LETTRE XXXIX
CLAIRE A ÉLISE
Non , mon amie , je ne suis pas malade , je ne suis pas triste non plus ; mes journées se déroulent et se remplissent comme autrefois : à l'extérieur, je suis presque la même; mais l'extrême faiblesse de mon corps et de mes esprits, le profond dégoût qui flétrit mon ame , m'apprennent qu'il est des chagrins auxquels on ne résiste pas. La vertu fut ma première idole, l'amour la détruisit; il s'est détruit à son tour, et me laisse seule au monde : il faut mourir avec lui. Ah ! mon Élise ! Je souffre bien moins du changement de Frédéric que de l'avoir si mal jugé : tu ne peux comprendre jusqu'où allait ma confiance en lui : enfin , te le dirai-je? il a été un moment OÙ j'ai pensé que tu étais d'accord avec
mon époux pour me tromper, et que vous vous réunissiez pour me peindre sous des couleurs infidèles et odieuses l'infortuné qui expirait de mon absence ; il me semblait voir ce malheureux , que j'avais envoyé vers toi pour reposer sa douleur sur ton sein, abusé par tes fausses larmes , confiant entre tes bras , tandis (jue tu le trahissais auprès de ton amie : enfin mon criminel amour, répandant son venin sur tes lettres et sur les discours de mon époux, m'y faisait trouver des signes nombreux de fausseté. Élise , conçois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire douter de toi ? Ah ! sans doute , c'est là son plus grand forfait !
^lon amie , le coup qui me tue est d'avoir été trompée sur Frédéric : je croyais si bien le connaître ! il me semblait que mon existence eût commencé avec la sienne, et que nos deux âmes, confondues ensemble, s'étaient identifiées par tous les points. On se console d'une erreur de l'esprit, et non d'un égarement du cœur : le mien m'a trop mal guidée pour que j'ose y compter encore , et je dois voir avec inquiétude jusqu'aux mouvements qui le portent vers toi. 0 Frédéric ! mon estime pour toi fut de l'idolâtrie ; en me forçant à y renoncer , tu ébranles mon opinion sur la vertu même; le monde ne me paraît plus qu'une vaste solitude , et les appuis que j'y trouvais que des ombres vaines qui échappent sous ma main. Élise, tu peux me parler de Frédéric; Frédéric n'est point celui que j'aimais : semblable au païen qui rend un culte à l'idole qu'il a créée , j'adorais en Frédéric l'ouvrage de mon imagination ; la vérité ou Élise a déchiré le voile, Frédéric n'est plus rien pour moi ; mais, comme je peux tout entendre avec indifférence, de même je peux tout ignorer sans peine , et peutêtre devrais-je vouloir que tu continues à garder le silence, afin de pouvoir consacrer entièrement mes dernières pensées à mon époux et à mes enfants.
CLAIRE D'ALBE
LETTRE XL
CLAIRE A ÉLISE
Je n'en puis plus, la langueur m'accable, l'ennui me dévore, le dégoût m'empoisonne ; je souffre sans pouvoir dire le remède ; le passé et l'avenir , la vérité et les chimères ne me présentent plus rien d'agréable ; je suis importune à moi-même , je voudrais me fuir, et je ne puis me quitter : rien ne me distrait, les plaisirs ont perdu leur piquant, et les devoirs leur importance. Je suis mal partout : si je marche, la fatigue me force à m'asseoir ; quand je me repose , l'agitation m'oblige à marcher. Mon cœur n'a pas assez de place , il étouffe, il palpite violemment : je veux respirer , et de longs et profonds soupirs s'échappent de ma poitrine. Où est donc la verdure des arbres ? Les oiseaux ne chantent plus. L'eau murmure-t-elle encore?
Où est la fraîcheur? où est l'air ? Un feu brûlant court dans mes veines et me consume; des larmes rares et amères mouillent mes yeux et ne me soulagen pas. Que faire? où porter mes pas?
pourquoi rester ici ? pourquoi aller ailleurs? J'irai lentement errer dans la campagne; là, choisissant des lieux écartés, j'y cueillerai quelques fleurs sauvages et desséchées comme moi, quelques soucis , emblèmes de ma tristesse : je n'y mêlerai aucun feuillage , la verdure est morte dans la nature , comme l'espérance dans mon cœur.
Dieu ! que l'existence me pèse ! l'amitié l'embellissait jadis , tous mes jours étaient sereins; une voluptueuse mélancolie m'attirait sous l'ombre des bois ; j'y jouissais du repos et du charme de la nature. Mes enfants ! je pensais a vous alors; je n'y pense plus maintenant que pour être importunée de vos jeux , et tyrannisée par l'obligation de vous rendre des soins. Je voudrais vous ôter d'auprès de moi, je voudrais en oter tout le monde , je voudrais m'en ôter
moi-même Lorsque le jour paraît, je
sens mon mal redoubler. Que d'instants comptés par la douleur 1 Le soleil se
lève , brille sur toute la nature , et la ranime de ses feux : moi seule suis importunée de son éclat; il m'est odieux et me flétrit: semblable au fruit qu'un insecte dévore au cœur, je porte un mal invisible ; et pourtant de vives et rapides
émotions viennent souvent frapper mes sens ; je me sens frissonner dans tout mon corps : mes yeux se portent du même côté, s'attachent sur le même objet ; ce n'est qu'avec effort que je les en détourne : mon ame, étonnée, cherche et ne ti'ouve point ce qu'elle attend ; alors, plus agitée , mais affaiblie par les impressions que j'ai reçues, je succombe tout-à-fait, ma tête penche, je fléchis, et, dans mon morne abattement, je ne me débats plus cantre le mal qui me tue.
LETTRE XLI
ÉLISE A M. D'ALBE
Votre lettre m'a rassurée , mon cousin, j'en avais besoin; et je me félicite^ rais bien plus des changements que vous avez observés chez Claire , si je ne craignais qu'abusé par votre tendresse , vous ne prissiez l'affaissement total des organes pour la tranquillité, et la mort de l'ame pour la résignation.
Je ne m'étonne point de ce que vous inspire la conduite de Claire; je reconnais là cette femme dont chaque pensée était une vertu, et chaque mouvement un exemple. Son cœur a besoin de vous dédommager de ce qu'il a donné involontairement à un autre, et elle ne peut être en paix avec elle-même qu'en vous consacrant tout ce qui lui reste de force et de vie. Vous êtes touché de sa constante attention envers vous, de l'expression tendre dont elle l'anime; vous êtes surpris des soins continuels de son active bienfaisance envers tout ce qui l'entoure. Eh ! mon cousin , ignorez-vous que le cœur de Claire fut créé dans un jour de fête, qu'il s'échappa parfait des mains de la nature, et que, son essence étant la bonté, elle ne peut cesser de faire le bien qu'en cessant de vivre ?
CLAIRE D'ALBE
Je ne vous peindrai point le mal que m'ont fait ses lettres; je rejette avec effroi cette confiance sans bornes qui , lui faisant étouffer jusqu'à l'instinct de son cœur, me rend responsable de sa vie. Elle se reproche comme un forfait d'avoir pu douter de son époux et de son amie, et ce forfait, il faut le dire, c'est nous qui l'avons commis , car c'en est un de tromper une femme comme elle : ses torts furent involontaires , les nôtres sont calculés ; elle repousse les siens avec horreur , nous persistons dans les nôtres de sang-froid. Animée par un motif sublime, elle put se résoudre à taire la vérité. ISous , nous l'avons souillée par de méprisables détours , sans avoir même la certitude de réussir; cependant je ne me reproche rien; et, la vie de Claire dût-elle être le prix de l'exécution de vos volontés , en m'y soumettant, en la sacrifiant ellemême au moindre de vos désirs , je remplis son vœu , je ne fais que ce qu'elle m'eût prescrit, que ce qu'elle ferait elle-même avec transport.
Ne pensez pas pourtant que je fusse d'avis de changer de plan : non , à présent il faut le suivre jusqu'au bout, et il n'est plus temps de reculer, une nouvelle secousse l'épuiserait. ]Mais n'attendez pas que je persiste à lui donner des détails imaginaires sur l'état de Frédéric ; non , elle-même ayant senti que la raison nous engageait à n'en parler jamais , je me bornerai à garder un silence absolu sur ce sujet.
Depuis que Frédéric commence à se lever, il m'a conjurée de lui donner le détail de mes affaires : je l'ai fait avec empressement, dans l'espérance de le distraire ; il les a saisies avec intelligence, il les suit avec opiniâtreté : comment s'en étonner? Claire lui ordonna ce travail.
Il a reçu hier votre lettre, celle où, sans lui parler directement de votre femme, vous la lui peignez à chaque page gaie et tranquille. J'ignore l'effet que ces nouvelles ont produit sur lui , il ne m'en a rien dit ; j'observe seule-
ment que son regard est plus sombre , et son silence plus absolu : il concentre toutes ses sensations en lui-même ; rien ne perce, rien ne l'atteint, rien ne le touche. Ce matin , tandis qu'il travaillait auprès de moi , pour le tirer de sa morne stupeur , j'ai sorti le portrait de Claire de mon sein , et l'ai posé auprès de lui : son premier mouvement a été de me regarder avec surprise , comme pour me demander ce que cela signifiait; et puis , reportant ses yeux sur l'objet qui lui était offert , il l'a contemplé longtemps; enfin me le rendant avec froideur : « Ce n'est pas elle, » m'a-t-il dit ; puis il s'est tu, et s'est remis à l'ouvrage. Quelques heures se sont passées dans un mutuel silence; il ne me questionne que sur mes affaires ; si je l'interroge sur tout autre sujet que Claire, il n'a pas l'air de m'entendre, ou bien il me répond par un signe ou un monosyllabe : j'écarte avec grand soin toute conversation tendante à une entière confiance , car je ne me sentirais pas la force de continuer à le tromper. A chaque instant la pitié m'entraîne à lui ouvrir mon cœur; c'est un besoin qui s'accroît de jour en jour, et mon courage n'est pas à l'épreuve de sa douleur : je n'ai pourtant rien dit encore; mais il ne faut peut-être qu'un mot de sa part, qu'un instant d'épanchement pour m'arracher votre secret. Ah ! mon cousin , pardonnez mon incertitude; mais voir souffrir un malheureux , pouvoir le soulager d'un mot, et se taire, c'est un effort auquel je ne peux pas espérer d'atteindre. Puis-je même le désirer.? voudrais-je étouffer dans mon ame cet ascendant qui nous pousse à adoucir les maux d'autrui ? Ah ! si c'est là une faiblesse , je ne sais quel courage la vau- .rait! Il y a une heure que j'étais avec Frédéric; les cris de ma fille m'ayant forcée à sortir avec précipitation, j'ai oublié sur ma cheminée une lettre de Claire, que je venais de recevoir. L'idée que Frédéric pouvait la lire m'a fait frémir, je suis remontée comme un éclair, il la tenait dans sa main. « Fré-
CLAIRE D'ALBE
déric, qu'avez -vous fait? me suis -je écriée.— Rien qu'elle ne m'eût permis, m'a-t-il répondu. —Vous n'avez donc pas lu cette lettre ? ai-je repris. —Non, elle m'aurait méprisé, « m'a-t-il dit en me la remettant. J'ai voulu louer sa discrétion, sa délicatesse ; il m'a interrompue. «Non, Élise, vous vous méprenez; je n'ai plus ni délicatesse, ni vertu; je n'agis, ne sens et n'existe plus que par elle; et peut-être eussé-je lu ce papier, si la crainte de lui déplaire ne m'eût arrêté. « En finissant cette phrase, il est retombé dans son immobilité accoutumée. Que ne donnerais -je pas pour^ qu'il exhalât ses transports, pour l'entendre pousser des cris aigus, pour le voir se livrer à un désespoir forcené ! combien cet état serait moins effrayant que celui où il est! Concentrant dans son sein toutes les furies de l'enfer , elles le déchirent par cent forces diverses, et ces blessures qu'il renferme s'aigrissent, s'enveniment sur son cœur, et portent dans tout son être des germes de destruction. L'infortuné mérite votre pitié; et, quelle que fût son ingratitude envers vous, son supplice l'expie et l'emporte sur elle.
LETTRE XLII
CLAIRE A ÉLISE
Élise, je crois que le ciel a béni mes efforts , et qu'il n'a pas voulu me retirer du monde avant de m'avoir rendue à moi-même : depuis quelques jours un calme salutaire s'insinue dans mes veines ; je souris avec satisfaction à mes devoirs; la vue de mon mari ne me trouble plus , et je partage le contentement qu'il éprouve à se trouver près de moi; je vois qu'il me sait gré de toute la tendresse que je lui montre, et qu'il en distingue bien toute la sincérité. Son indulgence m'encourage, ses éloges me relèvent , et je ne me crois plus méprisable quand je vois qu'il m'estime encore; mais, à mesure que mon ame se fortifie, mon corps s'affaiblit. Je voudrais vivre pour mon digne époux , c'est
là le vœu que j'aaresse au ciel tous les jours, c'est là le seul prix dont je pourrais racheter ma faute ; mais il faut renoncer à cet espoir. La mort est dans mon sein , Élise, je la sens qui me mine, et ses progrès lents et continus m'approchent insensiblement de ma tombe.
O mon excellente amie ! ne pleure pas sur mon trépas , mais sur la cause qui me le donne; s'il m'eût été permis de sacrifier ma vie pour toi , mes enfants ou mon époux, ma mort aurait fait mon bonheur et ma gloire; mais périr victime de la perfidie d'un homme, mais mourir de la main de Frédéric!.... O Frédéric! ô souvenir mille fois trop cher! Hélas! ce nom fut jadis pour moi l'image de la plus noble candeur; à ce nom se rattachaient toutes les idées du beau et du grand; lui seul me paraissait exempt de cette contagion funeste que la fausseté a soufflée sur l'univers; lui seul me présentait ce modèle de perfection dont j'avais souvent nourri mes rêveries; et c'est de cette hauteur où
l'amour l'avait élevé qu'il tombe
Frédéric , il est impossible d'oublier si vite l'amour dont tu prétendais être atteint; tu as donc feint de le sentir? L'artifice d'un homme ordinaire ne paraît qu'une faute commune , mais Frédéric artificieux est un monstre : la distance de ce que tu es à ce que tu feignais d'être, est immense, et il n'y a point de crime pareil au tien. Mon plus grand tourment est bien moins de renoncer à toi que d'être forcée de te mépriser, et ta bassesse était le seul coup que je ne pouvais supporter.
]Mon amie , cette lettre-ci est la dernière où je te parlerai de lui : désormais mes pensées vont se porter sur de plus dignes objets ; le seul moyen d'obtenir la miséricorde céleste, est sans doute d'emplo)'er le reste de ma vie au bonheur de ce qui m'entoure : je visite mon hospice tous les jours; je vois avec plaisir que ma longue absence n'a point interrompu l'ordre que j'y avais établi. Je léguerai à mon Élise le soin de l'entretenir ; c'est d'elle que ma Laure ap-
CLAIRE D'ALBE
prendra à y veiller à son tour : puisse cette fille chérie se former auprès de toi à toutes les vertus qui manquèrent à sa mère ! Parle-lui de mes torts , surtout de mon repentir; dis-lui que, si je t'avais écoutée, j'aurais vécu paisible et honorée, et que je t'aurais value peutêtre. Que ses tendres soins dédommagent son vieux père de tout le mal que je lui causai; et, pour payer tout ce qu'elle tiendra de toi , puisse-t-elle t'aimer comme Claire !... Adieu, mon cœur se déchire à l'aspect de tout ce que j'aime ; c'est au moment de quitter des objets si chers que je sens combien ils m'attachent à la vie. Élise, tu consoleras mon digne époux , tu ne le laisseras pas isolé sur la terre , tu deviendras son amie, de même que la mère de mes enfants ; ils n'auront pas perdu au change.
LETTRE XLIII
CLAIRE A ÉLISE
Ne t'afiQige point , mon amie, la douce paix que Dieu répand sur mes derniers jours m'est un garant de sa clémence; quelques instants encore, et mon ame s'envolera vers l'éternité. Dans ce sanctuaire immortel , si j'ai à rougir d'un sentiment qui fut involontaire, peut-être l'aurai-je trop expié sur la terre pour en être punie dans le ciel. Chaque jour, prosternée devant la majesté suprême, j'admire sa puissance et j'implore sa bonté; elle enveloppe de sa bienfaisance tout ce qui respire, tout ce qui sent, tout ce qui souffre; c'est là le manteau dont les malheureux doivent réchauffer leurs cœurs. . . Mais, quand la nuit a laissé tomber son obscur rideau, je crois voir l'ombre du bras de l'Éternel étendu vers moi ; dans ces instants d'un calme parfait, l'ame s'élance vers le ciel et correspond avec Dieu, et la conscience , reprenant ses droits , pèse le passé et pressent l'avenir. C'est alors que, jetant un coup d'œil sur ces jours engloutis par le temps, on se demande, non sans effroi, comment ils ont été employés, et, en faisant la revue de sa vie, on compte
par ses actions les témoins qui déposeront bientôt pour ou contre soi. Quel calcul ! qui osera le faire sans une profonde humilité, sans un repentir poignant de toutes les fautes auxquelles on fut entraîné .' O Frédéric ! comment supporteras-tu ces redoutables momentsPQuand il se pourrait qu'innocent d'artifice , tu aies cru sentir tout ce que tu m'exprimais, songe, malheureux, que, pour t'absoudrede ton ingratitude envers ton père, il aurait fallu que le ciel lui-même eût allumé les feux dont tu prétendais brûler , et ceux-là ne s'éteignent point. Et toi , mon Élise , pardonne si le souvenir de Frédéric vient encore se mêler à mes dernières pensées ; le silence absolu que tu gardes à ce sujet me dit assez que je devrais fimiter ; mais, avant de quitter cette terre que Frédéric habite encore, permets-moi du moins de lui adresser un dernier adieu , et de lui dire que je lui pardonne ; s'il reste à cet infortuné quelques traits de ressemblance avec celui que j'aimai, l'idée d'avoir causé ma mort accélérera la sienne , et peut-être n'est-il pas éloigné l'instant qui doit nous réunir sous la voûte céleste. Ah ! quand c'est là seulement que je dois le revoir , serais-je donc coupable de souhaiter cet instant ?
LETTRE XLIV
ÉLISE A M. D'ALBE
Il est donc vrai , mon amie s'affaiblit et chancelle, et vous êtes inquiet sur son état! Ces évanouissements longs et fréquents sont un symptôme effrayant; et un obstacle au désir que vous auriez de lui faire changer d'air. Ah ! sans doute je volerai auprès d'elle , je confierai mes deux fils à Frédéric, c'est une chaîne dont je l'attacherai ici. Je dissimule ma douleur devant lui ; car, s'il pouvait soupçonner le motif de mon voyage ; s'il se doutait que tout ce que vous lui dites de Claire n'est qu'une erreur ; s'il voyait ces terribles paroles que vous n'avez point tracées sans frémir , et que je n'ai pu lire sans désespoir , déjà les ombres de
ft
CLAIRE D'ALBE
la mort couvrent son visage , aucune iorce humaine ne le retiendrait ici.
Non, mon ami, non, je ne vous fais point de reproches, je n'en fais pas même à l'auteur de tous nos désastres .Des qu'un être est atteint par le malheur, il devient sacré pour moi , et Frédéric est dans un état trop affreux pour que l'amertume de ma douleur tourne contre lui; mais mon ame est brisée de tristesse , et je n'ai point d'expressions pour ce que j'éprouve. Claire était le flambeau, la gloire, le délice de ma vie : si je la perds, tous les liens qui me restent me deviendront odieux ; mes enfants , oui , mes enfants eux-mêmes ne seront plus pour moi ([u'une charge pesante : chaque jour, en les embrassant, je penserai que c'est eux qui m'empêchent de la rejoindre; dans ma profonde douleur, je rejette et leurs caresses , et les jouissances qu'ils me promettaient , et tous les nœuds qui m'attachent au monde ; et mon ame désespérée déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.
Ah! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de piété; ce n'est point eux qui l'affaiblissent : au contraire , les âmes passionnées comme la sienne ont besoin d'aliment, et cherchent toujours leurs ressources ou très-loin ou très-près d'elles, dans les idées religieuses oa dans les idées sensibles, et le vide terrible que l'amour y laisse , ne peut être rempli que par Dieu même.
Annoncez-moi à Claire, je compte partir dans deux ou trois jours. Fiez- vous à ma foi , je saurai respecter votre volonté, ma parole et l'état de mon amie, et elle ignorera toujours que son époux, cessant un moment de l'apprécier, la traita comme une femme ordinaire.
LETTRE XLV
ÉLISE A M. D'ALBE
O mon cousin ! Frédéric est parti , et je suis sûre qu'il est allé chez vous, et je tremble que cette lettre , que je vous envoie par un exprès , n'arrive trop tard , et ne puisse empêcher les maux terribles
qu'une explication entraînerait après elle.... Comment vous peindre la scène qui vient de se passer? Aujourd'hui, pour la première fois, Frédéric m'a accompagnée dans une maison étrangère ; muet , taciturne , son regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part à rien de ce qui se faisait autour de lui, et répondait à peine quelques mots au hasard auxdifférentes questions qu'on lui adressait.Tout-à-coup un homme inconnu prononce le nom de madame d'Albe; il dit qu'il vient de chez elle , qu'elle est mal, mais très-mal... Frédéric jette sur moi un œil hagard et interrogatif, et, voyant des larmes dans mes yeux , il ne doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cethomme et lequestionne. En vain je l'appelle, en vain je lui promets de lui tout dire, il me repousse avec violence en s'écriant : « INon , vous m'avez trompé, je ne vous crois plus. » L'homme qui venait de parler, et qui n'avait été chez vous que pour des affaires relatives à votre commerce, étourdi de l'effet inattendu de ce qu'il a dit, hésite à répondre aux questions pressantes de Frédéric.
Cependant , effrayé de l'accent terrible de ce jeune homme , il n'ose résister ni à son ton ni à son air. » Ma foi , dit-il , madame d'Albe se meurt , et l'on assure que c'est à cause d'une infidélité d'un jeune homme qu'elle aimait, et que son mari a chassé de chez elle. » A ces mots, Frédéric jette un cri perçant , renverse tout ce qui se trouve sur son passage, et s'élance hors de la chambre; je me précipite après lui, je l'appelle, c'est au nom de Claire que je le supplie de m'entendre, il n'écoute rien : nulle force ne peut le retenir , il écrase tout ce qui s'oppose à sa fuite; je le perds de vue. Je ne l'ai pas revu, et j'ignore ce qu'il est devenu ; mais je ne doute point qu'il n'ait porté ses pas vers l'asile de Claire; je tremble qu'elle ne le voie ; la surprise, l'émotion, épuiseraient ses forces. Omon ami ! puisse ma lettre arriver h. temps pour prévenir un pareil malheur ! L'insensé ! dans son féroce délire, il ne songe pas que son apparition subite peut tuer
CLAIRE
celle qu'il aime. Ah ! s'il se peut , empêchez-ies de se voir, repoussez-le de votre maison , qu'il ne retrouve plus en vous ce père indulgent qui justiliait tous ses torts; faites tonner l'honneur outragé, accablez-ledevotreindignation: que vous fait sa fureur , ses imprécations, sa douleur même ? Songez que c'est lui qui est le meurtrier de Claire, que c'est lui qui a porté le trouble dans cette ame céleste, et qui a terni une réputation sans tache : car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas l'écho fidèle de l'opinion publique ? Ce monde barbare , odieux et injuste, a déshonoré mon amie: sans égard pour ce qu'elle fut, il la jugea la rigueur sur de trompeuses apparences, mais ne distingue pas la femme tendre et irréprochable de la fenune adultère.
Eh! quand ma Claire retrouverait toutes ses forces contre l'amour, en aurait-elle contre la perte de l'estime publique?
Celle qui la respecta toujours, qui la regardait comme le plus bel ornement de son sexe, pourrait-elle vivre après l'avoir perdue ? >on , Claire , meurs , quitte une terre qui ne sut pas te connaître, et qui n'était pas digne de te porter; abreuvée de larmes et d'outi-ages, va demander au ciel le prix de tes douleurs , et que les anges, empressés auprès de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur semblable.
Ici finissent les lettres de Claire, le reste est un récit écrit de la main d'HIise ; sans doute elle en aura recueilli les principaux traits de la bouche de son amie, el elle les aura confiés u papier pour que la jeûne Laure, en les lisant un jour, put se préserver des passions dont sa déplorable mère arail été la Tictime.
Il était tard, la nuit commençait à s'étendre sur l'univers; Claire, faible et languissante, s'était fait conduire au bas de son jardin, sous l'ombre des peupliers qui cou\Tent l'urne de son père , et où sa piété consacra un autel à la Divinité. Humblement prosternée sur le dernier degré, le cœur toujours dévoré de l'image de Frédéric, elle implorait la clémence du ciel pour un être si cher, et des forces pour l'oublier. Tout-à-coup une marche précipitée l'arrache à ses médita-
lions ; elle s'étonne qu'on vienne la troubler, et, tournant la tête, le premier objet qui la frappe c'est Frédéric ; Frédéric , pâle, éperdu, couvert de sueur et de poussière. A cet aspect , elle croit rêver, et reste immobile comme craignant de faire un mouvement qui lui arrache son erreur. Frédéric la voit et s'arrête ; il contemple ce visage charmant qu'il avait laissé naguère brillant de fraîclieur et de jeunesse ; il le retrouve flétri , abattu ; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le sceau de la mort est déjà empreint dans tous ses traits ; il veut parler et ne peut articuler un mot; la violence de la douleur a suspendu son être. Claire, toujours immobile, les bras étendus vers lui , laisse échapper le nom de Frédéric : à cette voix, il retrouve la chaleur et la vie, et, saisissant sa main décolorée: « Non, s'écrie-t-il, tu ne l'as pas cru, que Frédéric ait cessé de l'aimer; non, ce blasphème horrible, épouvantable, a été démenti par ton cœur. O ma Claire ! en te quittant , en renonçant à toi pour jamais, en supportant la vie pour l'obéir, j'avais cru avoir épuisé la coupe amère de l'infortune ; mais, si lu as douté de ma foi, je n'en ai
goûté que la moindre partie Parle
donc , Claire , rassure-moi , romps ce silence mortel qui me glace d'effroi.» En disant ces mots , il la pressait sur son sein avec ardeur. Claire , le repoussant doucement, se lève, fixe les yeux sur lui, et, le parcourant long-temps avec surprise: « O toi, dit-elle, qui me présentes l'image decelui que j'ai tant ainnî ! toi , l'ombre de ce Frédéric dont j'avais fait mon dieu! dis, descends-tu du céleste séjour pour m'apprendre que ma dernière heure approche.' et es-tu l'ange destiné à me guider vers l'éternelle région ? — Qu'ai-je entendu ? lui répond Frédéric; est-ce toi qui me méconnais?
Claire, ton cœur est-il donc changé comme tes traits, et reste-t-il insensible auprès de moi ? — Quoi ! il se pourrait que tu sois toujours Frédéric! s'écriet-eile, mon Frédéric ex'isterait encore?
On me l'avait dit perdu ; l'am.itié m'au-
CLAIRE
rait-elle donc trompée?— Oui, interrom- ])it-il avec véhémence, une affreuse ti'aiiison me faisait paraître infidèle à tes yeux , et te peignait à moi gaie et paisible ; on nous faisait mourir victimes l'un de l'autre , on voulait que nous enfonçassions mutuellement le poignard ilans nos cœurs. Crois-moi, Claire, amitié , foi , honneur ,'tout est faux dans le monde ; il n'y a de vrai que l'amour , il n'y a de réel que ce sentiment puissant et indestructible qui m'attache à ton être, et qui , dans ce moment même , te domine ainsi que moi : ne le combats plus, ô mon ame ! livre-toi à ton amant ; partage ses transports, et, sur les bornes de la vie où nous touchons l'un et l'autre, goûtons , avant de la quitter , cette félicité suprême qui nous attend dans l'éternité.» Frédéric dit; et, saisissant Claire, il la serre dans ses bras , il la cou\Te de baisers, il lui prodigue ses brûlantes caresses ; l'infortunée , abattue par tant de sensations, palpitante, oppressée, à demi vaincue par son cœur et par sa faiblesse, résiste encore, le repousse et s'écrie : « jMalheureux ! quand l'éternité va commencer pour moi, veux-tu que je paraisse déshonorée devant le tribunal de Dieu? Frédéric, c'est pour toi que je t'implore, la responsabilité de mon crime retombera sur ta tête.— Eh bien ! je l'accepte , interrompit-il d'une voix terrible; il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la possession de Claire ; qu'elle m'appartienne un instant sur la terre , et que le ciel m'écrase pendant l'éternité ! .. L'amour a doublé les forces de Frédéric , l'amour et la maladie ont
épuisé celles de Claire Elle n'est plus
à elle, elle n'est plus à la vertu ; Frédéric est tout, Frédéric l'emporte Elle
l'a goûté dans toute sa plénitude cet éclair de délice qu'il n'appartient qu'à l'amour de sentir; elle l'a connue cette jouissance délicieuse et unique, rare et divine comme le sentiment qui l'a créée : son ame, confondue dans celle de son amant, nage dans un torrent de volupté: il fallait mourir alors ; mais Claire était coupable, et la punition l'attendait au
réveil. Qu'il fut terrible ! quel gouffre il présenta à celle qui vient de rêver le ciel ! Elle a violé la foi conjugale ! elle a souillé le lit de son époux ! La noble Claire n'est plus qu'une infâme adultère! Des années d'une vertu sans tache, des mois de combats et de victoires sont effacés par ce seul instant ! Elle le voit , et n'a plus de larmes pour son malheur ; le sentiment de son crime l'a dénaturée ; ce n'ept plus cette femme douce et tendre , dont l'accent pénétrant maîtrisait l'ame des êtres sensibles, et en créait une aux indifférents ; c'est une femme égarée, furieuse, qui ne peut se cacher sa perfidie , et qui ne peut la supporter. Elle s'éloigne de Frédéric avec hoi'reur, et, élevant ses mains treml)lantes vers le ciel : « Éternelle justice ! s'écrie-t-elle , s'il te reste quelque pitié pour la vile créature qui ose t'implorer encore, punis le lâche artisan de mon malheur ; qu'errant, isolé dans le monde, il y soit toujours poursuivi par l'ignominie de Claire et les cris de son bientaiteur. Et toi , homme perfide et cruel , contemple ta victime , mais écoute les derniers cris de son cœur : il te hait , ce cœur , plus encore qu'il ne t'a aimé ; ton approche le fait frémir , et ta vue est son plus grand supplice.
Éloigne-toi, va, ne me souille plus de tes indignes regards. » Frédéric, embrasé d'amour et dévoré de remords, veut fléchir son amante : prosterné à ses pieds, il l'implore, la conjure; elle n'écoute rien; le crime a anéanti l'amour , et la voix de Frédéric ne va plus à son cœur. Il fait un mouvement pour se rapprocher d'elle ; effrayée, elle s'élance auprès de l'autel divin, et, l'entourant de ses bras, elle dit : « Ta main sacrilège osera-t-elle m'atteindre jusqu'ici? Si ton ame basse et rampante n'a pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la terre , respecte au moins le ciel , et que ton impiété ne vienne pas m'outrager jusque dans ce dernier asile. C'est ici, ajouta-t-elle dans un transport prophétique , que je jure que cet instant où je te vois est le dernier où mes yeux s'ouvriront sur toi : si tu demeures encore , je saurai trouver
CLAIRE D'ALBE
une mort prompte ; et que le ciel m'anéantisse à l'instant où tu oserais reparaître devant moi. »
Frédéric , terrassé par cette horrible imprécation , et frémissant que le moindre délai n"assassine son amante, s'éloigne avec impétuosité. Mais, à peine est-il hors de sa vue , qu'il s'arrête ; il ne peut sortir du bois épais qui les couvre sans l'avoir entendue encore une fois, et, élevant la voix, il s'écrie : « O toi que je ne dois plus revoir ! toi qui , d'accord avec le ciel, viens de maudire l'infortuné qui t'adorait ! toi qui , pour prix d'un amour sans exemple, le condamnes à un exil éternel ; toi enfin dont la haine l'a proscrit de la surface du monde ; ô Claire ! avant que l'immensité nous sépare à jamais , avant que le néant soit entre nous deux, que j'entende encore ton accent, et, au nom du tourment que j'endure , que ce soit un accent de pitié ! » Il se tait , il ne respire pas , il
étouffe les horribles battements de son cœur pour mieux écouter, il attend la voix de Claire Enfin ces mots faibles , tremblants, et qui percent à peine le repos universel de la nature, viennent frapper ses oreilles et calmer ses sens : Va, malheureux, je te pardonne.
L'indignation avait ranimé les forces de Claire, l'attendrissement les anéantit; subjuguée par l'ascendant de Frédéric , à l'instant où, en lui pardonnant, elle sentit qu'elle l'aimait encore, elle tomba sans mouvement sur les degrés de l'autel.
CependantM. d'Albe, qui n'avait point reçu la lettre d'Élise , et qui était sorti pour quelques heures, apprend à son retour que Frédéric a paru dans la maison : ilfrémit , et demande sa femme ; on lui dit qu'elle est allée, selon son usage , se recueillir près du tombeau de sonpère. Il dirige ses pas de ce côté ; la lune éclairait faiblement les objets, il appelle Claire, elle ne répond point; sa première idée est qu'elle a fui avec Frédéric; la seconde, plus juste, mais plus terrible encore , est qu'elle a cessé d'exister. Il se hâte d'arriver. Enfin , à la lueur des rayons argentés qui percent à
travers les tremblants peupliers, il aperçoit un objet une robe blanche
il approche c'est Claire étendue sur
le marbre et aussi froide que lui. A cette vue, il jette des cris perçants ; ses gens l'entendent et accourent. Ah ! comment peindre la consternation universelle !
Cette femme céleste n'est plus ; cette maîtresse adorée,cet ange de bienfaisance n'est plus qu'une froide poussière ! La désolation s'empare de tous les coeurs : cependant un mouvement a ranimé l'espérance ; on se hâte, on la transporte, les secours volent de tous côtés. La nuit entière se passe dans l'incertitude; mais le lendemain une ombre de chaleur renaît, et ses yeux se rouvrent au jour, au moment même où Élise arrivait auprès d'elle.
Cette tendre amie avait suivi sa lettre de près , mais sa lettre n'était point arrivée; un mot de M. d'Albe l'instruit de tout, elle entre éperdue. Claire ne la méconnaît point , elle lui tend les bras ; Élise se précipite , Claire la presse sur son cœur déjà atteint des glaces de la mort. Elle veut que l'amitié la ranime et lui rende la force d'exprimer ses dernières volontés : son œil mourant cherche son époux, sa voix éteinte l'appelle; elle prend sa main , et, l'unissant à celle de son amie , elle les regarde tous deux avec tristesse , et dit : « Le ciel n'a pas voulu que je meure innocente. L'infortunée que vous voyez devant vous s'est couverte du dernier opprobre , mes sens égarés m'ont trahie, et un ingrat, abusant de ma faiblesse , a brisé les nœuds sacrés qui m'attachaient à mon époux.
Je ne demande point d'indulgence; ni lui ni moi n'avons droit d'y prétendre ; il est des crimes que la passion n'excuse pas , et que le pardon ne peut atteindre.... » Elle se tait; en l'écoutant, l'ame d'Élise se ferme à toute espérance; elle est sûre que son amie ne survivra pas à sa honte.
INI. d'Albe, consterné de ce qu'il entend, ne repousse pas néanmoins la main qui l'a trahi. « Claire, lui dit-il, votre faute est grande sans doute , mais
54 CLAIRE
il vous reste encore assez de vertus pour faire mon bonheur , et le seul tort que je ne vous pardonne pas est de souhaiter une mort qui me laisserait seul au monde. » A ces mots, sa femme lève sur lui un œil attendri et reconnaissant :
« Cher et respectable ami, lui dit-elle , croyez que c'est pour vous seul que je voudrais vivre, et que mourir indigne de vous est ce qui rend ma dernière heure si amère. Mais je sens que mes forces diminuent, éloignez- vous l'un et l'autre, j'ai besoin de me recueillir quelques moments , afin de vous parler encore. «
Élise ferme doucement le rideau et ne profère pas une parole; elle n'a rien à dire, rien à demander, rien à attendre : l'aveu de son amie lui a appris que tout était fini , que l'arrêt du sort était irrévocable , et que Claire était perdue pour elle,
M. d'Albe, qui la connaît moins, s'agite et se tourmente; plus heureux qu'Élise, il craint, car il espère; il s'étonne de la tranquillité de celle-ci , sa muette consternation lui paraît de la froideur; il le dit, et s'en irrite. Élise , sans s'émouvoir de sa colère, se lève doucement, et, l'entraînant hors de la chambre : « Au nom de Dieu ! lui ditelte, ne troublez pas la solennité de ces moments par de vains secours qui ne la sauveront point, et calmez un emportement qui peut rompre le dernier fil qui la retient à la vie. Craignez qu'elle ne s'éteigne avant de nous avoir parlé de ses enfants : sans doute son dernier vœu sera pour eux; tel qu'il soit, fiit-il de lui survivre, je jure de le remplir. Quant à son existence terrestre , elle est finie : du moment que Claire fut coupable, elle a dû renoncer au jour ; je l'aime trop pour vouloir qu'elle vive, et je la connais trop pour l'espérer. « L'air imposant et assuré dont Élise accompagna ces mots fut un coup de foudre pour M. d'Albe, il lui apprit que sa femme était morte.
Élise se rapprocha du lit de son amie : assise à son chevet, toujours immobile
et silencieuse, il semblait qu'elle attendît le dernier souffle de Claire pour exhaler le sien.
Au bout de quelques heures, Claire étendit la main , et prenant celle d'Élise : « Je sens que je m'éteins, dit-elle, ii faut me hâter de parler : fais sortir tout le monde, et que M. d'Albe reste seul avec toi. « Élise fait un signe, chacun se retire ; le malheureux époux s'avance sans avoir le courage de jeter les yeux sur celle qu'il va perdre ; il se reproche intérieurement d'avoir peut-être causé sa mort en la trompant. Claire devine son repentir, et croit que son amie le partage ; elle se hâte de les rassurer. « Ne vous reprochez point, leur dit-elle , de m'avoir déguisé la vérité , votre motif fut bon , et ce moyen pouvait seul réussir ; sans doute il m'eût guérie , si l'effrayante fatalité qui me poursuit n'eût renversé tous vos projets. » Élise ne répond rien , elle sait que Claire ne dit cela que pour calmer leur conscience agitée, et elle ne se justifie pas d'un tort qui retomberait en entier sur M. d'Albe; mais celui-ci s'accuse, il rend à Élise la justice qui lui est due en apprenant à Claire qu'elle n'a cédé qu'à sa volonté. Elle est dédommagée de sa droiture, un léger serrement de main, que M. d'Albe n'aperçoit pas , la récompense sans le punir. Claire reprend la parole. « O mon ami ! dit-elle en regardant tendrement son mari, nul n'est ici coupable que moi; vous, qui n'eûtes jamais de pensées que pour mon bonheur , et que j'offensai avec tant d'ingratitude, est-ce à vous à vous repentir? » M. d'Albe prend la main de sa femme et la couvre de larmes ; elle continue : « Ne pleurez point , mon ami , ce n'est pas à présent que vous me perdez : mais, quand , par une honteuse faiblesse , j'autorisai l'amour de Frédéric; quand, par un raisonnement spécieux, je manquai de confiance en vous pour la première fois de ma vie ; ce fut alors que, cessant d'être moi-même, je cessai d'exister pour vous. Dès l'instant où je m'écartai de mes principes , les
CLAIRE
anneaux sacrés qui les liaient ensemble se brisèrent, et me laissèrent sans appui dans le vague de l'incertitude ; alors la séduction s'empara de moi , fascina mes yeux , obscurcit le sacré flambeau de la vertu, et s'insin'ia dans tous mes sens; au lieu de m'arracher à l'attrait qui m'entraînait , je l'excusai , et dès lors la chute devint inévitable. O toi, mon Élise! continua-t-elle avec un accent plus élevé , toi qui vas devenir la mère de mes enfants , je ne te recommande point mon fils , il aura les exemples de son père; mais veille sur ma Laure , que son intérêt l'emporte sur ton amitié. Si quelques vertus honorèrent ma vie, dis -lui que ma faute les effaça toutes ; en lui racontant la cause de ma mort, garde-toi bien de l'excuser, car dès lors tu l'intéresserais à mon crime : qu'elle sache que ce qui m'a perdue, est d'avoir coloré le vice des charmes de la vertu; dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la méconnaît; car, en la faisant servir de voile à son hideux ennemi , on nous trompe, on nous égare, et on nous approche de lui quand nous croyons n'aimer qu'elle Enfin, Élise, ajoutât-elle en s'affaiblissant, répète souvent à ma Laure que, si une main courageuse f t sévère avait dépouillé le prestige dont jentourais mon amour, et qu'on n'eût pas craint de me dire que celle qui comjinse avec l'honneur l'a déjà perdu, et (| le jamais il n'y eut de nobles effets d'une cause vicieuse , alors sans doute j'eusse foulé aux pieds le sentiment dont
j'expire aujourd'hui » Ici Claire fut
forcée de s'interrompre, en vain elle voulut achever sa pensée , ses idées se troublèrent , et sa langue glacée ne put
articuler que des mots entrecoupés
Au bout de quelques instants , elle demanda la bénédiction de son époux; en la recevant, un éclair de joie ranima ses yeux. « A présent je meurs en paix,
dit-elle, je peux paraître devant Dieu
Je vous offensai plus que lui , il ne sera
pas plus sévère que vous. » Alors, jetant sur lui un dernier regard , et serrant la main de son amie , elle prononça le nom de Frédéric , soupira et mourut. Quelques jours après , 31. d'Albe reçut ce billet écrit par Élise et dicté par Claire :
CLAIRE A M. D'ALBE
« Je ne veux point faire rougir mon époux en prononçant devant lui un nom (p^i'il déteste peut-être ; mais pourra-t-il oublier que cet infortimé voulait fuir cet asile, et que mon ordre seul l'y a retenu; que, dans notre situation mutuelle , ses devoirs étant moindres , ses torts le sont aussi , et que mon amour fut un crime quand le sien n'était qu'une faiblesse? Il est errant sur la terre , il a vos malheurs à se reprocher, il croira avoir causé ma mort, et son coeur est né pour aimer la vertu. O mon époux ! mon digne époux ! la pitié ne vous dit-elle rien pour lui , et n'obtiendra-t-il pas une miséricorde que vous ne m'avez pas refusée ? »
Pour remplir les dernières volontés de sa femme, M. d'Albe s'informa de Frédéric dans tous les environs ; il fît faire les perquisitions les plus exactes dans le lieu de sa naissance ; tout fut inutile , ses recherches furent infructueuses ; jamais on n'a pu découvrir où il avait traîné sa déplorable existence , ni quand il l'avait terminée ; jamais nul être vivant n'a su ce qu'il était devenu. On dit seulement qu'aux funérailles de Claire, un homme inconnu, enveloppé d'une épaisse redingote, et couvert d'un large chapeau , avait suivi le convoi dans un profond silence ; qu'au moment où l'on avait posé le cercueil dans la terre, il avait tressailli, et s'était prosterné la face dans la poussière , et qu'aussitôt que la fosse avait été comblée , il s'était enfui impétueusement en s'écriant : « A présent je suis libre , tu n'y seras pas long-temps seule ! »