‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 182 sur 188 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

* Uaîe, ch. uti, v. i.

Da.j\s ces jours de trouble et d'agitation, on eut dit que, pour effacer le crime d'un Chrétien, tous les autres avaient redouble de générosité; tandis que Guillaume délivre MalekAdhel, offre son sang pour lui , et ne songe qu'à sauver la gloire de Lusignan , du camp d'Ascalon Richard écrit à celui-ci : « Des bruits injurieux se répandent sur ton compte; je n'en veux croire aucun : mon frère peut être accusé , mais il ne peut être coupable; cependant, comment at-il souffert qu'on donnât des chaînes au héros qui deux fois m'a sauvé la vie? Lusignan commande, et Malek Adhel n'est pas libre! i\Ion frère , je veux le croire , pour suivre ton devoir tu n'auras pas attendu ma réponse , et au moment où je parle, Malek Adhel marche vers sou frère et tu t'avances pour me rejoindre et le combattre. »

Au sein des forêts qu'il traverse en silence, .Malek Adhel rencontre des guerriers; il frémit, car il est sans armes, et il a reconnu les Chrétiens : oui , ce sont des Chrétiens; mais ce sont des Français , ce sont des amis. Le chef court au-devant de lui, la tête nue. Le prince voit le duc de Bourgogne, et ne craint plus aucune trahison. « Héros malheureux , je te cherchais , s'écrie le duc ; depuis qu'on t'a éloigné de Césarée, mille craintes agitaient mon cœur. .Te voulais te suivre; mais Lusignan m'a fait défendre de sortir du camp, et malheureuse-

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ment, jusqu'au retour de Richard , j'avais juré de lui obéir; mais hier, la princesse IMathilde, surmontant sa réserve ordinaire , m'a pris à part, et m'a dit : « Gardons -nous de soupçonner Lusignan; mais le libérateur de mon frère est au milieu d'un peuple ennemi, et nul chevalier ne veille sur ses jours. » Ces mots m'ont semblé un ordre, et cet ordre devait l'emporter sur ceux de Lusignan ; car tout chevalier doit ses premiers serments à la beauté , et ses premiers secours à l'innocence. Accompagné de quelques-uns de mes braves Français, j'ai volé à Ptolémaïs, tu n'y étais plus : on parlait de prodige, de sédition ; mais le nom de Guillaume, mêlé à toute cette histoire , m'a rassuré sur ta vie. Cependant je voulais savoir en quel lieu tu portais tes pas , protéger ta fuite : j'ai supposé que tu marchais vers ton frère ; c'était le chemin de l'honneur , ce devait être le tien. J'ai pris la route d'Ascalon, je t'ai trouvé, je suis satisfait. Voici un cheval , voici des armes ; va, noble guerrier, reprendre ta place dans l'arméede Saladin : je vais instruire la princesse IMathilde que ses volontés ont été exécutées, et je cours t'attendre dans les champs d'Ascalon. — Oui, je t'y rejoindrai , répond le prince avec uu profond attendrissement ; mais puisque , tout vaincu que je suis, je ne te parais pas indigne de porter ton épée, donnemoi encore ton casque , et daigne recevoir le mien ; en le voyant sur ta tête , je reconnaîtrai celui qui le porte , et , au milieu des combats, de leur tumulte, et de leur carnage, je pourrai respecter mon bienfaiteur. » Il dit, les deux héros s'embrassent avec une tendre et mutuelle estime, soupirent d'être ennemis, et se séparent pour toujours.

Malek Adhel arrive sous les murs d'Ascalon ; il entre dans la ville, la consternation y règne , la prise de Césarée y a jeté l'épouvante et le deuil ; il traverse les rues silencieuses : ce peuple, si joyeux jadis à son aspect, le voit et reste muet ; il entre dans le palais de son frère : en l'apercevant, Saladin s'écrie : « O

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Malek Adhel ! quand je te confiai Césarée , ce n'est pas ainsi que je croyais te revoir. « Le héros debout, les yeux baissés, et dans l'attitude la plus humble,, lui répondit : « Saladin, je suis coupable ; j'ai déshonoré le nom glorieux des Ayoubites, je ne suis plus digne d'être appelé ton frère. J'ai tout trahi, mon devoir, mes serments; Lusignan commande à Césarée; il est maître des murs que tu avais confiés à ma foi, Lusignan ! » Il s'arrêta, comme n'ayant

point de paroles pour exprimer ce qu'il éprouvait; le visage sévère du sultan s'adoucit un peu. « Raconte - moi , lui ditiil, par quel étrange prodige tu as permis à Lusignan de s'asseoir à ta place. » Malek Adhel prend la parole; il fait le récit de ses faiblesses, de ses fautes : loin de chercher à s'excuser, le repentir qu'il éprouve ne lui permet d'y trouver aucune justification , et tel qu'il se voit à ses propres yeux, tel il se montre à ceux du sultan. Saladin lui dit : « Des témoins de ta conduite, des victimes de ton imprudence, m'avaient déjà fait ce récit ; mais ils t'avaient peint moins coupable. Mohamed et Kaled que voici , en pleurant sur tes erreurs, ne les croyaient point sans excuse. — Mohamed et Kaled sont ici ! s'écria le prince; et les nuages de son front s'éclaircirent un moment : ils vivent! ils sont libres! ah? que béni soit l'ange qui les a délivrés ! il vient de rouvrir à la joie un cœur qui y était fermé pour toujours. — Nous avons beaucoup souffert, prince, lui dirent les deux Musulmans; mais nous serions ingrats si nous ne confessions pas hautement que , hors le seul Lusignan , tous les Chrétiens se sont montrés très-humains et généreux ; chacun des princes croisés a voulu délivrer son captif; et quant à nous, quoique la main qui a brisé nos chaînes se soit cachée dans l'ombre , nous avons su que nous devions notre liberté aux prières de la princesse d'Angleterre. » Malek Adhel baisse les yeux; pour expier ses torts, il voudrait défendre à son cœur de s'émouvoir à ce nom-là : Saladin le regarde ,

et lui dit : « Eh bien ! que résous-tu , et quelle réparation offres-tu à ta patrie ? » Malek Adhel répond : « Appelle auprès de toi les chefs de ton armée ; Mohamed fera devant eux le récit de nos malheurs et de mes fautes; tu entendras leur jugement, Saladin, et tu prononceras mou arrêt. »

Le sultan y consent. Il monte sur son trône; les émirs et les chefs de l'armée se rangent autour de lui. Malek Adhel refuse de s'asseoir; il veut rester debout, et, sur son front humilié, il y a encore quelque chose de si lier, qu'on eût dit que le malheur ne l'avait atteint que pour montrer qu'il ne pouvait l'abattre. Cependant Mohamed commence son récit : il dit les deux assauts des Chrétiens, et les deux victoires du prince ; il raconte les artifices de l'imposteur envoyé par Lusignan , et le départ de Malek Adhel. « Oh ! quelle fut ma surprise et ma douleur, quand, le lendemain de ce départ fatal , je vis Césarée menacée de toutes parts ! Les habitants appelaient Malek Adhel, et, sous l'ombre de ce grand nom , se sentaient invincibles ; mais , en apprenant qu'il n'y était plus , leur courage s'abattit à l'instant ; le désespoir les saisit , et la désolation générale fut portée à un excès que mes expressions rendraient faiblement. Les guerriers jetaient leurs armes , et couraient dans les mosquées implorer Mahomet ; les femmes , les cheveux épars , et pressant leurs enfants contre leurs seins , faisaient éclater de violents sanglots : partout on entendait retentir des cris, des gémissements ; partout les tristes Musulmans répétaient, en se frappant la poitrine : « Nous pouvons mourir à présent, car il nous a abandonnés, et nous sommes perdus , perdus à jamais. »

La fermeté de Malek Adhel ne résiste point à la vue des maux qu'il a causés , des pleurs qu'il a fait répandre ; il cache sa tête entre ses deux mains, et du fond de sa poitrine s'échappent des cris étouffés qui disent les déchirements de son âme : Mohamed voit sa douleur, et veut s'arrêter ; il l'en empêche. « Conti-

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nue , lui dit-il , c'est à la vérité à me punir ; peins mes torts avec les larmes des malheureux que j'ai faits, afin qu'ils soient ineffaçables, et que le souvenir en reste toujours aussi présent , aussi vif dans mon cœur. » Mohamed obéit , il continue, il dit comment il fut trompé par Lusignan , et comment les perfidies de ce roi l'empêchèrent de suivre l'intention où il était de s'ensevelir sous les murs de Césarée, plutôt que de se rendre. « Après avoir interrogé l'esclave imposteur , continua-t-il , les émii-s pensèrent comme moi, que, du moment que les Chrétiens avaient réussi à faire tomber le prince dans leur piège, ils avaient du s'emparer de leur proie. Alors je leur représentai quel amour attachait Saladin à son frère, et s'ils n'étaient pas certains que c'était lui obéir que de donner Césarée pour le sauver. Les émirs demeurèrent en silence ; ils étaient irrités contre le prince, et ne lui pardonnaient pas de les avoir sacrifiés à son amour. Eh quoi ! m'écriai-je , un moment de faiblesse doit-il vous faire oublier ses services passés et ses innombrables exploits ? Ce mot , en leur rappelant votre gloire , prince , les décida en votre faveur ; ils consentirent à capituler ; et quand Lusignan revint chercher ma réponse , je lui remis les clefs de la ville , à condition que vous seriez libre, ainsi que tous les habitants de Césarée. Il le promit, le traître! son premier soin fut de me faire jeter dans un cachot. Hélas ! sous les chaînes où je gémissais , j'appris encore de nouveaux malheurs; je sus que Lusignan, certain que vous reviendriez à Césarée , n'avait pas voulu risquer la vie de ses soldats, en vous attaquant à force ouverte ; je sus que, pour vous tromper, il avait fait allumer des feux dans le camp qu'il quittait; que, sur nos murs, il avait laissé flotter les drapeaux, et qu'il avait couvert ses sentinelles de l'habit de nos soldats Toutes ses ruses furent couronnées, vous vîntes vous livrer vousmême.... Je ne sais, -cependant, s'il a rempli une partie de ses promesses , et

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si c'est à lui que vous devez la liberté. » Saladin se leva; alors il se fit un grand silence. « A qui que tu doives cette liberté, s'écria le sultan, il n'importe ; les obligations qui te lient à ton pays n'en sont pas moins sacrées : parle maintenant, Malek Adhel, et dis-moi quel est ton dessein ? — Ecoute , répondit son frère : depuis cette fatale nuit, où j'ai vu mes mains chargées de chaînes , la princesse d'Angleterre au pouvoir de Lusignan, Césarée abattue, ma gloire flétrie, et mon frère trahi, certainement je me serais donné la mort , si l'espérance de te venger ne m'avait pas laissé un grand devoir à remplir. — Ainsi , reprit le sultan , le héros va donc triompher d'un lâche amour , remonter à la place d'où il est tombé, et conduire encore mes armées à la victoire? — Saladin, répliqua le prince , ne m'accable pas ainsi de ta clémence : tes intérêts me sont si chers, que je ne puis souffrir que tu ne te rendes pas justice à toi-même; et, dans la position où je me trouve, je sens que tes rigueurs me soulageraient bien plus que tes bontés : laisse, laisse-moi cacher ma honte dans les derniers rangs de tes soldats ; heureux encore qu'ils veuillent bien m'y souffrir, eux dont la fidélité n'a jamais été soupçonnée , et dont l'honneur est encore sans reproche. — Emirs, soldats, peuple, vous tous ici présents, s'écrie Saladin en s'adressant aux nombreux auditeurs qui l'entouraient, s'il s'élève parmi vous une seule voix qui condamne Malek Adhel, et le juge indigne de reprendre le commandement de nies armées , je jure de faire taire l'amitié , et de n'écouter que la justice. » A ces mots, l'assemblée répondit au sultan par une acclamation unanime :

sur ces mâles et fiers visages, des pleurs d'attendrissement coulaient de tous côtés, et toutes les bouches répétaient ces mots : « Vive fllalek Adhel , le glorieux frère de notre sultan ! aussi longtemps que la victoire marchera avec lui , que l'amitié l'unira à Saladin, qu'il sera l'objet de notre amour , il demeurera à notre tête, il y demeurera toujours ! »

Malek Adhel ne peut contenir son émotion; il se précipite dans les bras de son frère. « Ah ! lui dit-il , je sens qu'il est doux d'être aimé ainsi , et je le sens quand de si touchants témoignages d'amour me séparent à jamais de ce qui fut l'objetdemespluschères espérances. » Il s'arrête; du fond de son âme, il adresse à IMathilde un éternel adieu : alors, relevant son front surperbe, et sur lequel le feu de la gloire venait de recommencer à briller, il s'écrie : « Mon frère, et vous, amis si généreux, c'est au moment où je viens de vous trahir que vous vous

livrez encore à moi J'accepte votre

confiance, car maintenant j'en suis digne; le sacrifice que je viens de vous faire dans mon cœur m'en répond. »

Les deux frères se retirent ; ils concertent ensemble le plan d'une bataille; ils sont sûrs que, dans l'ivresse de leur triomphe , les Chrétiens ne la refuseront pas ; elle sera terrible , elle sera décisive : encore quelques jours, et les destinées des combats auront appris au monde lequel des deux empires a succombé, et si c'est sous l'étendard du Prophète ou sous les bannières de la croix que l'Orient soumis doit fléchir.

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