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Oeuvres complètes de Michel-Ange, et choix de Baccio Bandinelli et de Daniel de Volterre

S'il est vrai qu'un des signes caractéristiques du génie soit de s'ouvrir une route où l'on ne puisse facilement le suivre; si, dédaignant de s'asservir à plusieurs règles, qui ne lui semblent propres qu'à contraindre ses élans, il cherche avant tout à frapper l'imagination; si ses fautes mêmes ont toujours quelque chose d'imposant, de sorte qu'il faille l'admirer encore, lors même qu'on est le plus fondé à le critiquer, nul artiste n'a jamais mieux mérité que Michel-Ange la qualification d'homme de génie.

Un avantage qui lui est particulier, c'est qu'il a laissé des monuments de son goût fier et terrible dans chacun des trois grands arts qui ont le dessin pour base. Ce n'est pas à dire que d'autres artistes n'aient été tout à la fois , comme lui, peintres, sculpteurs et architectes : il est, au contraire, certain qu'à l'époque où il vécut, et dans la terre fortunée qu'il habita , plusieurs hommes laborieux et heureusement organisés méritèrent , par cette variété de connaissances et de talents , l'admiration de leur siècle et de la postérité; mais, le plus souvent, supérieurs dans un seul art , ils n'ont pu être placés dans les autres au rang de maîtres célèbres. Le seul Michel-Ange a la gloire d'avoir été grand dans chacun des trois arts , en créant des productions telles que les Peintures de la chapelle Sixtine , la Statue de Moïse et la Basilique de Saint-Pierre de Rome.

Michel-Ange Buonarotti naquit, en i474, de Louis Buonarotti Simoni, dans le château de Chiusi, près d'Arezzo, en Toscane. Ses parents étaient de l'ancienne maison des comtes de Canosse. Ils lui donnèrent pour nourrice une femme du village de Settiniano, dont le mari, ainsi que la plupart de ses voisins, exerçait la sculpture, sans doute d'une manière assez grossière. C'en fut assez, cependant, pour que les idées de Michel-Ange se tovirnassent vers cet art, dès qu'ilcommença de pouvoir sentir et penser. Il rappela même plus d'une fois dans la suite, avec une sorte de plaisir, « qu'avec le lait il avait comme sucé le goût de cet art. »

MICHEL-ANGE. f

Ainsi qu'on l'a observé de la plupart de ceux qui se sont illustrés dans les arts, les sciences ou les lettres, Michel-Anf^e , dont le penchant pour le dessin se manifesta dès ses plus jeunes années, eut à combattre la résistance de ses parents. Ils n'étaient pas opulents, mais ils tenaient beaucoup à leur noblesse; et , livrés à un préjugé longtemps trop répandu , ils pensaient que, si leur fds cultivait les arts, le lustre de leur maison pourrait en être terni. Ils étaient loin de se douter qu'il serait à jamais , par sa supériorité dans ces mêmes arts, l'honneur et l'orgueil de leur famille, et qu'à cause de lui seulement, l'histoire conserverait d'eux quelque léger souvenir.

Cette opposition, et, à ce que l'on assure , des traitements assez rudes qui en furent la conséquence, ne firent qu'accroître l'ardeur du jeune artiste, rempli d'enthousiasme et animé par le sentiment de ses forces. Enfin, ses progrès, aussi rapides qu'incontestables , changèrent les dispositions de sa famille. On ne songea plus, comme on en avait eu l'intention, à le destiner aux sciences, et on lui permit de suivre un penchant irrésistible.

Dominique Ghirlandaïo jouissait d'une certaine réputation parmi les peintres florentins. Son élève, François Granacci, prêta d'abord à Michel-Ange quelques dessins de cet artiste, qui, peu de temps après, le reçut dans son école. Le maître ne tarda pas à se voir surpasser par son jeune disciple, et aujourd'hui sa plus grande gloire est de lui avoir donné quek|ues leçons.

Dès lors Michel-Ange eut occasion de connaître cette triste vérité, que l'envie accompagne toujours les talents supérieurs. Ses camarades furent jaloux du développement de son génie, et l'un d'eux, nommé Torrigiano, poussa un jour l'emportement jusqu'à lui assener sur le visage un coup de poing d'une telle violence, qu'il lui fracassa le nez. Michel-Ange, comme ses portraits en fournissent la preuve, porta toute sa vie les marques de cette brutalité.

Michel-Ange n'avait que quinze ans, lorsque, se promenant dans le jardin deMédicis, il fut frappé de la vue d'une tête représentant un vieux faune. Quoique ce morceau de sculpture antique fut très-mutilé, il résolut de le copier en inarbre, en suppléant ce qui pouvait y manquer. Il y réussit tellement, que Laurent le reçut dès ce moment dans son palais. Persuadé que les égards et les distinctions sont ce que les véritables artistes prisent le plus, il le fit manger à sa table avec ses propres enfants et les savants qu'il y admettait. Il étendit même ses bienfaits jusque sur Louis Buonarolli, qui dut se féliciter plus que jamais d'avoir cédé aux désirs de son fils pour le choix d'un état.

Selon quelques auteurs, lorsque Ghirlandaïo fut obligé de connaître que son jeune élève ne pouvait manquer d'être plus grand peintre que lui, il lui conseilla de s'adonner à la sculpture. Ce fait peut être vrai; mais il n'est pas moins certain que Michel-Ange eut toute sa vie pour cet art une prédilection toute particulière. Il fut, pour ainsi dire, peintre et architecte par occasion et par la force de son génie, mais sculpteur par goût, comme on aura lieu de s'en convaincre par plusieurs particularités de sa vie.

La société choisie et respectable dans laquelle il se vit admis, au palais des Médicis , développa en lui le goût de la littérature, si naturel aux artistes nés pour la gloire, et dont ils peuvent retirer de si grands avantages; mais, son penchant et son caractère se

manifestant ici comme en toute autre circonstance, le poète qu'il affecta le plus fut ce Dante, génie souvent bizarre, quelquefois sublime, et toujours fait pour étonner; génie, en un mot , qui a les rapports les plus frappants avec Michel-Ange lui-même.

Les lettres ne détournaient point de l'étude de sa profession cet artiste, l'un des plus laborieux qui aient jamais existé. Il copiait l'antique et Masaccio, peintre étonnant pour l'époque où il vécut, et qui a mérité l'honneur insigne d'être regardé comme un excellent guide par les plus grands maîtres, Michel-Ange et Raphaël. Enfin, il s'adonna surtout à l'étude qui devait le plus contribuer à sa gloire, celle de l'anatomie. On assure qu'il y consacra douze années, malgré la répugnance que font toujours naître ces sortes de travaux, et l'altération que sa santé en éprouva plus d'une fois. Fort de connaissances acquises par tant de peines, il s'était proposé de consigner dans un état le résultat de ses observations dans cette partie importante de l'art; et l'on ne peut trop regretter qu'il n'ait pas mis ce dessein à exécution.

Une lutte s'engagea entre Michel-Ange, très-jeune encore, et Léonard de Vinci, regardé depuis longtenqjs comme le chef de l'école florentine, et même comme le premier des artistes alors \ivanls. Tous deux, à la demande du sénat de Florence, entreprirent de peindre à fresque la grande salle du palais où s'assemblait ce premier corps de l'État. Ils firent, en conséquence, selon l'usage, des cartons, d'après lesquels leurs fresques devaient être exécutées. Michel-Ange, ayant à représenter un événement de la guerre des Florentins contre les Pisans , tira le plus heureux parti d'une circonstance qui lui permettait de faire connaître toute sa science dans le dessin du nu. Comme l'action avait eu lieu sur les bords de l'Arno, tandis qu'un certain nombre de Florentins s'y baignaient, il représenta des guerriers sortant à la hâte du fleuve , et courant reprendre leurs vêtements et leurs armes. Il faudrait contredire l'opinion de tous les contemporains, si l'on voulait ne pas croire que Michel-Ange ne fut jamais dessinateur plus énergique et plus savant que dans cette magnifique composition. Elle devint l'objet d'une étude assidue, et Vasari n'hésite pas à dire que « tous ceux qui l'étudièrent devinrent d'excellents artistes. » Cette assertion d'un élève passionné pour la gloire de son maître est, du moins à l'égard de Raphaël, l'expression simple de la vérité; et l'on ne sait qui l'on doit ici admirer le plus de l'un ou de l'autre de ces deux illustres rivaux. Michel-Ange fut alors pour Raphaël un modèle excellent qui lui apprit à agrandir sa manière sans rien perdre des grâces qui déjà le caractérisaient, et ce ne fut pas la seule fois qu'il lui rendit un si éminent service; mais, comme on l'a très-bien observé, pour profiter ainsi des travaux de Michel-Ange, il fallait être Raphaël.

Ce carton de Michel-Ange n'existe plus. On accusa Baccio Bandinelli de l'avoir mis en morceaux, soit pour que d'autres que lui ne profitassent plus de cette production d'un homme de génie dont il osait se croire le rival, soit, ainsi qu'on l'a dit, dans l'intention de soustraire aux yeux du public une conqiosition à laquelle celle de Léonard de Vinci ne pouvait être comparée.

La mort de Laurent de Médicis priva Michel-Ange d'un prolecteur éclairé; mais Pierre , fils aîné de cet homme illustre, sut également l'apprécier. Toutefois Michel-Ange ne

i VIE DE MICHEL-ANGE BUONAROTTI.

jouit pas longtemps dans sa patrie de la tranquillité si nécessaire à ceux qui cultivent les arts. Il fut contraint , par les dissensions intestines qui agitèrent Florence, de quitter nonseulement cette ville où il avait fondé, sous les auspices de Laurent, une académie de peinture et de sculpture , mais encore le territoire de Toscane.

Par suite de troubles civils, dont les détails sont étrangers à cette notice, les Médicis furent chassés de la ville où leur crédit, leurs richesses, et peut-être aussi leurs bienfaits, avaient soulevé contre eux des ennemis nombreux et puissants. Michel-Ange, mettant en pratique les préceptes de plusieurs sages de l'antiquité , alla exercer ses talents dans des lieux où ne grondaient point les orages populaires. Il se rendit à Bologne, et y fit quelques statues; mais là encore l'envie l'attendait pour le persécuter. A peine âgé de vingt et un ans, il éclipsait déjà tous ses rivaux. Enfin , la frénésie des Florentins s'étant un peu calmée, il revint dans leur ville.

Ce fut alors qu'il sculpta ce Ctipidon endormi , dont l'histoire a été dénaturée dans plusieurs écrits. La voici telle que l'a rapportée Condivi , écrivain exact, et qui fut tout à la fois le biographe et l'élève de Michel-Ange.

Admirateur sincère des chefs-d'œuvre de la sculpture antique, dont personne mieux (|ue lui ne pouvait apprécier les beautés, ce grand artiste n'en était pas moins persuadé que la plupart de ceux qui se disent connaisseurs sont accoutumés à n'écouter que leurs préjugés. Il résolut de mettre leur sagacité à l'épreuve, et envoya son Cupiilon à Rome, où Raphaël Riario , cardinal de Saint-Georges, l'acheta comme antique. Mais à peine ce prélat eut-il été informé que cette statue était d'un artiste florentin , qu'elle perdit tout son prix à ses yeux. Voulant toutefois savoir à quoi s'en tenir, il envoya un gentilhomme de sa maison vers Michel-Ange. Cet émissaire pressa l'artiste de lui donner des preuves de sa capacité, en l'assurant que , si elles étaient trouvées suffisantes, il l'emmènerait à Rome, où l'on désirait fixer un sculpteur habile. Michel-Ange aussitôt prit une plume et dessina une main devenue justement fameuse. « Si ceux qui vous envoient, dit-il , se connaissent « aux arts, ceci doit leur suffire. » Cette main est, en effet, ce que les anciens appelaient l'ongle du lion; et l'on peut , sans exagérer, dire que le style de Michel-Ange s'y fait sentir, à des yeux exercés, dans toute sa fierté (i). Le cardinal n'en jugea pas ainsi. Michel-Ange était venu à Rome à peu près sur son invitation : il dédaigna d'employer ses talents, et même il revendit le Cupidon. Ces disgrâces passagères des artistes célèbres ne sont pas ce que leur histoire offre de moins utile à méditer, surtout à ceux qui s'efforcent de marcher sur leurs traces.

Michel- Ange fit ensuite une statue de iB«fc/(a5, accompagné d'un jeune Satjre. Souvent elle a été vantée par des écrivains qui songeaient plus sans doute à la renommée de l'artiste qu'à l'ouvrage lui-même; mais le temps, qui met chaque chose à sa véritable place, permet que l'on y voie aujourd'hui une production assez défectueuse, éloignée du caractère de la divinité mythologique dont il fallait représenter les formes gracieuses; c'est, en

(i) Après avoir été précieusement conservée dans les portefeuilles de plusieurs amateurs, cette main fait aujourd'hui partie de la collection des dessins du Musée royal.

un mot, l'erreur d'un homme de génie, qui ne se fait guère reconnaître qu'à la hardiesse de son exécution.

Mais que Michel-Ange répara bien cette erreur, quand il sculpta, pour l'une des chapelles de Saint-Pierre , la Fierge dite Notre-Dame de Pitié, tenant son fils mort sur ses genoux! Un sculpteur qui montrait cet admirable groupe à des étrangers eut l'effronterie de s'en déclarer l'auteur, pensant peut-être qu'un artiste étranger, âgé seulement de vingt-cinq ans, pouvait être impunément dépouillé de sa gloire. On sait comment Virgile couvrit de confusion le plagiaire qui lui avait voulu voler un distique. Michel-Ange, au lieu de proposer au sien une espèce de défi dans le goût du sic vos non vobis , écrivit simplement, pendant la nuit, son nom sur la ceinture de la Vierge, et justice lui fut également rendue.

Ses affaires domestiques l'ayant appelé à Florence , il y fit une statue de géant , d'un bloc de marbre mal ébauché longtemps auparavant par un sculpteur médiocre. De retour à Rome, il y commença plusieurs de ses plus célèbres ouvrages.

Il avait vingt-neuf ans lorsque Jules II, homme extraordinaire et qui appréciait son génie, le rappela dans la capitale du monde chrétien pour travailler à son tombeau. Si Michel-Ange avait pu exécuter ce monument tel qu'il le conçut et tel que le pontife l'approuva, il en eût fait la plus étonnante et la plus immense composition dont jamais la sculpture eût pu s'honorer; mais l'envie ne le permit pas. Vainement 3Iichel-Ange alla-t-il choisir à Carrare les marbres nécessaires, et les fit-il transporter à Rome. Un célèbre. architecte, François Lazzari, dit le Bramante, jouissait alors de toute la confiance de Jules II, et la méritait à plusieurs égards. La postérité n'oubliera jamais qu'il fut l'ami, le protecteur de Raphaël, son parent, et qu'il lui fournit les moyens de s'immortaliser par les peintures des salles du Vatican; mais elle ne lui reprochera pas moins les entraves qu'il mit au développement du génie de Michel-Ange. Employant des raisonnements spécieux, il eut l'art de persuader au pape qu'il ne devait pas songer à se faire élever un monument funèbre, attendu qu'un tel soin ne pouvait qu'être d'un sinisti'e augure, ou du moins qu'inspirer à lui-même, et à ses serviteurs fidèles, des idées mélancoliques. Dès lors, Jules II, qui se plaisait souvent à venir admirer Michel-Ange jusque dans son atelier, se refroidit envers lui. L'artiste ne reçut plus les honoraires qui lui avaient été accordés; il ne put même plus avoir, comme auparavant , un facile accès auprès du pape , et se vit en conséquence dans l'impossibilité de lui adresser ses justes plaintes.

Michel-Ange n'était pas capable de supporter avec patience un traitement si humiliant et si peu mérité. Un jour qu'après plusieurs tentatives infructueuses, il se vit encore refuser l'entrée du palais pontifical : « Annoncez à votre maître , dit-il fièrement, que quand « il voudra me voir, il ne le pourra plus. » Aussitôt il donna ordre à ses domestiques de vendre ses effets , et s'enfuit à Florence la nuit suivante.

Jules lui dépêcha plusieurs courriers, qui le rencontrèrent en route, et ne purent jamais obtenir de lui qu'il retournât près de ce pape. Enfin le saint-père adressa trois brefs remplis de menaces au sénat de Florence, pour qu'il forçât l'artiste à revenir vers lui. Les instances du gonfalonier Soderini furent longtemps sans succès près de Michel-

IIICHEL-ANCE. 2

Ange. Un jour qu'il le pressait encore plus que de coutume , celui-ci lui répondit que , si on le tourmentait davantage, il irait à Constantinople, où Soliman le Magnifique l'avait fait inviter de se rendre, pour joindre, par un pont sur le Bosphore, cette ville au faubourg de Péra. Ce projet avait quelque chose de gigantesque. Il n'en était que plus digne de Michel-Ange, et d'un des plus illustres souverains qui aient régné sur les Ottomans.

Malgré ses ressentiments et les craintes fort naturelles que lui inspirait le caractère de .Tules II, l'illustre artiste se rendit enfin aux observations de ses compatriotes les plus distingués, qui attachaient une importance extrême à vivre en bonne intelligence avec le fougueux pontife. H l'alla trouver à Bologne , et l'on eut soin qu'il fût présenté au pape par un évéque, sous la sauvegarde duquel il se trouvait ainsi placé. Cette entrevue fut trop singulière pour qu'on n'en rapporte pas les principales circonstances. « Ainsi donc, « lui dit Jules en le regardant d'un air courroucé, tandis qu'il s'agenouillait devant lui, « au lieu d'obéir à nos ordres, vous avez attendu que nous allassions au-devant de « vous. » Michel-Ange lui adressa des excuses; mais il lui fit sentir, en même temps, qu'il n'avait pu supporter le mépris avec lequel il l'avait traité en lui faisant refuser la permission d'être admis près de lui. Le prélat crut devoir alors représenter au saint-père que les artistes étaient ordinairement ignorants sur tout ce qui ne concernait pas leur profession , et qu'ils ne connaissaient nullement les usages de ce monde. « C'est vous-même, « interrompit Jules, qui êtes un ignorant. Vous l'insultez quand ce n'était pas notre « intention. » Alors, le frappant d'un bâton qu'il tenait à la main, il l'obligea de sortir; ensuite il donna sa bénédiction à Michel- Ange, et l'assura qu'il pouvait toujours compter sur ses bontés. L'artiste reçut, en effet , dès le jour même, les preuves de sa libéralité.

L'ordre de jeter en bronze la statue du pape suivit de près cette réconciliation. Michel- Ange exécuta, en effet, cette statue pour la ville de Bologne; mais dans la suite elle fut brisée, et le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, en fit fondre une pièce d'artillerie , que l'on nomma la Julienne. L'action de la main droite avait quelque chose de si fier et de si menaçant, que Jules demanda en riant à Michel- Ange, si elle donnait la bénédiction ou la malédiction. 11 lui répondit qu'elle avertissait le peuple bolonais de craindre sa colère. Il demanda ensuite au pape s'il ne conviendrait pas qu'il plaçât un livre dans l'autre main. « Non, répondit Jules, mettez-y une épée : je ne suis pas im homme de lettres. » Ce trait le peint parfaitement.

Souvent il est arrivé que les envieux des artistes illustres, en voulant les humilier, n'ont fait qu'accroître leur renommée. Il n'en existe point de preuve plus remarquable que ce qui arriva ensuite à Michel-Ange. Bramante et ses partisans persuadèrent au pape qu'il devait plutôt l'occuper à peindre la voûte de la chapelle de Sixte IV qu'à continuer les travaux de sculpture relatifs à son tombeau. Ils espéraient qu'ayant jusque-là peu pratiqué la peinture, celui qu'ils haïssaient se montrerait inférieur à lui-même. Michel-Ange partageait en quelque sorte leur opinion. Il se défendit fortement d'entreprendre ces peintures, et désira même que Raphaël en fût chargé ; mais Jules II ne changeait pas facilement de résolution , et Michel- Ange dut obéir.

Il fit venir de Florence, pour l'aider, les artistes qui possédaient le mieux la manière

de peindre à fresque; mais ils ne purent le contenter; et il résolut de ne s'en rapporter qu'à lui pour cet immense travail. Ce fut ainsi qu'il exécuta seul en vingt mois cette admirable voûte, ne se confiant à personne pour les moindres détails, et portant l'attention jusqu'à préparer ses couleurs. Il fut bien récompensé de tant de peines : ces peintures surpassent tout ce que l'on connaît pour la science du dessin et la grandeur des formes.

Les sujets représentés sont tirés de la Bible. Ce sont la Création dÀdam, celle cVÈ'.'e, leur Péché ^ leur Expulsion du Paradis terrestre, le Déluge, V Histoire de Judith, et sur les côtés, des Prophètes et des Sibjles , avec quelques autres figures. Il n'est pas une seule de ces compositions qui n'atteste la force du génie de Micbel-Ange; mais la Création cC Adam , en particulier, peut être considérée comme un modèle du style sublime. Il importe aussi d'observer que les figures à^Ève, et surtout celle qui est assise au pied de l'arbre fatal, offrent, avec une grandeur de dessin digne de Michel-Ange, quelques-unes de ces grâces qu'il sembla pour ainsi dire mépriser, tant il se montra presque toujours peu empressé de les faire passer dans ses ouvrages.

Ayant ainsi accru sa gloire par les moyens même que ses ennemis avaient inventés pour la diminuer, Micbel-Ange fit un nouveau voyage à Florence. Il était encore dans cette ville, lorsqu'il apprit que Jules II venait de mourir, après avoir ordonné par son testament que son tombeau fût achevé. La première pensée d'un monument de quarante figures, dont plusieurs au delà de grandeur naturelle , n'avait point effrayé l'imagination de Michel-Ange; il résolut de se conformer aux dernières volontés de Jules II. Mais Léon X, successeur de ce pontife, était de la maison de Médicis. Il exigea que Michel- Ange exerçât ses talents à Florence et pour sa famille.

Le grand artiste décora donc la façade de l'église de Saint-Laurent, la bibliothèque et les monuments de Médicis. Il dessina l'architecture des tombeaux de Laurent et de Julien, et inventa un chapiteau , qui depuis porta son nom. Il exécuta ensuite pour ces mêmes tombeaux quatre statues justement célèbres : elles représentent, /e Jour, la Nuit, le Crépuscule et r Aurore. Il ajouta dans le fond de la chapelle une Fierge assise.

De nouveaux troubles vinrent agiter Florence , et le forcer de s'en éloigner encore , en laissant ses travaux interrompus; mais il les termina dans la suite. Au reste, l'Italie entière désirait posséder quelques-unes de ses productions; et, pour adopter une nouvelle demeure, il n'eut que l'embarras du choix. Il se rendit à Ferrare , puis à Venise , où le doge Gritti essaya de le fixer. Michel-Ange n'y consentit pas; mais du moins il marqua d'une manière digne de lui son séjour momentané dans cette ville, en donnant le dessin du fameux pont Rialto, construit tout en marbre, et formé d'une seule arche.

Vers ce temps, il peignit une Léda pour Alphonse, duc de Ferrare ; mais , mécontent des procédés d'un des courtisans de ce prince, il fit présent de son tableau à un de ses élèves. Cet artiste l'apporta en France, et le vendit au roi François I", monarque toujours empressé d'enrichir son royaume des chefs-d'œuvre des arts. Ce tableau n'existe plus aujourd'hui, et l'on varie sur l'époque de sa destruction. L'opinion la plus accréditée est qu'il fut placé à Fontainebleau jusqu'au règne de Louis XIII, et qu'alors Desnoyers, ministre d'Etat, le fit brûler, parce qu'il trouva la figure de Léda trop passionnée. Ainsi

un chef-d'œuvre fut détruit, parce que le peintre avait trop bien rendu le sujet qu'il

devait exprimer.

Michel-Ange avait repris les travaux tant de fois interrompus du tombeau de Jules II, lorsque Léon X mourut, en iSaa. Adrien VI lui succéda, et son exaltation au trône pontifical fut pour les artistes un malheur réel. Ce pape, né à Utrecht, et autrefois précepteur de Charles-Quint, était pieux jusqu'au rigorisme le plus outré. Il considérait les tableaux et les statues comme des productions coupables; et il s'en fallut peu qu'il ne fît abattre les peintures de la chapelle Sixtine. Ce lieu, selon lui, ressemblait à un bain public , par la grande quantité de figures nues qu'il renfermait. Que n'aurait-il donc pas dit, s'il eût pu voir le Jugement dernier?

Son règne fut court, et l'on peut juger si les amis des arts le regrettèrent, en se rappelant ce passage de Vasari, interprète de leurs sentiments : « Si Adrien eût vécu plus « longtemps, les chefs-d'œuvre dont Rome s'enorgueillissait auraient été anéantis , comme « à l'époque oi^i les Goths avaient mis le feu à cette ville, après y avoir détruit ou mutilé « les statues antiques. »

Plus d'une fois, sous son pontificat, Michel-Ange avait essuyé d'injustes reproches de la part des héritiers de Jules II. On prétendait qu'il avait reçu de ce pape des avances considérables. Sous Clément VII , successeur d'Adrien, le duc d'Urbin, neveu de Jules, s'emporta jusqu'à menacer Michel-Ange; mais Clément, qui admirait ses talents, interposa son autorité pour que ces trop longues discussions fussent enfin terminées. On n'y parvint cependant que sous le règne de Paul III.

Lorsque Michel-Ange avait quitté Florence pour se rendre à Venise, il s'était auparavant acquitté des devoirs que lui imposait une place qu'on lui avait confiée. En qualité de commissaire général des fortifications de la Toscane, il avait défendu la capitale de cet État contre ses ennemis. Dans le nouveau séjour qu'il y fit, elle fut assiégée par les troupes de l'Empereur et celles du pape; il contribua longtemps à sa défense; enfin toutes ces dissensions, qui étaient venues si mal à propos le distraire de la culture des arts paisibles, furent heureusement terminées; et, quoique avancé en âge, il fut alors chargé par Clément VII d'exécuter à Rome la plus vaste de ses compositions , ce Jugement dernier, si célèbre dans tous les pays où les arts sont honorés.

Clément avait désiré de plus qu'il peignît sur le mur opposé , c'est-à-dire au-dessus de la porte principale de la chapelle, la Chute des mauvais Anges ; mais il mourut lorsque le peintre venait de terminer les études du Jugement dernier.

Alors Paul III, successeur de Clément VII, désira que du moins l'un des deux tableaux fût exécuté. Persuadé qu'un artiste tel que Michel-Ange méritait que l'on eût envers lui des procédés extraordinaires, et très-éloigné de prendre ce ton impérieux qui trop souvent aviat été celui de Jules II, il se fit accompagner de deux cardinaux, et se rendit, avec ce pompeux cortège, à la demeure de Michel- Ange, pour le prier de se conformer à ses désirs. Ce fait est unique dans l'histoire des arts; mais aussi leurs annales ne comptent point deux Michel-Ange.

On présume sans peine que le grand artiste se rendit à des intentions manifestées d'une

manière si honorable pour lui. Cependant il ne consentit point à exécuter le tableau à l'huile, ainsi que le pape le désirait, d'après les conseils de Sébastien del Piombo. Quoique ce peintre reconimandable fût très-lié avec Michel- Ange, qui souvent avait rendu ses tableaux plus précieux en consentant à en dessiner les figures , ce dernier fit abattre l'enduit que Sébastien avait déjà fait préparer pour la peinture à l'huile. Ce genre , disait-il , n'était convenable qu'à des artistes lents et paresseux, connne Sébastien; et d'après les nouvelles dispositions qu'il fit faire, il exécuta le tableau à fresque.

Cette composition, unique dans la peinture comme le génie de Michel- Ange , par les sentiments d'étonnement, d'admiration, et même de terreur, dont elle n'a jamais manqué de frapper les spectateurs, occupe toute la muraille de la chapelle Sixtine, au bas de laquelle est placé l'autel. Les figures sont plus grandes que nature. Dans la partie la plus élevée, un grand nombre d'anges formant deux groupes principaux, et dans des attitudes extraordinaires, portent en triomphe les divers instruments de la passion du Christ. ISi ces anges, ni ceux que l'on voit dans les autres parties du tableau, n'ont d'ailes aux épaules; ils semblent se soutenir dans les airs par la seule propriété de leur nature céleste , ou plutôt par la volonté de l'Éternel. Ils ont ainsi un aspect extraordinaire qui n'est pas ce qui frappe le moins dans une composition oîi tout est fait pour étonner. Plus bas, au milieu d'une multitude d'anges et de bienheureux, Jésus est debout sur un nuage : la Vierge , se pressant contre lui , contemple la scène merveilleuse et terrible qui se passe sur terre et dans les airs. Parmi les saints on distingue parfaitement S. Pierre, S. Laurent, S. Barthélémy, etc.; ce dernier, tenant d'une main sa peau dont on l'a dépouillé , montre au Christ le couteau dont on s'est servi pour lui faire souffrir un si affreux supplice. Cette figure est une de celles dont l'expression ne peut se faire sentir par des paroles, et que Michel-Ange seul était capable de concevoir et d'exécuter. F.e Juge suprême des mortels se tourne vers les réprouvés qui sont à sa gauche, et, par le geste le plus expressif, les dévoue à des tourments sans fin, Sur un plan inférieur, paraissent au milieu des airs, ici, des âmes heureuses que des anges -attirent ou qui s'élèvent d'elles-mêmes au séjour de l'éternelle félicité; là, des réprouvés agités du plus violent désespoir. Déjà les démons en ont saisi plusieurs, et ils se hâtent d'entraîner avec eux dans les abîmes ces proies qui leur sont accordées pour toute l'éternité. Dans le milieu, au-dessous du Christ, des anges font retentir les fatales trompettes qui évoquent les morts de leurs tombeaux. Sur le plan le plus bas, un grand nombre d'entre eux répondent au redoutable signal. D'autres démons entraînent d'autres coupables; et l'un d'eux, placé dans une barque, menace de sa rame les victimes pour jamais dévouées à sa fureur.

Il n'y a point eu , et peut-être n'y aura-t-il pas à l'avenir, dans les arts, de composition plus étonnante, et qui puisse être l'objet de plus de censures et de plus de marques d'admiration. La fierté du dessin, la force des expressions, la surprenante variété des attitudes de cette foule prodigieuse de figures , ne peuvent être assez louées par ceux que l'extraordinaire, le sublime fnippent et transportent. Ils sentent que si un pareil tableau n'existait pas, il ne se ferait jamais. La variété des supplices étonne leur imagination, et ils sont trop maîtrisés par les émotions profondes et terribles que le peintre leur commu-

MICUEL-\XCE.

nique , pour songer à rien désirer dans celte immense machine au delà de ce qu'ils voient. Ils sentent , en un mol , qu'un tel sujet semble avoir été fait tout exprès pour Michel-Ange, couune Michel-Ange n'a multiplié des études si longues et si assidues que pour mieux se rendre capable de l'exécuter.

On a déjà vu que le tombeau de Jules II, dont Michel-Ange espérait faire le plus vaste et le plus surprenant monument de sculpture, lui avait causé de grandes contrariétés et de nombreux chagrins; il l'exécuta enfin, mais sans avoir pu suivre en rien sa première idée.

Lorsqu'il eut confondu les malveillants et qu'il les eut réduits à ne pouvoir prouver qu'il eût reçu , comme ils le prétendaient, des sommes exorbitantes, il convint avec les héritiers de Jules que, pour ce qui lui avait été réellement payé, il ferait un monument à une seule face, orné de six statues de sa main; mais Paul III engagea le duc d'Lrbin à consentir que Michel-Ange n'exécutât que la moitié de ce nombre. D'après ce nouvel arrangement, qui fut définitif, le tombeau fut en moins d'une année entièrement terminé, tel qu'on le voit encore aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens.

La figure la plus remarquable est ce fameux Moïse, que beaucoup de connaisseurs regardent comme le chef-d'œuvre de Michel-Ange en sculpture. On en a fait de nombreuses critiques, dont plusieurs peuvent n'être pas tout à fliit dénuées de fondement : de ce nombre sont celles qui portent sur l'attitude et le vêlement du prophète; mais dire, comme quelques écrivains n'ont pas rougi de l'avancer, que la tête de cette statue ressemble à celle d'un bouc, c'est s'exprimer avec une grossièreté qui fait plus de tort à ces étranges connaisseurs qu'à l'illustre statuaire. Ce qui est démontré avec la dernière évidence, c'est que les spectateurs les moins familiarisés avec les productions des arts sont, aussi bien que ceux qui en possèdent le mieux la théorie, frappés comme de stupeur à l'aspect de cette étonnante figure.

Les deux filles de Laban , Lin et Racliel, sont placées près de Moïse. La première tient un miroir et une guirlande de fleurs; la seconde élève ses mains vers le ciel. Outre ces trois figures exécutées par Michel-Ange lui-même, un bon sculpteur, Raphaël da Monte Lupo, en a exécuté trois autres d'après ses modèles. Ce sont une Vierge, un Prophète et une Sibylle. Il a fait aussi \a figure du pape, couchée sur le tombeau, et au-dessus de lui, une Charité. Selon un usage adopté par la plupart des sculpteurs, à qui, dans ces sortes de travaux, on ne demande pas plus qu'aux panégyristes de se conformer à l'exacte vérité, plusieurs Vertus, que l'on prétend être celles de Jules II, sont placées près de lui dans des niches.

Partout ailleurs ces statues pourraient être examinées avec une attention dont elles sont très-dignes; mais le voisinage de Moïse leur est nuisible. Il éclipse tout; il captive tous les regards, et tels amateurs ont peut-être visité vingt fois ce tombeau, sans avoir conservé un souvenir exact de toute autre statue que celle-là.

Le Moïse devait être un des quatre prophètes que Michel-Ange se proposait de placer autour du monument, d'après son plan primitif, dont le dessin semble n'avoir été conservé (jue pour rendre plus amers les regrets de ses admirateurs. Il avait aussi sculpte

une Victoire que Florence possède, et deux Esclaves qui furent envoyés à François I" par un gentilhomme florentin, appelé Robert Strozzi.

Pendant que l'illustre artiste était occupé de tant de travaux, auxquels on conçoit à peine que la vie d'un seul homme ait pu suffire, il ébaucha dans un seul bloc de marbre quatre figures plus grandes que nature, représentant une Descente de Croix. Son intention était d'en faire orner le lieu de sa sépulture; mais il ne termina pas cet ouvrage.

A cette époque de sa vie, il s'était, comme on l'a vu, occupé de l'architecture, selon les circonstances, et non par un travail continu; mais San-Gallo, architecte de la basilique de Saint-Pierre , mourut, et Paul III, l'un des papes qui connurent le mieux tout ce que pouvait le génie de Michel-Ange, le chargea de continuer les travaux commencés, pour rendre ce monument digne, sous tous les rapports', d'être le premier temple de la chrétienté. Il l'est en effet devenu; et de tant d'artistes célèbres qui se sont efforcés d'y manifester leurs talents, aucun n'a autant contribué que Michel-Ange à le rendre une merveille du monde. Après un examen réfléchi des projets de Bramante et de San-Gallo, il démontra ce qu'ils avaient de défectueux, et proposa le sien, qui fut hautement approuvé par Paul III. Afin de réduire ses envieux au silence, et dans la vue d'écarter les obstacles qu'ils pourraient opposer à ses travaux, ce pontife l'autorisa expressément par un bret à suivre ses propres idées, et à faire toutes les réformes qu'il indiquait; il décerna même de fortes punitions contre ceux qui oseraient changer quelque chose au plan de Michel-Ange.

L'immortel artiste, s'eslimant heureux d'acquérir ce surcroit de gloire, et d'attacher pour jamais son nom à un tel monument, refusa les honoraires d'une place qui avait procuré l'opulence à ses prédécesseurs. Pendant dix-sept années , il présida aux travaux de la superbe basilique, sans recevoir aucune rétribution : conduite bien digne d'être citée dans une notice sur sa vie , et qui , s'il en était besoin , suffirait pour faire sentir combien les inculpations des héritiers de Jules II étaient peu fondées.

Devenu architecte de Saint-Pierre de Rome, Michel-Ange, par un rapprochement singulier, fut chargé en même temps de construire un imposant édifice sur le sol le plus vénéré des anciens Romains. D'après ses dessins, le moderne Capitale s'éleva; et c'est à lui que ce lieu, auquel se rattachent tant de grands souvenirs, doit le noble aspect qu'il présente encore de nos jours. La mort ne lui permit pas de voir cet édifice terminé , mais on suivit ses projets , et , comme s'il eût dû avoir part aux monuments les plus remarquables de l'ancienne capitale du monde , il fit exécuter, pour plaire à Paul III , l'entablement du palais Farnèse , et les trois ordres de colonnes dont la cour de cet édifice est décorée.

La mort de Paul III ne changea rien à la situation où se trouvait Michel-Ange. Désormais sa célébrité ne craignait ni les événements ni l'envie. Jules III, entre autres ouvrages, lui confia la construction d'une villa aux environs de Rome; et Paul IV, successeur de ce dernier pape , le retint près de lui pour continuer la construction de l'église de Saint-Pierre, dans un temps où Florence réclamait avec empressement l'artiste illustre né sur son territoire.

Parmi plusieurs autres plans d'architecture qu'il fit alors exécuter, il faut remarquer

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celui de l'église de Sainte-Marie des-Jnges. Il construisit ce temple dans les thermes de Dioclétien , en se servant avec habileté des anciennes fondations. Il y ajouta ime des entrées les plus nobles qu'ait jamais eues aucune église, même à Rome.

Michel-Ange avait, comme on vient de le dire, occupé pendant dix-sept ans la place d'architecte de Saint-Pierre, lorsqu'il résolut de prendre enfin quelque repos. Il éprouva le désagrément de voir que Daniel de Volterre, son disciple et son ami, ne fût pas désigné pour lui succéder, comme il le désirait. Mais du moins Pirro Ligorio et Vignole, architectes très-habiles qui furent chargés d'exécuter ses plans, eurent ordre de n'y faire aucun changement; et Pie V, qui régnait alors, ne crut pas devoir lui marquer moins de considération que ses prédécesseurs.

Le moment arriva enfin où l'immuable volonté du ciel, qui ne permet pas que la plus haute renommée, ni les dons précieux du génie, puissent soustraire à la mort les hommes les plus illustres , marqua un terme à la carrière de Michel-Ange. Plein de gloire et de jours, il expira en chrétien et en sage, l'an i564, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, laissant un nom qui vivra dans la mémoire des nations tant que les arts seront en honneur, et que le monde ne tombera pas dans une barbarie universelle.

Pie V, ayant dessein de lui faire élever un tombeau dans l'église des Saints-Apôtres , donna ordre qu'on y transportât sa dépouille mortelle; mais le grand-duc Cosme II de Médicis et les Florentins ne purent souffrir qu'une autre ville que la leur possédât ses restes. Par un pieux larcin, ils firent, secrètement et pendant la nuit, transporter son corps à Florence. L'académie, dont il avait été si justement proclamé le chef , résolut de l'honorer d'une pompe funèbre dans l'église de Saint-Laurent, appartenant au x Médicis.

Michel-Ange eut des mœurs très-pures, très-austères, et une piété solide. Il ne voulut jamais s'engager dans les liens du mariage , et rien n'est plus connu que la réponse qu'il fit un jour à ceux qui l'en pressaient : «■ Ma profession , dit-il, est ma femme, et mes ou- « vrages sont mes enfants. » L'espèce de sauvagerie qui le portait à préférer la solitude aux sociétés les plus bruyantes, où il eût été admis avec empressement, ne dégénéra jamais en dureté de cœur. L'anecdote suivante en est une preuve incontestable. Étant malade, il demanda au vieux serviteur qui seul depuis un grand nombre d'années prenait soin de sa maison, ce qu'il deviendrait s'il venait à le perdre. « Il faudra bien, répondit cet homme, « que je serve quelque autre maître. — Oh! mon ami, répliqua Michel-Ange, je ne veux » pas que tu coures le risque d'obéir un jour à quelqu'un qui n'aurait pas pour toi le^ « égards convenables. » Et aussitôt il lui donna une très-forte somme d'argent.

Si les rares talents de Michel-Ange durent lui mériter une existence heureuse, il n'eût point sujet , comme plusieurs autres hommes célèbres , d'accuser en ce point sa destinée, et d'en apj)eler à la postérité de l'injustice de ses contemporains. On a vu qu'il fut comblé d'honneurs. Plusieurs souverains pontifes dérogèrent même à l'étiquette en sa faveur, et le firent asseoir en leur présence. Les Médicis, fiers de l'illustration qu'il donnait à l'école florentine, furent ses constants protecteurs, et celui qui honora si noblement sa mémoire , le duc Cosme , ne parlait jamais à ce vénérable vieillard que le chapeau à la main.

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On a une preuve bien forte, et l'on peut dire bien touchante, de l'enthousiasme que lui inspiraient les chefs-d'œuvre du ciseau grec, dans une anecdote authentique et rapportée par plusieurs de ses biographes. Sur la fin de ses jours , sa vue s'affaiblit progressivement au point qu'il devint tout à fait aveugle. Dans cet état, il se fit plusieurs fois conduire près du sublime fragment antique connu sous le nom de Torse du Belvédère, et là, il laissait errer ses mains sur le marbre, pour qu'au défaut de la vue, le toucher du moins lui rappelât les formes admirables de cette statue. Longtemps auparavant , il avait essayé de restaurer le bras droit qui manque au Lnocoon, mais, par modestie et par un sentiment profond des beautés de ce chef-d'œuvre, il ne voulut point l'achever.

Les belles-lettres et la poésie n'étaient, pour Michel-Ange, qu'un délassement utile, et ne le détournaient pas trop de ses études et de ses travaux habituels. D'après ce que l'on a eu plusieurs fois occasion de remarquer sur la conformité de son génie avec celui du Dante , il ne paraîtra pas surprenant que le petit nombre de vers sortis de sa plume rappellent plus fortement la manière de ce poète que celle de tout autre. Pour donner une idée de son talent en ce genre à ceux qui peuvent l'apprécier, on rapportera quatre de ses vers. Un poète , son contemporain , en avait composé un pareil nombre , où il faisait l'éloge de la statue de In Nuit, l'une de celles qui décorent les tombeaux de Laurent et de Julien de 31édicis. Il finissait en disant au spectateur : « Si tu ne crois pas qu'elle soit vivante éveille-la, et elle te parlera. » Michel-Ange répondit parce quatrain, oîi la nuit est supposée répondre elle-même :

« Grato m'è il sonno, e più 1' esser di sasso. « Mentre che il danno, e la vergogna dura, « Non veder, non sentir m'è gran ventura; « Perù non mi di star; deh ! parla basso. »

Voici le sens de ces vers vraiment dantesques :

« Il m'est agréable de dormir, il me l'est encore plus d'être de marbre. Dans ces tenqjs « de malheur et de honte, c'est un grand bonheur pour moi de ne voir ni sentir. Ainsi « ne m'éveille point, je t'en conjure; parle bas. »

Pour parvenir à une extrême vieillesse , malgré tant et de si considérables travaux si capables de l'épuiser, Michel-Ange dut être et fut, en effet, d'une constitution fort robuste; mais il est également constant que le régime auquel il s'assujettit de bonne heure et son extrême sobriété contribuèrent beaucoup à écarter de lui les maladies. On assure (et ce sont ses contemporains qui attestent ce fait) que tant qu'il travailla aux peintures de la voûte de la chapelle Sixtine, il ne mangea pas de viande , ni même de légumes. Du pain et une très-petite quantité de vin lui suffirent pour réparer ses forces ; et son génie eut ainsi une liberté que, disait-il avec raison, une nourriture trop substantielle aurait pu détruire.

Le testament de flIichel-Ange mérite d'être rapporté à cause de son expressive concision. « Je laisse, y disait-il, mon âme à Dieu, mon corps à la terre, et mes biens à mes « parents. »

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