un mot, un seul mot; mais songez qu'il va décider de ma vie. La démarche que j'ai faite, lui dit-elle , vous a dit ce mot que vous me demandez.

M. de Canaple, péndtré de la joie la plus vive, l'exprimait bien moins par ses discours que par ses transports. Madame de Gianson, honteuse de tant d'amour, se hâta de profiter de la permission d'aller à Calais, que milord d'Arondel vint lui apporter. M. de Canaple , M. de Châlons, et M. de Vienne, y allèrent avec elle. M. de Châlons attendit dans une maison de la ville les nouvelles que M. de Canaple devait lui apporter.

Mademoiselle de Mailly, en proie successivement et presque dans le même temps à la plus grande douleur et à la plus grande joie, avait pensé mourir d'une agitation si violente. Madame de Granson et elle s'embrassèrent à plusieurs reprises, et se firent à la fois mille ques-*' lions. Mademoiselle de Mailly, naturellement éloignée de toute sorte de dissimulation , enhardie encore par la vertu solide dont elle se rendait témoignage, ne contraignit point ses sentimens. Elle parla de M. de Châlons avec toute la tendresse et la reconnaissance qu'exigeait ce qu'il venait de faire pour elle.

Voulez-vous le récompenser? lui dit le comte de Canaple , donnez-lui la permission de vous voir. C'est mon père, répondit-elle, et non ma façon de penser, qui doit régler ma conduite. J'espère qu'il vous ordonnera ce que je vous de-

mande, lui dit le comte de Canaple : milord d'Arondel s'est assuré de la protection de la reine d'Angleterre pour M. de Chàlons, et votre mariage est le prix de la liberté de M. de Mailly. Ah ! dit encore mademoiselle de Mailly, il ne faut point que ce consentement lui soit arraché; tout bonheur cesserait d'être bonheur pour moi, si je l'obtenais contre sa volonté.

M. de Mailly, préparé par M. de Vienne à ce que l'on demandait de lui, entendit en entrant dans la chambre de sa fille , ces dernières paroles ; et, allant à elle les bras ouverts : Non, ma chère fille , lui dit-il , ce ne sera point contre ma volonté que vous serez heureuse; j'ai -'souffert, autant que vous, des peines que je vous ai faites. Oubliez-les; c'est un père qui vous aime , qui vous a toujours aimée , qui vous le demande; et joignez-vous à moi pour les faire oublier à M. de Chàlons, que je vais vous amener. Le malheureux état où madame de Mailly est réduite ne permet plus de ressentiment contre elle, et ne peut que vous laisser de la pitié.

Madame de Mailly était effectivement menacée d'une mort prochaine. Le chagrin dont elle était dévorée depuis long-temps , et que le peu de succès de ses artifices redoublait encore, l'a-

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vait jetée dans une maladie de langueur qiri» aug;mcntait tous les jours.

Madame de Granson, pour laisser à mademoiselle de Mailly la liberté de recevoir M. de ehâlons, la quitta, et M. de Canaple la suivit. M. de Mailly, accompa^^né de M. de Châlons , parut un moment après; et, le présentant à sa fille : Je vous avais séparés malgré moi , mes chers enfans , leur dit-il ; c'est de tout mon cœur que je vous rejoins.

La joie de ces deux personnes, après une si longue absence, après s'être donné l'un et l'autre tant de marques de tendresse, ne saurait s'exprimer. Mademoiselle de Mailly, autorisée par la présence de son père, disait à M. de Châlons des choses plus flatteuses qu'elle n'eût osé ^ liii dire s'ils avaient été sans témoin. Pour lui, enivré de son bonheur, il ne lui tenait que des discours sans suite et sans liaison. Mais, après .ses premiers transports , et loi'sque l'absence de M. de Mailly lui eut laissé plus de liberté, il se trouva pressé de lui avouer les soupçons qu'il avait eus contre elle. Quoiqu'ils n'eussent produit d'autre effet que de le rendre malheureux, quoiqu'elle eût pu les ignorer toujours, il fallait, pour avoir la paix avec lui-même, qu'il lui en demandât pardon.

Vous me demandez pardon , lui dit-elle, vous,

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à qui j'ai causé tant de différentes peines, vous qui avez voulu donner votre vie pour moi , vous enfin qui m'avez aimée dans le temps que vous auriez dû me haïr!

Cette conversation , si pleine de charmes , fut interrompue par madame de Granson. Elle venait apprendre à mademoiselle de Mailly que le roi et la reine d'Angleterre feraient le lendemain leur entrée dans Calais , et qu'il fallait qu'elle se disposât à être présentée à la reine.

La mort de madame de Mailly, qui arriva la même nuit, loin de dispenser mademoiselle de Mailly de ce devoir, lui en faisait au contraire une nécessité. Il fallait éloigner M. de Mailly d'un lieu qui lui présentait des objets si affligeans, et en obtenir la liberté de la reine. Je ne vous accorde cette grâce, lui dit cette princesse, lorsque mademoiselle de Mailly lui fut présentée, qu'à la condition que M. de Mailly consentira à votre mariage avec M. de Châlons. Je veux qu'il se fasse dans le même temps que celui de madame de Granson et de M. de Canaple, et avant que vous partiez de Calais.

La situation de mon père et la mienne, madame, répondit mademoiselle de Mailly, exigent que nous demandions à votre majesté de vouloir bien nous accorder quelque temps pour cxécu-

ter les ordi-es qu'elle daigne nous donner. Je devrais, lui dit la reine que railord d'Arondel avait instruite , pour vous récompenser de la prière que vous me faites, vous la refuser. Mademoiselle de Mailly baissa les yeux en rougissant.

La reine, après avoir donné des louanges à sa modestie, ordonna à M. de Vienne de dire ù M. de Mailly, de la part du roi , que lui et sa fille avaient la liberté de se retirer où ils jugeraient à propos, pourvu que M. de Châlons l'eçût de nouveau sa parole, et qu'il les accompagnât au lieu qu'ils auraient choisi.

M. de Mailly, qui souhaitait avec passion ce que l'on demandait , rendit au roi et à la reine de très-humbles actions de grâces, et partit \ê même jour pour ses terres de Flandre, où le mariage de M. de Châlons et de mademoiselle de Mailly fut célébré peu de mois après.

Celui de madame de Granson se fit dès le lendemain, et M. de Canaple jouit enlin d'un bonheur qui lui fut donné par les mains de l'amour. Ils allèrent en Bourgogne attendre M. de Vienne, qui fut obligé de conduire les habitans de Calais au roi Philippe.

Ces pauvres gens, forcés d'abandonner leur patrie , venaient en demander une nouvelle. Leur fidélité parlait en leur faveur; on leur

donna des terres où ils allèrent s'établir, et où ils n'eurent point à regretter les pertes qu'ils avaient faites. Eustache de Saint-Pierre et sa famille restèrent attachés au comte de Canaple, et en reçurent un traitement digne de leur vertu.

Comme la reine se trouva grosse, et qu'Edouard, pour affermir sa conquête, voulut passer l'hiver à Calais, milord d'Arondel demanda et obtint la permission d'y faire venir madame d'Arondel. M. de Mauny avait déjà obtenu de M. de Liancourt, à force de services et d'amitié, le pardon de madame de Mauny et le sien.

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