‹ Œuvres complètes de Michel-Ange, et choix de Baccio Bandinelli et de Daniel de VolterreChapitre 8 sur 12 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

DE

Daniel Ricciarelli, plus connu sous le nom de Daniel de Volterre, naquit dans cetle ville, l'an iSog. Le maître qui lui enseigna les premiers éléments du dessin fut Antonio da Vercelli, peintre assez médiocre. Daniel de Volterre parut d'abord n'avoir que fort peu de dispositions pour les arts; mais étant entré dans l'école de Balthasar Peruzzi, de Sienne, peu à peu ses talents se développèrent. Il eut ensuite l'avantage de connaître Michel-Ange et d'acquérir son amitié; alors les plus grandes difficultés cessèrent pour lui d'être insurmontables , et s'il ne produisit jamais rien qu'à force de temps et de travail, du moins exécuta-t-il, outre plusieurs ouvrages très-dignes d'éloges, un chef-d'œuvre qui assure à son nom l'immortalité.

Il était retourné dans sa ville natale, lorsque, n'y trouvant aucune occasion de se faire connaître, il prit le parti de se rendre à Rome, où il portait un Christ à la Colonne, sans doute exécuté avec un soin extrême , puisque son avenir allait en quelque sorte dépendre du jugement que l'on porterait de ce tableau. A cette époque, les papes, les princes et les seigneurs italiens étaient dans l'usage d'acheter et de payer, presque toujours avec libéralité, les ouvrages des jeunes artistes qui annonçaient du talent. Us contractaient de plus, assez souvent, l'honorable obligation de les protéger et de leur procurer les moyens de s'illustrer. Daniel de Volterre trouva un bienfaiteur généreux dans le cardinal Trivulci , qui , après lui avoir payé le prix de son tableau , le chargea de peindre dans sa villa r/iistoire de Phaéton. Quand Daniel de Volterre eut achevé avec succès le travail qui lui avait été demandé, il fut compté au nombre des bons peintres qu'alors Rome possédait.

Raphaël venait à la vérité de terminer sa carrière si courte et si glorieuse ; mais cet immortel génie se survivait en quelque sorte dans plusieurs élèves , tous pénétrés de ses principes, et qui, s'il eût été possible, auraient consolé les arts de sa perle. Perrin del Vaga, l'un des plus célèbres d'entre eux, obtenait presque tous les travaux considérables, et souvent il était obligé de se faire aider par des artistes qu'il choisissait avec autant de goût que d'attention. Il confia les peintures d'une chapelle à Daniel de Volterre, dans cette même église de la Trinité du Mont où celui-ci allait bientôt exécuter une des plus étonnantes productions de l'art.

(^uand il eut leniiiné les ouvrages qu'il devait à l'eslinie de Perrin del Vaga , la princesse des Ursins conçut , fort heureusement pour lui et pour la peinture , l'idée de lui faire peindre une chapelle de la même église. Elle lui en désigna les sujets, qui tous avaient un rapport direct à la Croix de Jésus-Christ.

Quoique la fresque soit un genre expédilif , Daniel de Volterre fil de si longues études pour ces tableaux, et il travaillait d'ailleurs avec si peu de facilité, qu'il ne les eut pas terminés en moins de sept ans.

L'histoire des arts nous apprend que plus d'un homme célèbre s'est quelquefois tellement élevé au-dessus de lui-même dans un ouvrage ou deux , que la postérité regarde presque tous les autres comme non avenus. Il en est à peu près ainsi de Daniel de Volterre. Quand on prononce son nom, aussitôt on songe à sa Descente de Croix de la Trinité du Mont, et l'on ne songe guère qu'à elle seule. Mais aussi ce chef-d'œuvre est une des plus admirables productions dont la peinture puisse être fière. On sait que Poussin, invité à indiquer les trois tableaux d'autel qui, dans Rome, lui paraissaient mériter la préférence sur les autres, nomma d'abord la Transfiguration de Raphaël, puis la Descente de Croix de Daniel de Volterre , et ensuite la Communion de Saint-Jérôme, par le Dominiquin. Ce jugement d'un artiste illustre, et qui avait tant de droits à diriger et fixer l'opinion générale, est devenu, si l'on peut s'exprimer ainsi, un point de foi en peinture.

Comment, en effet, ne leùt-on pas adopté! L'ordonnance du tableau de Daniel de Volterre réunit la grandeur et la simplicité; rien d'essentiel n'y est omis, et l'on n'y trouve rien de superflu. La douleur profonde, la vénération n'ont jamais été mieux exprimées que dans les figures de ceux qui détachent de la croix , avec un soin si pieux , le corps de leur divin maître. Leurs attitudes contrastent ensemble, mais sans aucune bizarrerie, sans aucune e.vagération. Pour compléter le pathétique de cette scène admirable, les saintes femmes s'efforcent de rendre à la vie la Vierge étendue à terre et tout à fait évanouie. Quant au goût de dessin, on ne peut s'en former une idée qu'en se persuadant (|u'il offre tout le grandiose de la manière de Michel-Ange, tempérée par la plus heureuse union de la pureté antique C'est ce que l'on a surtout lieu d'observer dans le corps du Christ, dont les formes sont si nobles, et qui parait si complètement privé de vie. Les expressions ont toute la justesse et toute l'énergie possible; et la figure de la Vierge est, sous tous les rapports, une conception sublime.

Il arrive presque toujours à ceux qui vont contempler ce tableau ce qu'on a déjà eu occasion de remarquer à l'égard du Moïse de Michel-Ange. Ils se retirent , n'ayant vu que lui. Cependant, si les tableaux de plus petite proportion dont le peintre l'a environné lui sont très-inférieurs , ils n'en méritent pas moins d'être examinés avec quelque attention. La concurrence les écrase, conune elle en écraserait mille autres; mais on y trouve des tètes expressives, de belles figures, et un grand goût de dessin. D'ailleurs, le choix des sujets a permis au peintre de sortir du cercle, peut-être un peu circonscrit, dans lequel sont renfermées la plupart des compositions sacrées des plus grands maîtres italiens.

Dans l'un de ces tableaux, les Juifs travaillent à la croix sur laquelle Jésus doit être attaché. Trois autres représentent diverses circonstances des recherches que fit sainte Hélène, mère de Constantin, et patronne de la princesse des Ursins, pour trouver cette iTièine croix. Lorsqu'elle y est parvenue, deux miracles ne lui laissent à cet égard aucun doute : d'abord, un malade est guéri en toucliant la croix ; ensuite, un mort que l'on await inutilement placé sur les croix des deux larrons, retirées de terre avec celle du Christ , ressuscite aussitôt qu'on V étend sur celle-ci.

Un autre tableau représente V empereur Héraclius, qui, couvert d'un vêtement très-simple et suivi d'une foule de fidèles, entre dans Jérusalem en portant la sainte Croix sur ses épaules. Ce bois précieux avait été enlevé de la ville par le roi de Perse, Chosroès , et transporté dans les Étals de ce prince; mais son fils le rendit à Héraclius lorsque, l'an 628 , il fit la paix avec lui. Tels sont les faits consacrés par l'histoire ou par d'antiques traditions, que Daniel de Vollerre a représentés et dû représenter sans entrer dans l'examen de leur authenlicilé plus ou moins reconnue.

Il peignit encore dans cette chapelle deux belles Figures de Sibjlles. Il y plaça aussi deux bas-reliefs en stuc, pour honorer Michel-Ange et Sébastien del Piombo.

La place d'ordonnateur des peintures du Vatican étant devenue vacante par la mort de Perrin del Vaga , Daniel de Volterre l'obtint de Paul III, avec la pension que les souverains pontifes y avaient attachée.

Il entreprit ensuite les peintures d'une autre chapelle, vis-à-vis celle de la princesse des Ursins; mais elles furent exécutées , pour la plus grande partie , par ses élèves , sur ses dessins. Il n'en consacra pas moins quatorze années à ce travail; et cette lenteur à opérer déplut tellement à Jules III, successeur de Paul III, qu'il lui ôta sa place et sa pension. Cependant, à la demande de Michel-Ange, toujours empressé de lui être utile, ce pape lui fit décorer de stuc une fontaine à l'extrémité d'un corridor du Belvédère. Au milieu , était la statue longtemps connue sous le nom de Cleo pâtre , et qui, transportée au Musée, est aujourd'hui désignée par celui à^ Ariane.

Daniel de Volterre ayant étudié la sculpture, le pape Paul IV lui demanda un Saint Michel en marbre pour le château de Saint-Ange , et le cardinal de Montepulciano les statues de Saint-Pierre et de Saint-Paul ; mais son inconcevable lenteur ne lui permit point d'achever ces trois figures. Il fit un voyage à Florence, visita Michel-Ange, et eut l'intention de s'attacher au duc, près duquel Vasari l'introduisit. Ce prince en acceptant son offre avec plaisir, désira qu'il achevât ce qu'il avait commencé à Rome avant de se fixer près de lui. S'il avait voulu le refuser, il n'aurait pu lui faire une meilleure réponse.

Sous le règne de Paul IV, Daniel de Vollerre couvrit de draperies quelques figures du Jugement dernier. Par ce moyen, la muraille sur laquelle cette fresque est peinte ne fut point recouverte d'un enduit blanc, ainsi que le pape avait eu plusieurs fois l'intention d'en donner l'ordre.

Lorsque le roi de France, Henri II, fut tué dans un tournoi , Catherine de Médicis, sa veuve, envoya le maréchal Strozzi à Rome, pour demander à Michel-Ange la Statue de ce monarque. Il s'en excusa sur son grand âge, et, selon sa coutume, proposa en sa place

Daniel de Vollerre, qu'il promit d'aider de ses conseils. On arrêta que celle statue serait équestre et en bronze. Daniel de Volterre fondit le chenal après ijuatre années de travaux; mais cette fonte ne réussit qu'à la seconde fois, et son humeur, ualurellemenl mélancolique, en devint encore plus sombre; de sorte qu'après beaucoup de fatigues et de chagrins, il mourut, en i566, à 67 ans. Il avait ordonné que l'on phuùt sur son tombeau la statue de Saint-Michel qu'il avait commencée. Michel Âlberlini et Feliciano da San Vito , ses élèves et en partie ses héritiers, exécutèrent sa volonté. Ils offrirent de fondre la statue de Henri 11, mais on ne s'en occupa plus. En lôSg, le cardinal de Richelieu fit transporter en France le cheval, sur lequel on mit la figure de Louis XIII, par Biard fils. Ce monument était sur la place Royale, et fut détruit, comme tant d'autres, à une époque trop fameuse. Le travail du sculpteur français était médiocre; mais on doit regretter le cheval de Daniel de Volterre , qui avait beaucoup de finesse , de mouvement et de légèreté.

A l'exception de Pellegrino Tibaldi , aucun élève de Daniel de Volterre ne s'est acquis une grande réputation.

Il avait fait, pour une église de Volterre, un tableau du Massacre des Innocents, que le grand-duc Léopold acheta chèrement, et plaça dans la galerie de Florence. Sa famille conserve de lui un autre tableau représentant le prophète Elle.

Il n'est pas certain qu'une Descente de Croix très-gâtée , qui était à l'hôpital de la Pitié de Paris, soit de lui; mais le Musée possède deux de ses dessins, dont l'un est une Etude de Femme pour la fameuse Descente de Croix. On y admire de plus deux tableaux exécutés sur les deux côtés d'une espèce d'ardoise, dite pierre de Lavagne. L'un et l'autre représentent Dadd et Goliath. On les a crus longtemps de Michel-Ange ; et leur grand style , lacorreclion et la pureté de leur dessin devaient accréditer cette erreur, si honorable pour Daniel de Volterre.

TABLE DES PLAiNCHES DE L'OEUVRE DE DANIEL DE VOLTERRE.

Planche première. Portrait de Daniel de Volterre.

PI. 2. La Descente de croix. Peint à fresque dans l'église delà Trinité du Mont, à Rome.

PI. 3. L'Assomption.

PI. /i. Le Christ au tombeau. Bas-relief.

PI. 5. Le Christ au tombeau*. D'après un dessin du cabinet de M. Praun de Nuremberg.

PI. 6. David tue Goliath. Ce tableau et le suivant sont peints dos à dos sur une même ardoise. Ils font partie du Musée.

PI. 7. David TUE Goliath*.

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