‹ Œuvres complètes de Mme. CottinChapitre 184 sur 188 · M AT II · texte numérisé non relu

M AT II

parcourant le vaste champ de bataille, portant sa valeur partout où les Chrétiens sont vainqueurs; les combats renaissent de toutes parts , il triomphe de toutes parts ; et par l'habileté de ses plans, de toutes parts les Chrétiens se trouvent enveloppés d'ennemis. Lusignan, furieux, désespéré de voir une si belle victoire sur le point de lui échapper, se dévoue pour le salut des siens. Il appelle à grands cris son indomptable rival; il espère, en l'éloignant du combat, donner aux Chrétiens le temps de reprendre l'avantage; sans doute il prévoit bien qu'il périra dans cette lutte terrible, mais il est sur que ]Maiek Adhel périra aussi avec lui , et cette jiensée lui fait presque aimer la mort. Le héros a entendu le dé(i de Lusignan ; il frémit de rage, mais il n'y répond point : le roi de Jérusalem, étonné de ce silence, presse les flancs de son coursier,jointMalek Adhel; celui-ci se détourne et s'éloigne du seul Chrétien dont il verserait le sang avec plaisir; il s'est promis d'éviter toute querelle particulière, afin de ne point abandonner le champ de bataille avant la victoire, et, quoi qu'il lui en coûte, il veut demeurer fidèle à ce devoir. Mais trop peu soigneux de défendre une vie qui lui est odieuse, en repoussant les Chrétiens il ne se garantit pas de leurs coups, et espère bien en secret que sa mort expiera !e mal qu'il ne peut pas s'empêcher de leir faire. Cependant Lusignan s'acharne à le poursuivre; toujours sur ses pas, il l'accable des termes les plus injurieux; le fier guerrier dévore longtem-^s ces outrages en silence, mais à la lin il ne peut plus retenir sa colère; dans la fureur qui l'anime, il est bien siir qu'un instant lui suffira pour purger la terre d'un rival qu'il déteste, et il n'a pas l'orgueil de croire qu'un instant d'absence puisse entraîner la défaite de l'armée. « Viens, diî-il à Lusignan, hâtons-nous d'éteindre dans notre sang la haine mutuelle qui nous dévore. » Le roi de Jérusalem le suit, mais il ne le suit pas seul , et son écuyer n'a pas oublié ses ordres.

ILDE.

]\Ialek Adhel s'arrête à quelque distance de l'armée, derrière une masse de rochers qui les dérobe à tous les regards ; il jette loin de lui son bouclier, et s'écrie : «Crois-moi, Lusignan, n'usons point de ces vains moyens de défense qui retarderaient notre défaite, et précipitons, au contraire, l'instant où l'un de nous aura cessé de haïr l'autre. "Lusignan l'imite ; il quitte son bouclier, tire l'épé^, et le combat commence. L'horrible mort entend les coups de ces guerriers intrépides; elle vole, accourt, et sourit à la vue des grandes victimes qui vont tomber sous son empire. Jamais Lusignan n'a montré tant de valeur, jamais il n'eut tant d'espérances, car Malek Adhel est blessé; dans le champ de bataille, plusieurs Chrétiens doivent, à l'indifférence que ce héros mettait à défendre sa vie, l'honneur d'avoir versé son sang, et celui qu'il perd affaiblit la vigueur de son bras. Mais son courage supplée aux forces qui lui manquent, et, prenant son épée entre ses deux mains, il en décharge un si furieux coup sur la tête de son rival, que celui-ci en est ébranlé; son casque, fendu par la moitié , tombe à terre, et ses yeux se couvrent d'un nuage de sang; Malek Adhel, en voyant sa tête nue, jette aussi son casque, et attend, pour recommencer à frapper, que son adversaire soit en état de se défendre; mais à peine Lusignan a-t-il recouvré ses sens qu'il s'élance sur le prince, et lui enfonce son épée au défaut de sa 'cuirasse, d'un mouvement si rapide, que le héros, qui ne s'y attendait pas, n'a pas eu le temps de parer le coup. Aussitôt de la large blessure son sang coule à gros, bouillons : « Hélas! Mathilde, s'écriet-il, si je le répandais pour vous venger, et si ma mort ne vous affligeait pas, qu'elle me serait chère! — L'affliger, reprit Lusignan, sois sur qu'elle s'en réjouira avec nous. » 11 dit, et redouble ses coups; le prince n'en est point atteint, il reprend même ses avantages et perce le flanc de son rival. Alors Lusignan cherche moins à attaquer qu'à se défendre; il évite le prince, tourne autour de lui, le fatigue,

l'épuisé , voyant bien que, blessé comme il l'est , il n'a besoin que de prolonger le , combat pour être sur de la victoire ; mais 3Ialek Adhel , indigné que la lutte soit si égale, la défaite encore incertaine, et que l'homme qu'il hait le plus soit celui qui lui résiste davantage; Malek Adhel, voulant enfin terminer le combat ou mourir, quitte son épée, s'arme de son poignard, et se précipite sur Lusignan pour le lui plonger dans le cœur; ils se débattent, s'enlacent, s'attaquent, se repoussent; à la fin le prince l'emporte; il saisit son adversaire entre ses deux bras avec tant de force , que Lusignan en perd la respiration et le mouvement; ii chancelle et va mesurer la terre. Malek Adhel s'y jette avec lui; il lève le poignard, il va frapper... « O héros! écoute-moi, » lui dit Lusignan d'une voix expirante.

Malek Adhel s'arrête pour l'écouter; mais le roi de Jérusalem perd connaissance avant d'avoir achevé sa prière.

Le prince hésite à frapper d'un coup inutile un ennemi presque mort : tandis qu'il hésite, l'écuyer de Lusignan, qui vient de voir tomber son maître, le croit sans vie; et, fidèle à sa promesse, il se précipite sur le héros , et lui enfonce sou épée dans la gorge ; JNIalek Adhel surpris se retourne pour se venger; mais affaibli, épuisé par ses nombreuses blessures, il succombe enfin, ses yeux se ferment à la lumière , ses lèvres pâles et expirantes prononcent encore le nom de Mathilde; le mouvement et la chaleur l'abandonnent ; il demeure étendu sur la poussière, qu'il baigne de son sang.

L'écuyer de Lusignan est effrayé luimême de ce spectacle; il ne peut croire qu'un si fameux guerrier ait été sa victime; l'effroi s'empare de son âme. et si ce n'est plus le bras, c'est l'ombre de Malek Adhel qui le fait frémir : il voudrait s'éloigner de ce lieu effroyable, mais il voudrait emporter le corps de son maître; ses forces n'y suffisent pas. Il aperçoit dans l'escarpement des rochers un jeune pâtre qui s'y était réfugié avec effroi , tandis qu'autour de lui ses chèvres broutaient paisiblement l'herbe tendre et le

ILDE. 275

feuillage des arbrisseaux; il l'appelle, il l'oblige à venir lui prêter son appui pour transporter le corps de Lusignan au camp. Dans leur route, ils rencontrent des Chrétiens qui fuyaient : « La bataille est-elle donc perdue ? s'écrie l'écuyer. — Lusignan a disparu, répondentils, et Saladin et Malek Adhel sont vainqueurs. —Malek Adhel ! i-eprend l'écuyer, Malek Adhel est mort; il vient de succomber sous les coups de Lusignan, de mon maître que voici couvert de blessures. » Les Chrétiens n'osent croire ce qu'ils entendent, ils répètent ces mots extraordinaires : « Malek Adhel vient ce succomber ! » De bouche en bouche ils volent jusqu'au sein des armées ; à l'insiant Musuhnans et Chrétiens s'arrêtent interdits devant la terrible nouvelle; les premiers se frappent la poitrine, se roulent à terre avec désespoir. Les C-hretiens eux-mêmes ne peuvent s'empêcher d'être émus; cependant ils reprennent courage et profitent de la terreur des Infidèles pour les accabler : Saladin, victorieux jusqu'à cet instant; Saladin, toujours maître de lui-même dans les plus éminents dangers; Saladin, que les flèches les plus aiguës et les maux les plus cruels ne peuvent seulement faire changer de couleur, maintenant ne peut plus commander à la douleur qu'il éprouve; la mort de son frère l'a saisi avec tant de violence, que pendant un moment ii oublie et son empire et sa gloire pour ne songer qu'à ce qu'il perd. Ii est repoussé, vaincu ; il se replie vers Ascalon , et va enfermer dans les murs de cette ville son profond désespoir et les débris de sa puissante armée.

Page 1