CHAPITRE IX
La tyrannie que l'image de Mathilde exerçait sur l'âme de Malek Adhel , deve- j nait chaque jour plus impérieuse ; con- ] stamment occupé de cette seule pensée, elle le dégoûtait de tous les plaisirs, le poursuivait dans tous ses travaux, le distrayait de toutes ses affaires , et la nuit lui enlevait tout repos; car un tel j)'* amour ne dort point, il veille dans le j' sommeil même. Souvent le prince, soit en conférant avec ses amis , soit en passant la revue de ses troupes, s'arrêtait ^'* tout-à-coup, demeurait plongé dans une
MATHILDE
profonde rêverie , poussant de profonds soupirs , et ne voyant ni n'entendant plus ) rien de ce qui se passait autour de lui. Souvent il allait s'asseoir dans le bocage où il avait surpris la princesse ; là , se retraçant la beauté , les gestes , les regards de cette jeune fille , son imagination s'enflammait par ce souvenir, son cœur battait avec violence , d'impétueux désirs frémissaient dans tout son sang , et il formait la résolution d'aller surprendre Malhilde , et de la forcer d'être à lui : mais tout-à-coup il croyait voir ses pleurs, il entendait ses cris , il se la représentait appelant sur lui la vengeance du ciel , l'accablant de son indignation et de sa haine ; alors sa résolution changeait , il nepouvait se résoudre à affliger ]\Iathilde , mourir lui eût semblé plus facile. Mais moins il osait , plus il aimait , et il ne se dissimulait point que cette sévérité de la princesse , qui mettait obstacle à ses désirs et lui ôtait tout espoir, était précisément ce qui la rendait si belle et si chère à ses yeux. En effet , comment eùt-il été possédéd'un sentiment si extraordinaire, si elle eut ressemblé aux fennnes qu'il avait connues ? Cependant, tout profond, tout terrible qu'était ce sentiment , il le chérissait , et ne l'aurait pas changé contre aucune des jouissances de sa vie passée; sa profonde blessure lui semblait délicieuse, et il se reposait dans sa peine, faisant son plaisir de sa douleur. Pourtant les jours s'écoulaient sans lui apporter aucuneconsolation, il n'apercevait seulement plus ^lathilde ; en vain se rendait-il chaque jour chez la reine d'Angleterre, la princesse ne s'y niontrait jamais : plusieurs fois il en demanda la raison ; on lui répondait simplement, qu'engagée par sa religion à des vœux de profonde retraite , il lui était imposé de ne point paraître aux regards des hommes. De pareilles réponses ne faisaient qu'irriter sa passion , et un jour qu'il se trouva seul avec la reine , il laissa éclater toute sa douleur ; il lui déclara qu'il ne pouvait plus vivre sans voir ^Mathilde , que si on lui refusait cette satisfaction , il ne répondait plus de lui-même, et que, de
maître doux et soumis, il deviendrait peut-être tyran furieux et forcené. « Cette fille divine , s'écria-t-il dans une extrême agitation , bouleversé toutes les puissances de mon âme ; il n'est point de domination plus absoluequecellequ'elleexerce sur moi ; il n'est aucun de ses désirs qui ne fût un ordre à mes yeux. Quelle est donc cette fierté européenne qui dédaigne de rien demander à un maître qui brûle de tout accorder ? Ignorez-vous , Madame , continua-t-il , poussé par cet instinct qui fait toujours deviner si juste le mot qui doit réussir, ignorez-vous tout ce que vous pouvez obtenir par l'intercession de la princesse ? En brisant vos chaînes sans en avoir reçu l'ordre de Saladin, je risque ma vie sans doute , mais combien je me croirais heureux que INIathilde me demandât un pareil sacrifice ! » En écoutant ces paroles , Bérengère tressaille ; elle a entrevu qu'elle pourrait être rendue à son époux , et cette idée l'agite d'une inexprunable émotion; tro|) pieuse cependant pour donner aucune espérance au prince , elle se permet seulement de le plaindre et de gémir sur une différence de religion qui met une barrière insurmontable entre Mathilde et lui. Le cœur de la reine d'Angleterre est fait , plus qu'aucun autre , pour s'attendrir aux souffrances d'un amour malheureux-; tout en compatissant à celles du prince, elle iiense aux siennes , elle les peint , les exprime avec énergie, parle de Richard en épouse passionnée, et ne dissimule point que si son retour auprès de ce grand roi dépend des prières de Mathilde, il ne dépendra pas d'elle que Alathilde en adresse au prince. ^lalek Adhel n'en demande pas davantage; il se retire. La reine passe aussitôt dans l'appartement de la princesse ; elle y trouve l'archevêque , et leur raconte tout ce qu'elle vient d'entendre; « qu'elles pourraient être libres, que le généreux Malek Adhel consent à briser leurs chaînes , à les rendre à Richard , et que pour un tel bienfait il ne demande qu'un mot de Mathilde; car il aime Mathilde, ajoute-t-eîle, il l'aime avec une ardeur , un respect , dont
IMATiiïLDK.
j'ai vu peu d'exemples parmi les plus nobles chevaliers. » Ces mots troublent la vierge, une rougeur brûlante couvre les lis de son front , elle baisse vers la terre ses regards humiliés, et s'accuse d'avoir inspiré de l'amour à un enfant de Mahomet. Bérengère blâme cet excès d'austérité, elle justifie le prince, et prétend que, loin de lui faire aucun reproche, on ne peut assez admirer sa conduite, puisque, pouvant abuser de tout, il se refuse même ce qu'il aurait droit de se permettre, et qu'il n'est aucun prince mahométan, et peut-êtr^ aucun prince chrétien qui, maître absolu d'un objet aimé, eût usé de la même modération.
A ces mots, Guillaume l'interrompt, et lui demande, d'un ton un peu sévère, quelles heureuses espérances elle pouvait fonder sur un amour si coupable? « Mon père, reprit-elle, si ma sœur pouvait vaincre la répugnance que lui inspire le prince, et se résoudre à le revoir pour lui demander de briser nos chaînes....
une seule fois, pour obtenir notre liberté; Malek Adhel a juré de ne rien refuser à Mathilde. » Guillaume garda un moment le silence, puis il répondit d'un ton plus grave : « Je déclare à votre majesté que la princesse ayant agréé mes soins, tant qu'elle m'accordera la même confiance , et qu'elle demeurera libre de ses actions, je ne lui premettrai pas de se trouver un seul instant avec l'impie qui a osé jeter un œil profane sur elle , et je vous en dirais davantage. Madame, si je ne respectais la pure et sainte ignorance de la vierge dont les jours sont voués au Seigneur. » La reine, accoutumée à adopter aveuglément toutes les décisions de l'archevêque, se garda bien de le contredire, ni de presser davantage Mathilde de se montrer aux regards du prince; mais au fond de son âme , elle ne pouvait approuver la conduite de Guillaume, et osait y trouver plus d'obstination que de raison et de véritable piété.
Le lendemain INIalek Adhel ne manqua point de se rendre de bonne heure chez elle, car il se flattait , d'après la manière obligeante dont elle avait accueilli ses
plaintes la veille , qu'elle aurait déterminé Mathilde à sortir de sa retraite; mais en voyant son espérance déçue, il se répandit en reproches amers et pres- ((ue menaçants ; il annonça quedésormais il userait envers ses prisonnières de la même rigueur dont elles usaient envers lui , « et puisqu'on refuse non-seulement de me voir, s'écriait-t-il dans sa douleur, mais même d'écouter les nouvelles que j'ai à donner et les propositions que je puisfaire, je garderai un profond silence, et d'autres que moi souffriront aussi du supplice d'être prives de la vue de ce qu'ils aiment. — Hélas ! reprit Bérengère tout en pleurs, où est votre bonté, où est votre justice ? Me punirez-vous de la faute d'une autre, et mon sort doit-il être à la merci des décisions de ma sœur ? — .Je vous l'ai déjà dit , Madame, repartit le prince, votre sort dépend entièrement de Mathilde ; je puis beaucoup pour vous , mais il faut qu'elle daigne me parler et m'entendre. — Ah! s'écria vivement la reine , tant que l'archevêque de Tyr sera auprès d'elle, nous ne gagnerons rien sur son esprit. — Est-ce donc ce prêtre qui l'indispose contre moi ? demanda Malek Adhel , comme frappé d'un trait de lumière. — Prince, reprit la reine, Guillaume a de la sagesse, de l'expérience, et une grande piété ; il sait que ma sœur a renoncé au monde , et qu'il faut , pour qu'un tel sacrifice soit agréable au Seigneur , que celle qui le consomme le fasse sans regret; peut-être craint-il qu'en s'exposant souvent au danger de vous entendre, l'innocente Mathilde n'emporte au fond de son cloître un souvenir trop vif d'un ennemi de son Dieu. »
(l'en est assez pour IMalek Adhel; il sort précipitamment, déterminé à éloigner l'archevêque de Damiette; mais en quel lieu l'enverra-t-il? Esclave en une autre ville ? il ne peut s'y résoudre : l'amour, en le rendant passionné, n'a pas le pouvoir de le rendi-e injuste. Lefera-t-il donc partir pour le camp des Croisés? la prudence voudrait bien s'y opposer, mais la générosité approuve ce parti , et , dans l'âme de JMalek Adhel, la générosité l'em-
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porte toujours sur la prudence; d'ailleurs , s'il nuit à son frère en envoyant aux (:hrétiens ce véhément apôtre, ne sera-ce pas une raison de le défendre avec une nouvelle ardeur ? et n'est-il pas sur de lui faire plus de bien que tous les discours de l'archevêque ne pourront lui faire de mal. C'est ainsi qu'il se justifie à lui-même une résolution qui lui paraissait si coupable peu de jours avant , qu'il avait déclaré à l'archevêque que l'intérêt de son pays ne lui permettrait jamais de la prendre; mais c'est l'intérêt de sou amour qui parle maintenant , et lui seul est écouté. iNIalek Adhel ne se permet pas de réfléchir plus long-temps, il semble craindre qu'une plus longue méditation ne lui montre toute l'imprudence du parti auquel il s'arrête , et il se hâte d'ordonner que l'archevêque soit à l'instant introduit devant lui. « Pontife du Christ, lui dit-il , d'après des nouvelles que je reçois de Saladin , j'ai des raisons de croire qu'il ne rendra la reine d'Angleterre à son époux qu'autant que les Chrétiens consentiront à lever le siégedePtolémaïs. Je ne sais si l'amour de Richard l'engagera à ce sacrifice , votre sagesse devrait peut-être l'y déterminer , et pour vous donner tous les moyens d'y parvenir, je brise vos chaînes et vous renvoie au camp des Croisés avec Montmorency ; instruisez Richard des dispositions de Saladin; s'il les accueille, je ne doute pas que sou exemple ne soit une autorité pour tous les autres souverains , et que par conséquent il ne dépende de lui de terminer une guerre cruelle ; mais s'il persiste dans ses desseins , s'il préfère Ptolémaïs à son épouse , qu'il sache que je suis prêt à le combattre , et que la même épée qui a renversé vos armées à ïibériade , saura bien les chasser de Ptolémaïs. »
Le pieux Guillaume est surpris de ce discours; la résolution du prince lui paraît si subite, si singulière, qu'il en conçoit des soupçons : il croise ses mains sur sa poitrine, penche sa tête dans l'attitude de la réflexion, et médite ea silence quels peuvent être les véritables motifs du nrince pour l'envoyer au canïp des
Croisés. Ce ne peut être, comme il ledit, pour engager Richard à se retirer de devant Ptolémaïs ; ce serait une action si lâche, que la proposer est presque un affront, et IMalek Adhel ne doit pas douter que plutôt que d'y consentir, Richard souffrirait mille fois la mort. L'archevêque voit bien que ce n'est qu'un prétexte pour l'éloigner de Damiette, et ne devine que trop les motifs du prince ; mais pourquoi lui laisser la liberté de se rendre auprès des Chrétiens? Ne pouvait-il pas l'envoyer prisonnier ailleurs ? Faut-il donc que jusque dans les torts de Malek Adhel il y entre de la magnanimité.' Ah! cette passion qui peut lui faire faire une imprudence, et non pas une cruauté, effraie l'archevêque bien moins par sa violence que par cette sorte de grandeur d'âme qui s'y mêle, et qui est à ses yeux le plus noir des artifices de l'ange des ténèbres, parce qu'elle est la plus dangereusedes séductions Non, il n'abandonnera point sa timide brebis à un péril si éminent; il soutiendra ce faible roseau , et lui montrera la voie de perdition qu'on ouvre devant elle.
Pendant qu'il réfléchit ainsi, Malek Adhel attend impatiemment sa réponse, et, voyant qu'il demeure toujours en silence , il le presse de s'expliquer ; l'archevêque dit alors : « Vous auriez tort de croire que la tendresse de Richard pour son épouse pût l'engager jamais à l'action lâche et honteuse que vous lui proposez : pour la délivrer , il verserait tout son sang; mais, pour le bien de son pays et de sa religion, il donnerait la vie même de cette épouse si chère : tel est Richard, tels sont tous les princes chrétiens ; et je vous déclare que , s'il était possible qu'ils accueillissent les propositions que vous venez de me faire entendre, j'emploierais tout mon ascendant sur eux à les en faire rougir. Non, prince, non, une pareille mission n'est point faite pour un ministre de paix, puisqu'elle ne peut servir qu'à rallumer une guerre plus cruelle ; c'est à .Montmorency qu'il appartient de dire vos propositions, c'est à lui seul à s'en charger... — C'est pourtant
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vous seul que j'en charge, interrompit impérieusement le prince, et ce soir même vous partirez avec la petite caravane qui doit accompagner Montmorency jusque au camp des Croisés. Je donnerai des ordres pour qu'on rende à votre âge et à votre caractère , tous les respects que je vous ai toujours rendus moi-même ; mais je ne permettrai point que vous passiez un jour de plus à Damiette , et je veux être obéi. » Le ton absolu du prince ne pouvant laisser aucun espoir à Guillaume, il n'insiste plus ; il pousse un profond soupir , et après s'être lentement incliné , il se retire et passe aussitôt chez la princesse d'Angleterre . « 0 ma fille ! lui ditil en entrant chez elle , je n'ai plus qu'un instant à vous voir ; que Dieu veille sur vous; placez toute votre confiance en lui , car vous êtes perdue s'il vous abandonne : le prince craint ma vigilance , il m'éloigne d'ici. — Quoi! mon père, vous m'allez quitter! s'écrie Mathilde avec effroi. — Le temps des tribulations est arrivé, ma fille, réplique Guillaume d'un ton plein de véhémence , il faut le soutenir dignement; les épreuves que Dieu vous prépare sont une marque de son amour, il n'en envoie qu'à ses élus. 0 vous , future épouse du Christ ! n'oubliez jamais que c'est ici qu'il a péri pour vous, que la terre où vous marchez est trempée du sang des martyrs , que tous ces déserts sont peuplés des enfants de la foi , et que tant d'illustres exemples ne doivent jamais vous laisser hésiter à faire, s'il le faut, le sacrifice de votre vie pour sauver votre honneur. — Hélas ! mon père , reprit Mathilde tout en pleurs , je ne vous entends point ; expliquez-vous : qu'ai-je à craindre , que doisje faire, et que m'ordonnez-vous? — Mon enfant, repartit Guillaume, il n'est plus temps de vous rien cacher : jusqu'ici vous alliez à Dieu par le chemin facile de l'innocence , maintenant il vous appelle à lui par le chemin plus rude, mais plus glorieux , de la vertu , et il me commande d'éclairer les ténèbres de votre ignorance. Ce Sarrazin , ma fille, a conçu pour vous un amour criminel; l'impie, embrasé
d'une flamme adultère, veut vous compter parmi ses épouses ; vous, vierge chrétienne, fille des rois, épouse d'un Dieu ! ... . Vous frémissez, ma fille, et vous vous croyez déjà souillée de la seule pensée de cet abominable dessein Non, noble vierge, reprends courage, car ton courage peut te sauver : élève ton âme à la hauteur de ta destinée, repousse avec horreur le Sarrazin qui t'ose aimer, et, je te le répète, sache mourir s'il le faut, car Dieu te voit, le ciel s'ouvre, et la palme du martyre t'attend. » Les paroles du pontife jettent l'épouvante dans l'àme de Mathilde; elle se croit en tourée d'abîmes et de feux dévorants, l'effroi la saisit; éperdue, hors d'elle-même, à genoux sur le plancher , elle cache son visage noyé de pleurs contre la robe de l'archevêque, et ne peut que répéter d'une voix entrecoupée par les sanglots : <> Mon père , ô mon père ! ne m'abandonnez pas — Mon enfant, lui répond Guillaume avec un ton plein de douceur et de com passion, je vous ai déjà dit que l'impie mahométan redoute ma vigilance : mais en luttant seule contre les pièges du dé mon, votre gloire sera plus grande.... Cependant, si vous sentiez vos forces défail iir et votre vertu s'étonner, demandez, obtenez du prince la liberté de faire un pèlerinage du coté du grand désert : la, parmi les débris d'un monastère ruiné , qui fut élevé par saint Jean Climaque, réside un enfant de Basile, un pieux anacho rète : le monde l'a vu jadis revêtu des plus grandes dignités , célèbre par ses vastes connaissances, percer les mystè res de la ten-e et des cieux; mais plus il se nourrit de la gloire humaine, plus il en sentit le vide. Il vit que l'homme doué de la plus rare intelligence, quand il n'est pas soutenu par Dieu , ne s'élève au-dessus des autres hommes que poui retomber de plus haut; il vit que tout c£ que Dieu ne remplit pas n'est qu'un abîme sans fond : alors il rejeta toutes les vaines lumières qui ne lui montraient que la misère de l'homme , pour s'attacher uniquement à la seule lumière qui lui en montrait la gloire. Il se retira au désert
depuis trente années il y vit seul , consumant son temps en jeunes, en prières, et à la pratique de l'hospitalité. Adressez-vous à lui pour soutenir votre faiblesse ; il sait comment on résiste : demandez-lui ses prières , ses prières ont
trouyéje-eheihin du ciel »
' Tîuillaume n'eut pas le temps d'achever , Bérengère l'interompit : elle venait d'apprendre son départ, et en voulait savoir la cause. L'archevêque lui dit de quel prétexte le prince s'était servi pour l'éloigner de Damiette. « Dieu puissant ! s'écria la reine, se peut-il que Saladin demande pour prix de ma rançon, la honte de Richard ? Il ose lui proposer de lever le siège de Ptolémaïs ; ce n'est qu'à cette condition que je puis être libre ! ah ! si telle est sa volonté, je puis mourir, car je ne verrai plus mon époux. » Elle dit, et tombe sur un siège, en proie au plus affreux désespoir L'archevêque, ému de pitié, s'approche d'elle, et s'efforce de la consoler, en lui disant que Malek Adhel ne l'a point chargé de cette proposition, comme venant positivement de Saladin. Mais la reine l'écoute à peine ; éperdue, elle s'écrie « qu'elle consent bien à donner sa vie pour son époux , et à mourir loin de lui plutôt que d'être sauvée aux dépens de sa gloire ; mais qu'il sache du moins, ajoute-t-elle avec des sanglots déchirants, qu'il sache que je ne mourrai pas seule : je porte dans mon sein un gage de son amour, l'héritier de son nom et de son trône ; faudra-t-il donc que ce cher enfant périsse aussi avec sa mère? Ne prendra-t-on point pitié de cette tendre victime? » A cet aveu de Bérengère, l'archevêque s'inclina respectueusement devant elle. « Illustre et malheureuse reine, lui dit-il, ne désespérez point de votre sort ; la Providence veille sur vous; elle vous éprouve, mais ne vous abandonnera pas. Croyez-moi, un jour vous reviendrez a la cour d'Angleterre , présenter à ses regards enchantés l'auguste rejeton du grand Henri II. En attendant que les temps soient accomplis, relevez vos esprits abattus ; songez qu'il tte vous est nlus permis de vous livrer
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au désespoir , sans être coupable devant Dieu et devant votre époux. Et vous , Mathilde, je vous recommande la reine, entourez-la de soins, d'égards, et de complaisances ; ne lui refusez jamais rien , hors les choses qui pourraient compromettre votre salut ; sacrifiez-lui tous les biens terrestres : cet abandon de vousmême, que la religion vous commande,
vous sera payé un jour avec usure
Mais je ne puis vous en dire davantage; le temps fuit, le moment ou départ approche, et je voudrais déterminer Agnès à partir avec moi ; car je ne la croirai sauvée que quand elle sera loin d'ici.
Adieu, princesses infortunées, que toutes les bénédictions du ciel tombent sur vous , et dans vos épreuves , n'oubliez jamais que ce qui passe avec le temps est court et peu de chose; que la résignation aux maux de la terre doit être facile à ceux qui savent qu'ils n'espèrent pas en vain ; et qu'enfin , dans quelque situation qu'on se trouve, quand il semblerait que tout secours humain nous abandonne, il ne faudrait pas encore perdre courage, car Dieu peut faire plus que l'homme ne peut comprendre. »
En achevant ces mots, l'archevêque éleva ses mains sur les deux princesses , les bénit, et s'éloigna d'elles, le cœur ému de pitié et de tristesse.