LETTRE XXVIII
FREDERIC A CLAIRE
Femme, femme trop enchanteresse , qui es-tu , pour faire entrer dans mon cœur les sentiments les plus opposés? pour me faire passer tout-à-coup de l'excès du bonheur à celui de l'infortune ? Ces yeux si touchants , qu'il est impossible de regarder sans la plus vive émotion; ces yeux qui n'appartiennent qu'à Claire, l'idole chérie de mon cœur, la première femm.e quej'aie aimée, la seule que j'aimerai jamais ; ces yeux, où elle me permettait hier de lire l'expression de la tendresse, sont voilés aujourd'hui par la douleur et la sévérité ; et mon ame, où tu règnes despotiquement, mon ame, qui n'a maintenant plus de sentiments que tu n'aies fait naître, gémit de ta peine sans en connaître la cause. O ma douce, ma charmante amie! garde-toi bien de te croire coupable , ni de t'affliger du bonheur que tu m'as donné : le repentir ne doit point entrer dans une ame dont le mal n'approcha jamais. Toi, craindre le crime , Claire ! ton seul regard le tuerait. Femme adorée et trop craintive , oses-tu penser que la Divinité, qui te forma à son image, nous entraîne vers le vice par tout ce que la félicité a de plus doux ? Non , non ; ces élans , ces transports, ces émotions enchanteresses, me rassurent contre le remords, et je me sens trop heureux pour me croire criminel. Ah ! laisse-moi retrouver ces instants où , t'enlaçant dans mes bras , et respirant ton souffle, j'ai recueilli sur tes lèvres tout ce que l'immensité de l'univers et de la vie peut donner de félicité à un mortel.
Claire , tu m'as éloigné de toi , mais je ne t'ai point quittée ; mon imagination te plaçait sur mon sein, je t'inondais de caresses et de larmes ; ma bouche avide pressait la tienne ; Claire ne s'en défendait point, Claire partageait mes transports ; sans autre guide que son cœur
et la nature, elle oubliait le monde, ne sentait que l'amour, ne voyait que son amant : nous étions dans les cieux. Ah ! Claire , ce n'est pas là qu'est le crime !
Claire je t'idolâtre avec frénésie : ton image me dévore, ton approche me brûle : trop de feux me consument : il faut mourir ou les satisfaire. Laissemoi te voir, je t'en conjure, ne me fuis point, laisse-moi te presser encore une fois entre mes bras ; je les étends pour te saisir, mais c'est une ombre qui m'échappe. Je t'écris à genoux, mon papier est baigné de mes pleurs : 6 Claire ! un de tes baisers, un seul encore ! il est des plaisirs trop vifs pour pouvoir les goûter deux fois sans mourir.
LETTRE XXIX
FRÉDÉRIC A CLAIRE
Je ne puis dormir ; j'erre dans ta maison , je cherche la dernière place que tu as occupée ; ma bouche presse ce fauteuil où ton bras reposa long-temps ; je m'empare de cette fleur échappée de ton sein; je baise la trace de tes pas; je m'approche de l'appartement où tu dors, de ce sanctuaire qui serait l'objet de mes ardents désirs , s'il n'était celui de mon profond respect. Mes larmes baignent le seuil de ta porte; j'écoute si le silence de la nuit ne me laissera pas recueillir quelqu'un de tes mouvements....
J'écoute.... O Claire, Claire! je n'en doute pas, j'ai entendu des sanglots. Mon amie, tu pleures : qui peut donc causer ta peine ' ? Quand je te dois un bonheur dont le reste du monde ne peut concevoir l'idée , puisque nul mortel ne fut aimé de toi , qui peut t'affliger encore ? Claire, que ton amour est faible s'il te laisse une pensée ou un sentiment qui ne soit pas pour lui , et si sa puissance n'a pas anéanti toutes les autres facultés de ton ame ! Pour moi , il n'est plus de passé ni d'avenir : absorbé par toi , je ne vois que toi ; je n'ai plus un in-
I s'il ne faisait pas cette qtie^tion, il serait un monstre ; car la folie de Tainour ne serait pas complète.
CLAIRE D'ALBE
stant de ma vie qui ne soit à toi ; tous les autres êtres sont nuls et anéantis ; ils passent devant moi comme des ombres ; je n'ai plus de sens pour les voir, ni de cœur pour les aimer. Amitié, devoir, reconnaissance , je ne sens plus rien : l'amour , Tardent amour a tout dévoré ; il a réuni en un seul point toutes les parties sensibles de mon être, et il y a placé l'image dé Claire : c'est là le temple où je te recueille , où je t'adore en silence quand tu es loin de moi ; mais , si j'entends le son de ta voix , si tu fais un mouvement, si mes regards rencontrent tes regards , si je te presse doucement sur mon sein...., alors ce n'est plus seulement mon cœur qui palpite , c'est tout mon être , c'est tout mon sang , qui frémissent de désir et de plaisir : un torrent de volupté sort de tes yeux et vient inonder mon ame. Perdu d'amour et de tendresse, je sens que tout moi s'élance vers toi : je voudrais te couvrir de baisers, recevoir ton haleine, te tenir dans mes bras , sentir ton cœur battre contre mon cœur, et m'abîmer avec toi dans un
océan de bonheur et de vie Mais, ô
ma Claire ! seule tu réunis ce mélange inconcevable de décence et de volupté qui éloigne et attire sans cesse, et qui éternise l'amour; seule tu réunis ce qui commande le respect et ce qui allume les désirs. Mais comment exprimer ce qu'est et ce qu'inspire une femme enchanteresse, la plus parfaite de toutes les créatures, l'image vivante de la Divinité Pet quelle langue sera digne d'elle? Je sens que mes idées se troublent devant toi comme devant un ange descendu du ciel : rempli de ton image adorée, je n'ai plus d'autre sentiment que l'amour et l'adoration de tes perfections ; toute autre pensée que la tienne s'évanouit; en vain je cherche à les fixer, à les rassembler, à les éclaircir ; en vain je cherche à tracer quelques lignes qui te peignent ce que je sens ; les termes me manquent, ma plume se traîne péniblement ; et , si mon dernier besoin n'était pas de verser dans ton cœur tous les sentiments qui m'oppressent, effrayé de la grandeur de ma tâche , je me tai- -
rais , accablé sous ta puissance , et sentant trop pour pouvoir penser.
LETTRE XXX
CLAIRE A FRÉDÉRIC
Non , je ne vous verrai point : trop de présomption m'a perdue, et je suis payée pour n'oser plus me fier à moi-même.
Je vous écris , parce que j'ai beaucoup à vous dire, et qu'il faut un terme enfin à l'état affreux où nous sommes.
Je devrais commencer par vous ordonner de ne plus m'écrire , car ces lettres si tendres, malgré moi je les presse sur mes lèvres , je les pose contre mon cœur, c'est du poison qu'elles respirent. . . Frédéric, je vous aime, et n'ai jamais aimé que vous : l'image de votre bonheur , de ce bonheur que vous me demandez , et que je pourrais faire , égare mes sens et trouble ma raison ; pour le satisfaire, je compterais pour rien la vie, l'honneur et jusqu'à ma destinée future : vous rendi-e heureux et mourir après, ce serait tout pour Claire, elle aurait assez vécu ; mais acheter votre bonheur par une perfidie ! Frédéric , vous ne le voudriez pas Insensé! tu veux que Claire
soit à toi , uniquement à toi ! est-elle donc libre de se donner ? s'appartientelle encore ? Si tes yeux osent se fixer sur ce ciel que nous outrageons , tu y verras les serments qu'elle a faits ; c'est là qu'ils sont écrits ! Et qui veux-tu qu'elle trahisse ? son époux et ton bien- i faiteur, celui qui t'a appelé dans son sein, qui te nourrit, qui t'éleva et qui t'aime ; celui dont la confiance a remis dans nos mains le dépôt de son bonheur ? Un assassin ne lui ôterait que la vie, et toi , pour prix de ses bontés , tu veux souiller son asile, ravir sa compagne, remplacer par l'adultère et la trahison la candeur et la vertu qui régnaient ici , et que tu en as chassées. Ose te regarder , Frédéric, et dis, qu'est-ce qu'un monstre ferait de plus que toi ? Quoi ! ton cœur est-il sourd à cette voix qui te crie que tu violes l'hospitalité et la reconnaissance ? ton regard ose-t-il se porter sur
CLAIRE
cet homme respectable que tu dois frémir de nommer ton père ? ta main peutelle presser la sienne sans être déchirée d'épines? Enfin n'as -tu rien senti en voyant hier des larmes dans ses yeux ? Ali ! que n'ai-je pu les payer de tout mon sang ! Tu étais agité, j'étais pâle et tremblante. Il a tout vu, il sait tout, c'en est fait, et l'innocent porte la peine due au vice ! Malheureuse Claire ! était-ce donc pour empoisonner sa vie que tu juras de lui consacrer la tienne? Femme perfide, te sied-il d'accuser un autre quand tu es toi-même si coupable ? Frédéric , vous ftites faible et je suis criminelle ; il me semble que toute la nature crie après moi et me réprouve ; je n'ose regarder ni le ciel, ni vous , ni mon époux, ni moi-même. Si je veux embrasser mes enfants , je rougis de les presser contre un cœur dont l'innocence est bannie ; les objets qui me sont le plus chers sont ceux que je repousse avec le plus d'effroi Toi-même, Frédéric, c'est parce
que je t'adore que tu m'es odieux ; c'est parce que je n'ai plus de forces pour te résister que ta présence me fait mourir ; et mon amour ne me paraît un crime que parce que je brûle de m'y li\Ter. O Frédéric ! éloigne-toi ; si ce n'est pas par devoir, que ce soit par pitié : ta vue est un reproche dont je ne peux plus supporter le tourment. Si ma vie et la vertu te sont chères, fuis sans tarder davantage. Quelles que soient tes résolutions, de quelque force que l'honneur les soutienne, elles ne résisteraient point à l'occasion ni à l'amour : songe, Frédéric, qu'un instant peut faire de toi le dernier des hommes , et me faire mourir déshonorée, et que, si, après y avoir pensé, il était nécessaire de te répéter encore de fuir , tu serais si vil à mes yeux , que je ne te craindrais plus.
Je vous le répète , je suis sûre que mon mari a tout deviné; ainsi je n'ai malheureusement plus h redouter les soupçons que votre départ peut occasioner. D'ailleurs , vous savez que les affaires d'Élise s'accumulent de plus en plus , et lui donnent le besoin d'un
aide : soyez le sien , Frédéric ; devenez utile à mon amie ; allez mériter d'elle le pardon des maux que vous m'avez faits : vous trouverez dans cette femme chérie une autre Claire, mais sans faiblesse et sans erreurs. IMontrez-vous tel à ses yeux , qu'elle puisse dire qu'il n'y avait qu'une Élise ou un ange capable de vous résister; que vos vertus m'obtiennent ma grâce , et que votre travail me rende mon amie; que ce soit à vous que je doive son retour ici, afin que chaque heure , chaque minute où je jouirai d'elle soit un bienfait que je vous doive , et que je puisse remonter à vous comme à la source de ma félicité. Frédéric, il dépend de vous que je m'enorgueillisse de la tendresse que j'éprouve et de celle que j'inspire : élevezvous par elle au-dessus de vous-même ; qu'elle vous rattache à toutes les idées de vertu et d'honneur, pour que je puisse fixer mes yeux sur vous chaque fois que l'idée du bien se présentera.
Enfin, en devenant le plus grand et le meilleur des hommes, forcez ma conscience à se taire, pour qu'elle laisse mon cœur vous aimer sans remords. O Frédéric! s'il est vrai que je te sois chère, apprends de moi à chérir assez notre amour pour ne le souiller jamais par rien de bas ni de méprisable. Si tu es tout pour moi, mon univers, mon bonheur, le dieu que j'adore ; si la nature entière ne me présente plus que ton image ; si c'est par toi seul que j'existe, et pour toi seul que je respire; si ce cri de mon creur , qu'il ne m'est plus possible de retenir, t'apprend une faible partie du sentiment qui m'entraîne, je ne suis point coupable. Ai-jepu l'empêcher de naître?
suis-je maîtresse de l'anéantir? dépendil de moi d'éteindre ce qu'une puissance supérieure alluma dans mon sein? Mais, de ce que je ne puis donner de pareils sentiments à mon époux, s'ensuit-il que je ne doive point lui garder la foi jurée? Oserais-tu le dire, Frédéric? oserais-tu le vouloir? L'idée de Claire livrée à l'opprobre ne glace-t-elle pas tous tes désirs, et ton amour n'a-t-il pas plus besoin en-
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core (l'estime que de jouissance? Non, non, je la connais bien cette ame qui s'est donnée à moi ; c'est parce que je !a connais que je t'ai adoré. Je sais qu'il n'est point de sacrifice au-dessus de ton courage; et, quand je t'aurai rappelé que l'iionneur commande que tu partes, et que le repos de Claire l'exige, Frédéric n'hésitera pas .
l.ETTRE XXXÏ. *
FRÉDÉRIC A CLAIRE
J'ai lu votre lettre , et la vérité , la cruelle vérité, a détruit les prestiges enchanteurs dont je me berçais ; les tortures de l'enfer sont dans mon cœur, l'abîme du désespoir s'est ouvert devant moi : Claire ordonne que je m'y précipite; je partirai-
Ce sacrifice, que la vertu ne m'eut jamais fait faire, et que rous seule pouviez obtenir de moi; ce sacrifice, auquel nul autre ne peut être comparé, puisqu'il n'y a qu'une Claire au monde , et qu'un cœur comme le mien pour l'aimer; ce sacrifice, dont je ne peux moi-même mesurer l'étendue , quel que soit le ma! qu'il me cause; je te jure, ô ma Claire! de ne jamais attenter à des jours qui te sont consacrés et qui t'appartiennent; mais , si la douleur , plus forte que mon courage, dessèche les sources de ma vie, me fait succomber sous le poids de ton absence, promets -moi, Claire, de me pardonner ma mort, et de ne point haïr ma mémoire. Sois sûre que l'infortuné qui t'adore eût préféré t'obéir, en se dévouant à des tourments éternels et inouïs, que de descendre dans la paix du tombeau que tu lui refuses.