LETTRE III
CLAIRE A l'aiSE.
Je suis seule, il est vrai, mon Élise, mais non pas ennuyée ; je trouve assez d'occupation auprès de mes enfants, et de plaisir dans mes promenades, pour remplir tout mon temps : d'ailleurs M. d'Albe, devant trouver son cousin à Lyon, sera de retour ici avant dix jours; et puis comment me croire seule quand je vois la terre s'embellir chaque jour d'un nouveau charme? Déjà le premier-né de la nature s'avance, déjà j'éprouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers mon cœur qui bat plus violemment à l'approche du printemps; à cette sorte de création nouvelle, tout s'éveille et s'anime; le désir naît, parcourt l'univers, et effleure tous les êtres de son aile légère , tons sont atteints et le suivent; il leur ouvre la route du plaisir, tous enchantés s'y précipitent; l'homme seul attend encore, et différent sur ce point des êtres vivants, il ne sait marcher dans cette route que guidé par l'amour. Dans ce temple de l'union des êtres , où les nombreux enfants de la nature se réunissent, désirer et jouir étant tout ce qu'ils veulent, ils s'arrêtent et sacrifient sans choix sur l'autel du plaisir; mais l'homme
dédaigne ces biens faciles entre le désir qui l'appelle et la jouissance qui l'excite; il languit fièrement s'il ne pénètre au sanctuaire; c'est là seulement qu'est le bonheur, et l'amour seul peut y conduire.... O mon Élise! je ne te tromperai pas, et tu m'as devinée : oui, il est des moments où ces images me font faire des retours sur moi-même, et où je soupçonne que mon sort n'est pas rempli comme il aurait pu l'être : ce sentiment, qu'on dit être le plus délicieux de tous , et dont le germe était peut-être dans mon cœur, ne s'y développera jamais , et y mourra vierge.
Sans doute, dans ma position, m'y livrer serait un crime, y penser est même un tort; mais crois-moi. Élise, il est rare, très -rare que je m'appuie d'une manière déterminée sur ce sujet; la plupart du temps je n'ai , à cet égard , que des idées vagues et générales, et auxquelles je ne m'abandonne jamais. Tu aurais tort de croire qu'elles reviennent plus fréquemment à la campagne; au contraire, c'est là que les occupations aimables et les soins utiles donnent plus de moyens d'échapper à soi-même. Élise, le monde m'ennuie ; je n'y trouve rien qui me plaise; mes yeux sont fatigués de ces êtres nuls qui s'entre-choquent dans leur petite sphère pour se dépasser d'une ligne: qui a vu un homme n'a plus rien de nouveau à voir ; c'est toujours le même cercle d'idées, de sensations et de phrases, et le plus aimable de tous ne sera jamais qu'un homme aimable.
Ah! laisse-moi sous mes ombrages; c'est là qu'en rêvant un mieux idéal , je trouve le bonheur que le ciel m'a refusé. Ne pense pas pourtant que je me plaigne de mon sort: Élise, je serais bien coupable; mon mari n'est-il pas le meilleur des hommes ? Il me chérit , je le révère, je donnerais mes jours pour lui : d'ailleurs n'est-il pas le père d'Adolphe , de Laure? Que de droits à ma tendresse!
Si tu savais comme il se plaît ici, tu conviendrais que ce seul motif devrait m'y retenir ; chaque jour il se félicite d'y être, et me remercie de m'y trouver
CLAIRE
bien. Dans tous les lieux , dit-il , il serait heureux par sa Claire ; mais ici il l'est par tout ce qui l'entoure : le soin de sa manufacture, la conduite de ses ouvriers, sont des occupations selon ses goûts : c'est un moyen d'ailleurs de faire prospérer son village; par-là il excite les paresseux et fait vivre les pauvres ; les femmes, les enfants, tout travaille; les malheureux se rattachent à lui ; il est connne le centre et la cause de tout le bien qui se fait à dix lieues à la ronde; et cette vue le rajeunit. Ah! mon amie, eussé-je autant d'attrait pour le monde qu'il m'inspire d'aversion , je resterais encore ici; car une femme qui aime son mari compte les jours où elle a du plaisir, comme des jours ordinaires, etceux où elle lui en fait, comme des jours de fête.