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CHAPITRE III

Depuis le départ du roi , la triste Bérengère n'avait cessé de prier et de verser des larmes; elle se représentait sans cesse cet époux si cher, en proie à la fureur des Musulmans; dans ses rêves elle le voyait tantôt chargé de fers, tantôt

couvert de blessures ; et durant le jour , son imagination alarmée lui confirmait tous ces lugubres présages, car lorsque le cœur est plein d'amour , il est plein de frayeurs. En vain l'archevêque de Tyr s'efforçait de calmer cette peine si vive , en la peignant comme une offense envers Dieu; la jeune reine pleurait alors sur sa faute, sans pouvoir cesser de pleurer aussi sur l'absence d'un époux. Mais ce que n'avaient pu faire ni les exhortations de Guillaume, ni l'exemple de Mathilde, fut produit en un instant par l'arrivée de l'esquif que Richard lui envoyait. Elle entendit à peine le récit de sa victoire, elle songea seulement qu'il était en sûreté, que dans peu elle allait le revoir, et ses larmes se séchant tout-à-coup , elle passa de la plus mortelle tristesse au

' comble de la joie.

' IMathilde , en apprenant qu'elle allait

■ i enfin atteindre le but de son voyage, re- ; ; mercia Dieu d'un cœur aussi soumis N qu'elle s'était résignée au délai ordonné ■ . par son frère ; trop pieuse pour livrer son

âme à aucun sentiment extrême de joie " 1 ou de chagrin , elle regardait comme un ''■ I péché le désespoir si violent dont Béren-

■ i gère avait été accablée en se séparant du ' : roi , et quand cette épouse désolée lais-

■ ; sait échapper en sa présence les cris de sa *i tendresse et de ses regrets, la chaste '^ , vierge , qui jusqu'alors avait ignoré qu'il 'i-étaitdes passions, étonnée d'un langage

si nouveau, s'alarmait de l'entendre, et se

royait coupable de prêter l'oreille aux

jccents d'un pur et légitime amour; la

•ougeur sur le front , elle confia ses scru-

)ules à l'archevêque de Tyr , et le véné-

■able Guillaume, qui, dans le secret de

a confession , n'avait jamais reçu d'aveu

lussi pudique , crut voir dans la beauté

(ui s'humiliait ainsi devant lui, l'Eve cé-

este au premier réveil du monde , et il se

romit bien de ne jamais abandonner la

irection d'une conscience dont l'ex-

rême délicatesse annonçait à l'univers

ne sainte de plus.

Quoique la galanteriefutregardée alors omme un devoir et comme une sorte de loire, quoique Bérengère eût à sa suite

plusieurs des plus distingués et des plus nobles chevaliers des cours de France et d'Angleterre, nul pourtant ne fut assez hardi pour oser offrir des vœux à la jeune Mathilde; malgré l'éclat de ses charmes, la séduction de ses grâces , et la langueur de ses grands yeux bleus, il y avait dans toute sa personne une sorte de pureté qui imposait aux désirs, leur défendaitde naître ; et l'habit religieux dont elle couvrait un corps formé par l'amour, la garantissait moins encore des tendres entreprises, que le respect qu'inspirait sa pudeur. Elle se montrait peu aux regards des hommes, mais à l'aspect de la vierge, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine , à demi-cachée par un long voile de lin , et toute brillante de la primitive innocence, chacun, frappé d'une religieuse admiration, reculait quelques pas comme indigne de l'approcher. La reine aimait beaucoup trop Mathilde, pour ne pas s'affliger vivement des vœux qu'elle devait prononcer : ce n'était ni la solitude, ni l'obscurité de l'asile où elle allait s'ensevelir , qui lui paraissait un malheur, mais bien d'y vivre sans amour; si elle concevait facilement qu'on pût dédaigner une couronne, elle ne comprenait pas qu'on renonçât à un époux : plus d'une fois elle ne put s'empêcher de dire sa pensée à sa jeune sœur; mais quand elle s'efforçait de tenter son ambition, en l'éblouissant de l'éclat du trône et de cette foule de sceptres dont tant de rois s'estimeraient heureux d'orner sa beauté; quand, plus souvent encore, elle cherchait à émouvoir son cœur, en lui peignant les charmes d'une union conjugale, jNIathilde se détournait, en rougissant de la vue de pareils tableaux, non par la crainte qu'ils ne la tentassent, mais par la honte de les voir : alors Bérengère , attentive à ne point blesser une si délicate pudeur , ne lui parlait plus que de ces purs et chastes sentiments qui ont seuls le droit d'attendrir le cœur d'une vierge : c'étaient les regrets du meilleur des frères: c'était la doulçur d'une mère inconsolable de vivre séparée de son plus cher enfant: c'était enfin l'amitié qui les

unissait toutes deux, et dont la privation laisserait un vide dans son cœur , que Tamour même de Richard ne remplirait pas entièrement. A de si pathétiques peintures, la rei.:e faisait succéder des fêtes ou la magnificence s'unissait à la galanterie, et auxquelles il était difficile que la princesse Mathilde n'assistât pas quelquefois ; mais en vain le siècle étalait ses pompes, en vain la nature faisait parler ses tendresses; courageuse et modeste, la jeune vierge dédaignait tous les terrestres biens, et traversait le monde, occupée seulement du ciel.

Après quelques jours d'une navigation heureuse quoique lente, le vaisseau se trouva en vue des côtes d'Asie ; et déjcà on apercevait le port de Ptolémaïs , comme un point dans l'horizon , lorsque le veut , s'élevant tout-à-coup avec violence, rendit tous les efforts des matelots inutiles; le pilote lui-même abandonna son gouvernail à la fureur des Ilots ; et , en moins de trente-six heures, la force de la tempête eut poussé le navire contre les bancs de sable qui s'étendent aux environs de Damiette; là il fut surpris par un vaisseau ennemi qui , voyant la détresse des Chrétiens, crut qu'il lui serait facile de s'en emparer ; mais des sujets qui avaient à défendre leur reine, et des chevaliers qui combattaient pour la religion et la beauté, ne devaient se rendre qu'en perdant la vie. A la tête des guerriers, le plusjeuneetleplus vaillant de tous, .Tosselin de Montmorency, l'épée à la main, résistait avec une telle intrépidité, que déjà les Infidèles commençaient à plier, lorsqu'un esquif, sorti du port de Damiette, fit changer la fortune : à la vue du drapeau jaune et noir qu'il portait, les Sarrazins s'écrièrent d'une commune voix : Malek Idhel! Malek Àdhell et ce nom leur rendant le courage prêt à les abandonner, ils recommencèrent le combat avec une nouvelle ardeur. Tandis que Josselin, animé d'une valeur héroïque, s'élance au milieu des ennemis, les presse, les pousse, les menace, précipite les uns dans la mer, frappe les autres, eiitasse les viclimes , faii couier des ruisseaux de

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sang , et se forme un rempart des armes , des débris , et des cadavres des Infidèles ; l'archevêque de Tyr , qui était auprès des princesses, ayantentendu retentir le nom de IMalek Adhel, tombe à genoux, et s'écrie : « Humiliez-vous avec moi , car notre heure est venue ; rien ne résiste à Malek Adhel. » La princesse obéit et se prosterne; mais la reine, d'une voix déchirante , lui dit , en fondant en larmes : « 0 mon père, qu'est-ce donc que cet affreux, cet horrible Sarrazin, dont la valeur va m'enlever à mon époux? — Malek Adhel:; est frère de Saladin : de tous les ennemis des Chrétiens, c'est le plus terrible sans doute; je l'ai vu, le fer et la flamme à la main , réduire en cendres nos bourgs et nos campagnes; sans lui jamais Jérusalem ne serait tombée, jamais Saladin n'eut fait flotter ses drapeaux sur letempledu Christ. "Guillaume achevait à peine ces paroles , qu'un bruit de chaînes et un cliquetis d'armes lui apprit que leur fu-; neste sort était accompli; aussitôt il se hâta d'aller joindre ses frères, espérant adoucir leurs maux par ses prières ; depuis long-temps il connaissait Malek Adhel , et n'ignorait pas l'ascendant que sa haute sagesse lui donnait sur l'àme de ce guerrier. Tandis qu'il l'implore, lej deux infortunées princesses se retirent dans l'endroit le plus obscur du vaisseau attendant en tremblant les chaînes doni on va les charger. La reine , au désespoii d'un événement qui la sépare de sor époux, exhale sa douleur par des larme; et des sanglots, en appelant le brave Ri chard àson aide : Mathilde, plus résignée quoique frémissant de se voir sous 1; I puissance des ennemis de la foi , pressi r contre son sein le reliquaire de l'abbesse j et à genoux devant Dieu , lui demande ui i secours qu'elle n'attend que de lui. Mai i tout-a-coup la porte de la chambre oi I elles sont renfeiinées se brise avec fracas ij plusieurs hommes s'y précipitent : à 1 vue de l'habit musulman, Mathilde s; détourne avec horreur, en invo(;uant d ' nouveau le saint reliquaire : le chef de vainqueurs s'approche de la reine, d'uJ air fier mais respectueux, et lui dit

MATH « Çiàtiriez votre èflroi, Madame, vous n'êtes point esclave , vous serez traitée dans mon palais avec tous les honneurs dus à votre haute naissance ; je vous jure, au nom du Prophète, qu'aucun des gens de votre suite ne portera des chaînes ; je leur demande seulement leur parole de demeurer à Damiette, et de ne point essayer de rejoindre le camp des Croisés, avant que Saladin , mon frère , instruit de votre arrivée dans ses états , n'ait traité avec le roi d'Angleterre du prix qu'il met à votre rançon. »

Bérengère accepta avec joie des conditions généreuses qui lui donnaient l'espoir d'être bientôt rendue à son époux ; touchée d'ailleurs des manières nobles et polies du prince arabe , elle répondit avec reconnaissance, promit ce qu'il demandait, et se prépara à quitter le vaisseau pour se rendre dans le palais de son nouveau maître ; maisauparavant ellelui dit, t'ii montrant Mathilde : « Seigneur, cette jeune vierge est la sœur de Richard; ne nous séparez point ; la douceur de pleurer ensemble est la seule qui nous reste, et un si généreux vainqueur ne voudra pas nous l'arracher. « Malek Adhel aperçut alors la princesse, et s'approcha d'elle pour lui donner la main ; mais .Mathilde , dont le nom abhorré de Saladin venait de redoubler l'effroi , s'éloigna avec terreur lu frère de ce grand eimemi de Dieu , et , ^'enveloppant dans son voile pour ne pas p voir, elle réponait en tremblant, et >ans lever les yeux, qu'elle suivrait la eine.

En arrivant sur letillac, Malek Adhel

nie un coup d'oeil curieux sur ses deux

instres prisonnières, dont jusqu'à ce

iment les traits lui avaient été cachés

• l'obscurité : admirateur idolâtre de

beauté, la flgure de la reine d'Angle-

trre ne fixe pas long-temps ses regards,

I les détourne sur la princesse qui venait

' :itr'ouvrir son voile pour descendre

■lis la chaloupe; ce mélange de douceur

t de majesté répandu dans toute sa per-

onne , la blancheur de ce front ingénu ,

e modeste incarnat de ses joues, ces ti-

. jjiiides regards attachés vers la terre , cet

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habit, emblème de la chasteté; enfin, ce genre de beauté inconnu au climat oii vivait Malek Adhel, l'étonné, le frappe; il demeure interdit, il ne sait ce qu'il éprouve : jusqu'alors amant absolu des plus célèbres beautés de l'Asie, qui toutes maîtrisaient également ses sens , jamais son cœur n'avait été ému ; pour la première fois il vient de l'être : le fier Arabe tremble devant une femme , et , sans lever les yeux, une vierge chrétienne vient d'enchaîner le frère du souverain de la Syrie, de l'Egypte, et des trois Arables. C'était beaucoup pour un vainqueur musulman d'être poli envers un sexe que ^Mahomet a destiné à l'esclavage. Malek Adhel , étranger à la croyance d'Europe, ne pouvait partager le respect religieux que l'habit de ^Mathilde inspirait à des Chrétiens, et, puisqu'il avait osé l'aimer, il devait oser le lui dire : aussi , chargeant un de ses officiers du soin de conduire la reine, il court à la princesse, l'enlève dans ses bras, la transporte dans la chaloupe, s'assied auprès d'elle, et veut s'emparer d'une de ses mains; mais la jeune vierge , épouvantée de l'audace du musulman , se rejette en arrière avec autant d'effroi que si l'abîme des enfers se fut ouvert devant elle; dans ce moment ses yeux se sont levés sur Malek Adhel , et la surprise la rend immobile ; jusqu'à ce jour, elle s'était figuré un Sarrazia comme la plus hideuse des créatures , et semblable en tout à l'effroyable portrait que le Saint-Esprit nous fait de Satan dans les Ecritures : au lieu des traits du démon , elle aperçoit la plus majestueuse figure, un air fier et martial, un regard où la noblesse d'une belle àme se peint to;;t entière; étonnée, éperdue, ne sachant si un prestige infernal la séduit et l'aveugle, elle se précipite aux pieds de l'archevêque de Tyr qui vient d'arriver auprès d'elle, et, cachant sa tête contre sa robe, elle s'écrie : « O mon père, mon

père ! » Guillaume connaît l'extrême

dévotion de Mathilde , et croit voir , dans le sentiment qu'elle éprouve, l'hunnliation d'avoir été enlevée par un Infidèle et la douleur de se sentir sous sa dépcn-

lîance; il la relève, l'encourage, et tandis qu'il la soutient d'une main, il porte l'autre vers son front qu'il incline devant Malek Adhel, en lui disant : « Seigneur, cette jeune fille que vous voyez devant vous, pale et tremblante, n'appartient plus au monde : placée par sa naissance à côté du trône de Richard , elle en est descendue pour se consacrer à Dieu par des vœux d'éternelle chasteté : l'approche d'un homme est pour elle une souillure, et jusqu'à ce jour, nul chevalier chrétien n'a osé regarder d'un œil profane la vierge du Seigneur; permettez donc, ô noble Malek Adhel! que, renfermée dans l'intérieur de votre palais, à l'abri de tous les regards, (idèle à sa loi , elle demeure solitaire et cachée jusqu'à l'instant niarquépoursadélivrance par leciel, le grand Richard , et l'illustre Saladin. » En achevant ces mots, il s'incline avec plus de respect encore et attend la réponse de Malek Adhel : celui-ci contemple longtemps la princesse, dont la confusion augmente encore la beauté; il jette de tels regards sur elle, qu'elle est obligée de cacher dans le sein de la reine son embarras et sa honte ; cependant il garde le silence, hésite, ne sait à quoi se résoudre; à la fin , se tournant du côté de l'archevêque, il lui dit : <■ Pontife du Christ, vos paroles me semblent si étranges , que , pour y croire , j'ai besoin qu'elles me soient confirmées par la princesse elle-même; » alors, faisant quelques pas vers elle, il ajouta : « Serait-il vrai. Madame , que vos vœux soient tels qu'on vient de les exprimer, et que vous vous soyez condamnée volontairement à ensevelir dans une éternelle obscurité ces attraits qui étonnent, ravissentl'àme.... ? » Elle interrompt le prince, et sans le regarder, levant les yeux au ciel, elle dit: « Oh! que ne suis-je encore dans mon cloître, n'ayant jamais vu les traits ni entendu la voix d'unSarrazin ! Dieu toutpuissant, vous le savez si tous les vœux de mon cœur ne sont pas de vivre à jamais éloignée des ennemis de votre nom ! — Vous voyez, illustre ]\Ialek Adhel, que je ne vous en impose pas , lui dit l'ar-

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chevêque. — Oui, mon père, reprit le prince avec fierté, j'y vois les effets de cette religion fanatique que vous nommez la trèa-sainte, tandis que vous taxez la nôtre d'être impie et barbare; cependant, toute barbare qu'elle est, jamais elle n'a commandé à nos guerriers d'aller ravager votre patrie , ni à de jeunes et célestes beautés de quitter le monde et ses plaisirs pour s'ensevelir toutes vivantes dans un tombeau : au reste, la princesse est libre, elle vivra dans mon palais conformément à ses volontés, et je saurai respecter jusqu'à ses absurdes serments. »

En achevant ces mots, Malek AdIielJ s'éloigna, et ayant divisé l'équipage chré tien sur plusieurs chaloupes , il remonta dans l'esquif qui l'avait amené, et précéda ses prisonniers à Damiette.

Les princesses, en débarquant sur le port, trouvèrent deux litières qui les attendaient ; on présenta un cheval à l'archevêque ; le reste des prisonniers suivit à pied , hors le brave Montmorency , qui , n'ayant cédé qu'au nombre dans le com bat, était couvert de glorieuses blessures, et, pale, inanimé, fut mis sur un bran card , et porté presque sans vie au palais.

Durant la route, Mathilde, seule avec elle-même, repassait dans sa pensée tous les funestes événements dont ce jour avait été témoin ; elle frémissait au souvenu de la témérité de l'Infidèle; mais en mcme temps elle s'étonnait de ne pas sentii pour lui une plus invincible horreur»

Comment surtout, se disait-elle, n'ai-j( pas aperçu en lui quelques traits du dé mon auquel il est livré? Sans doute 1: cause en est dans le trouble où ses dis cours impies avaient jeté mes esprits ; et en réiléchissant ainsi, la princesse éprou vait une secrète curiosité de revoir l jeune Arabe, afin de découvrir le signi réprobateur dont Dieu devait l'avoir mai que.

Malek Adhel habitait à Damiette l'an tique palais des califes fatimites; là tou brillait de la magnificence de ses ancien possesseurs; on n'y marchait que suri, marbre: on n'y voyait que des colonnei

de jaspe et de granit, et le faste de l'extérieur n'égalait pas encore celui du dedans : des appartements sans nombre, d'immenses jardins, étaient occupés par le sérail ; des eunuques veillaient aux portes secrètes, et des gardes superbement vêtues , aux portes extérieures ; mais le prince a destiné un autre palais pour la reine et les Chrétiens ; quoiqu'étranger aux moeurs de l'Europe, il en connaît assez les délicatesses, pour savoir qu'une souveraine^ rougirait d'habiter avec des esclaves, et qu'un séjour de volupté est horrible aux yeux du saint archevêque; c'est donc dans un palais séparé qu'il fait conduire la reine et toute sa suite. Il veut qu'elle n'y soit S3rvie que par des Chrétiens; il permet à Guillaume d'y célébrer les mystères de son culte, et consent même que les seigneurs et les chevaliers qui formaient le cortège de Bérengère soient introduits chez elle à certaines heures du jour. De grands et solitaires jardins entourent ce palais ; quoique attenants à ceux du sérail , ils en sont séparés par de hiiutes murailles, et n'ont entre eux aucune espèce de communication.

Le luxe oriental qui éclate dans cette demeure étonne la reine et révolte l'humble novice : de riches tapis de Perse s'étendent sous leurs pieds, les plus doux parfums de l'encens et de la myrrhe brûlent de tous côtés, et, dans un vaste salon de jaspe, des piles de carreaux enrichis de broderies entourent un bassin, où quatre amours de porphyre versent wne onde claire et rafraîchissante. Des rideaux de gaze et des jalousies entr'ouvertes ne laissent percer qu'un demijour, et cependant n'empêchent pas qu'on ne distingue dans les jardins le doux balancement des orangers et des roses, et les guirlandes que le jasmin et la vigne forment autour des fenêtres du palais.

Le plus riche de ces appartements est destiné pour la reine; iNIathilde choisit le plus simple , et , au milieu de ces murs revêtus de marbre et de dorure , elle regrette son obscure et étroite cellule : l'archevêque , profondément affligé de l'es-

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clavagedela reine et des Chrétiens, déteste d'autant plus le faste qui l'entoure, que son cœur est plus rempli d'amertume; il s'enferme dans un réduit ignoré du palais : pour tous meubles il ne veut qu'un lit grossier, pour seul ornerannt qu'une croix : là, il prie jour et nuit pour la délivrance de ses frères, et ne sort de cette retraite que pour aller leur porter des secours et des consolations.

Aussitôt que les princesses furent arrivées dans leur palais , ^lalek Adhel leur envoya des corbeilles pleines des fruits les plus exquis et des glaces de toute espèce; mais, joignant le res;;ect à la générosité, il ne se présenta point devant elles; il leur flt même dire qu'aucun Musulman n'entrerait chez elles sans leur aveu , et que lui-même n'oserait s'y montrer que quand il aurait quelques nouvelles satisfaisantes à leur apprendre.

Durant la triste nuit qui suivit cette triste journée, les princesses cherchèrent en vain un sommeil que le souvenir de leurs malheurs interrompait sans cesse : Bérengère, occupée seulement de son époux, mouillait de pleurs sa couche solitaire , et ne pouvait adresser à Dieu que les accents passionnés d'un amour au désespoir : Mathilde, aux pieds du souverain Juge, lui offrait ses larmes et ses prières ; et , s'efforçant de soumettre son âme à l'affliction qu'il lui avait envoyée, elle disait : « 0 grandeur infinie ! je romprai mon cœur plutôt que de murmurer contre vos décrets , et le v.'ise de terre ne s'élèvera point contre la main qui l'a formé. Heureuse er.cure que vous m'ayez donné votre loi pour soutien, afin qu'elle adoucisse l'amertume des jours mauvais , et m'empêche d'être accablée de douleur dans mes épreuves. »

Le lendemain , les princesses se réunirent dans un cabinet solitaire dont elles résolurent de faire leur oratoire : on voyait sur le visage pâle de IMalhilde l'empreinte d'une douleur calme et résignée, telle que la piété l'approuve et la permet, tandis que la reine portait sur ses traits défigurés l'inicige de la profonde

désolation qui régnait au foi. d de son âme. L'archevêque en ce moment entra chez elles; il venait de quitter la prière pour un soin plus important encore, il venait consoler raflligée; digne et noble prérogativede son ministère , que sa charité ne lui permettait jamais de négliger : mais la reine , accablée de tristesse, n'était pas encore en état de l'entendre, et, sans oser le dire, elle sentait au fond de son cœur que sa blessure ne cesserait de saigner que le jour où elle serait rendue à Richard ; cependant, afin de pouvoir envisager un terme à ses maux, elle interroge Guillaume, et lui demande de l'instruire du caractère de Saladin, et des espérances qu'elle peut fonder sur la protection de Malek Adhel. « Blon père, lui dit-elle, vous, né dans l'Asie, depuis trente ans patriarche de Tyr, conseiller, ami des roisde.Iérusalem, ayant été chargé par eux plusieurs fois d'ambassades auprès du Soudan , vous devez connaître mieux que personne la cour, les usages , les caractères de nos ennemis, et m'indiquer par quels moyens on peut obtenir d'eux la grâce d'où dépend ma vie. »

« Hélas ! répondit Guillaume, il n'est que trop vrai que j'ai vu naître et croître cette puissance de Saladin , qui a renversé le trône de Jérusalem et qui menace maintenant toute l'Asie ; je pourrai vous apprendre, sans doute, par quel chemin il est parvenu à ce comble de gloire où nous le voyons maintenant : je connais sa cour, sa puissance, et ses intrigues ; je connais les vertus qui le distinguent et les vices qu'on lui reproche ; je connais surtout le grand ascendant de Malek Adhel sur son esprit, et tout le parti que j'en aurais pu tirer pour l'avantage des Chrétiens, si on m'eût laissé seul maître de traiter avec ce prince, le plus généreux de tous les princes. Ah ! au lieu de s'entre-détruirepar des guerres intestines, si nos chefs, nos Chrétiens d'Orient, eussent voulu écouter mes conseils, et qu'Amaury et Lusignan se fussent confiés à mon expérience, croyez que la Terre Sainte ne serait pas réduite à l'é-

TLOE.

tat déplorable où nous la voyons aujourd'hui. »

En achevant ces mots, l'archevêque soupira amèrement et se tut. Après un assez long silence, il reprit la parole et commença son récit , tandis que la reine et Mathilde, les yeux attachés sur lui, l'écoutèrent avec la plus profonde attention.

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