G ÉLIS A
si beau jour ne veut pas avoir été imploré en vain : il ordonne à un de ses officiers d'aller savoir ce que cette femme demande. L'officier obéit : il sort de l'é- !ilise,il entend les accents suppliants de l'infortunée qui se débat au milieu des gardes; il tressaille, précipite ses pas, la voit, la reconnaît, et s'écrie : C'est elle, c'est Elisabeth! >> La jeune fille ne peut croire à tant de bonheur, elle ne peut croire que Smoloff soit là pour sauver son père; cependant c'est sa voix, ses traits, elle ne peut s'y méprendre : elle le regarde en silence, et étend ses bras vers lui comme s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court h elle, hors de lui-même ; il lui prend la main , il doute presque d? ce qu'il voit. « Elisabeth, lui dit-il, est-ce bien toi? D'où viens-tu, ange du ciel ? — Je viens de Tobolsk. — DeTobolsk , seule, à pied ? » Il tremblait d'agitation en parlant ainsi. « Oui, répondit-elle, je suis venue seule, à pied, pour demander la grâce de mon père , et on m'éloigne du troue, on m'arrache de devant l'empereur. — Viens , viens , Elisabeth, interrompit le jeune homme avec enthousiasme : c'est moi qui te présenterai à l'empereur : viens lui faire entendre ta voix , viens lui adresser ta prière : il n'y résistera pas. » Il écarte les soldats , ramène Elisabeth vers l'église. En ce moment le cortège impérial défilait par la grande porte ; aussit.'')t que le monarque parut , Smoloff se fit jour jusqu'à lui, en tenant Elisabeth par la main. Il se jette à genoux avec elle, il s'écrie: «Sire, écoutez -moi, écoutez la voix du malheur, de la vertu: vous voyez devant vous la fille de l'infortuné Stanislas Potovisky '. Elle arrive
I n \ a quelque iiio.onvcniont, dans les romans qai se liem à l'histoire, d'employer des noms connus el des époques remarquables. La famille Potowska, ou, selon la véritable orthographe, Polocka, est bien une des plus illustres de Pologne, et un membre de cette famille a effectivement été victime en Russie de son courage patriotique; mais c'était le comte tguacc Potocliy, et non pas Stanislas. H ne fui point envoyé en Sibérie, mais dans les cachots d'une très-dure prison d'état, avec le brave Kosciusko; et ce fut l'impératrice Catherine U qui l'y plongea : il en fut délivré, ainsi que son compagnon d'infortune, par le fils de cette souveraine, l'empereur Paul.
La jeune fille, qni fit en effet deux mille quatre
des déserts d'Iscliim, où depuis douze ans ses p;irents languissent Jans l'exil : elle est partie seule, sans secours; elle a fait la route à pied , demandant l'aumdne , et bravant les rebuts , la misère, les tempêtes , tous les dangers, toutes les fatigues , pour venir implorer à vos pieds la grâce de son père. » Elisabeth éleva ses mains suppliantes vers le ciel, en répétant : ■< La grâce de mon père ! » Il y eut parmi la foule un cri d'admiration ; l'empereur lui-même fut frappé ; il avait de fortes préventions contre Stanislas Potowsky , mais en ce moment elles s'effacèrent : il crut que le père d'une fille si vertueuse ne pouvait être coupable : mais , l'eût-il été , Alexandre aurait pardonné encore. « Votre père est libre, lui dit-il ; je vous accorde sa grâce.» Elisabeth n'en entendit pas davantage.
A ce mot de grâce , une trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les bras de Smoloff. On l'emporta à travers une foule immense, qui s'ouvrit devant elle en jetant des cris et en applaudissant à la vertu de Fhéroïne et à la clémence du monarque. On la transporta dans la demeure du bon Jacques Ilossi ; c'est là qu'elle reprit l'usage de ses sens. Le premier objet qu'elle vit fut Smoloff à genoux auprès d'elle; les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'el'e venait d'entendre de la bouche du monarque : « Elisabeth, votre père est libre ; sa grâce vous est accordée. » Elle ne pouvait parler encore, ses regards seuls di.saient sa joie et sa reconnaissance , ils disaient beaucoup. Enfin elle se pencha vers Smoloff; d'une voix émue, tremblante, elle prononça le nom de son père, celui de sa mère : « rv'ous ies reverrons donc, ajouta-t-elle , nous jouirons de leur bonheur. » (les mots pénétrèrent jusqu'au fond de Famé du jeune homme. Elisabeth ne lui avait point dit qu'elle l'ai-
cents milles d'Angleterre, seule, a pied, ])our demander la grâce de son père à l'élersbourg, ne tenait à aucune famille distinguée. Son nom était Praskowja Lupolowa. F.Ilc mouru; a Novogt)rod , en jSio, six ans après son généreux dévouement Son père avait été eitilé en Sibérie en 1798.
ÏJt
ii!f
lOffl
ELISA
mait ; mais elle venait de l'associer au premier sentiment de son cœur, au premier bien de sa vie ; elle venait de le mettre de moitié dans la plus douce félicité qu'elle attendait de l'avenir. Dès ce moment , il osa concevoir l'espérance qu'elle pourrait peut-être consentir un jour à ne plus séparer ce qu'elle venait d'unir.
Plusieurs jours se passèrent avant que la grâce put être expédiée ; il fallait revoir l'affaire de Stanislas Potowsky : en l'examinant, Alexandre fut convaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser les fers du noble palatin; mais il avait fait grâce avant de savoir qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.
Un matin, Smoloff entra chez Elisabeth plus tôt qu'il ne l'avait osé faire jusqu'alors : il lui présenta un parchemin scellé du sceau impérial : «Voici, lui dit-il, l'ordre que l'empereur envoie à mon père de mettre le vôtre en liberté.» La jeune fille saisit le parchemin, le pressa contre son visage, et le couvrit de larmes. «Ce n'est pas tout, ajouta Smoloff avec émotion, notre magnanime empereur ne se contente pas de rendre la liberté à votre père, il lui rend ses dignités, son rang, ses richesses, toutes ces grandeurs humaines qui élèvent les autres hommes, mais qui ne pourront élever Elisabeth. Le courrier, porteur de cet ordre, doit partir demain matin : j'ai obtenu de l'empereur la permission de l'accompagner. — Et moi , interrompit vivement Elisabeth, ne l'accompagnerai-je pas? — Ah! vous l'accompagnerez sans doute, reprit Smoloff.
Quelle autre bouche que la vôtre aurait le droit d'apprendre à votre père qu'il est libre? J'étais sur de votre intention, j'en ai informé l'empereur ; il a été touché , il vous approuve , et il me charge de vous annoncer que demain vous pourrez partir ; qu'il vous donne une de ses voitures, deux femmes pour vous servir, et une bourse de deux mille lîoubles (}ue voici pour vos frais de route. » Elisabeth resarda Smoloff; elle
lui dit : « Depuis le premier jour où je vous ai vu , je ne me souviens pas d'avoir obtenu un seul bien dont vous n'ayez été l'auteur : sans vous , je ne tiendrais point cette grâce de mon père ; sans vous , il n'aurait jamais revu sa patrie. Ah ! c'est à vous à lui apprendre qu'il est libre, et ce bonheur sera le seul prix digne de vos bienfaits.— Non, Elisabeth, reparti! le jeune homme, ce bonheur sera votre partage; moi j'aspire à un plus haut prix. —Un plus haut prix!
s'écria-t-elle ; 6 mon Dieu! quel peut-il être?» Smoloff fit un mouvement pour parler ; il se retint , il baissa les yeux , et, après un assez long silence, il répondit d'une voix émue : « Je vous le dirai aux genoux de votre père. »
Depuis que Smoloff avait retrouvé Elisabeth , il ne s'était point passé un seul jour sans qu'il la vît, sans qu'il demeurât plusieurs heures de suite avec elle, sans qu'il eût une nouvelle raison de l'aimer davantage , et sans qu'il s'écartât un moment du respect qu'il lui devait. Elle était loin de ses parents, elle n'avait d'autre protecteur que lui , et cette jeune fille sans défense était à ses yeux un objet trop sacré, trop saint, pour qu'il n'eût pas rougi de lui exprimer un sentiment qu'elle aurait rougi d'entendre.
Avant de quitter Moscou , Elisabeth avait libéralement récompensé ses bons hôtes; de même, en passant le Volga devant Casan, elle se ressouvint du batelier iS'icolas Kisoloff; elle demanda ce qu'il était devenu : on lui apprit que , par la suite d'une chute, il était tombé dans la plus profonde misère, gisant sur un grabat, au milieu de six enfants qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui; il l'avait vue pauvre et en lambeaux, elle revenait riche et brillante, il ne la recoimut pas. Elle tira de sa bourse la petite pièce qu'il lui avait donnée, elle la lui montra, lui rappela ce qu'il avait fait pour elle , et posant sur son lit une centaine de roubles : «Tenez, lui dit-elle, la charité ne sème point en vain : voici ce que
48 ÉLISA
vous avez donné au nom de Dieu , voilà ce C|ue Dieu vous envoie. »
Elisabeth était si pressée d'arriver auprès de SCS parents, qu'elle voyageait la nuit et le jour; mais à Sarapoul elle voulut s'arrêter , elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire ; c'était presque un devoir filial , et Elisabeth ne pouvait i:as y manquer. Elle revit cette croix qu'on avait placée au-dessus du cercueil, ce lieu où elle avait versé tant de larmes; elle en versa encore, mais elles étaient douces : il lui semblait que du haut du ciel le pauvre religieux se réjouissait de la voir heureuse, et que, dans ce cœur plein de charité, la vue du bonheur d'autrui pouvait même ajouter au parfait bonheur qu'il goûtait dans le sein de Dieu.
Je me hâte, il en est temps; je ne m'arrêterai point à Tobolsk , je ne peindrai point la joie de Smoloff en présentant Elisabeth à son père , ni la reconnaissance de celle-ci envers ce bon gouverneur; comme elle , je ne serai satisfaite 'qu'en arrivant dans cette cabane où on compte avec tant de douleur les jours de son absence. Elle n'a point voulu qu'on prévînt ses parents de son retour; elle sait qu'ils se portent bien, on le lui a dit à Tobolsk, on le lui confirme à Saïmka; elle veut les surprendre, elle ne permet qu'à Smoloff de la suivre. O ! comme son cœur palpite en traversant la forêt, en approchant des rives du lac, en reconnaissant chaque arbre, chaque rocher ! Elle aperçoit la cabane
paternelle, elle s'élance Elle s'arrête,
la violence de ses émotions l'épouvante, elle recule devant trop de joie. Ah ! misère de l'homme, te voilà bien tout entière ! Nous voulons du bonheur, nous en voulons avec excès, et l'excès du bonheur nous tue; nous ne pouvons le supporter. Elisabeth, s'appuyant sur le bras de Smoloff, lui dit : « Si j'allais trouver ma mère malade ! >' Cettecrainte, qui venait se placer entre elle et ses parents, tempéra la félicité qui l'accablait, et lui rendit toutes ses forces. Elle court, elle touche au seuil, elle entend des voix,
elle les reconnaît; son cœur se serre, sa tête se perd , elle appelle ses parents : , la porte s'ouvre, elle voit son père; il I jette un cri : la mère accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras. «La voilà, s'écrie Suioloff , la voilà qui vous apporte votre grâce; elle a triomphé de tout,elle a tout obtenu. »
Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exilés ; peut-être ne les ont-ils pas entendus : absorbés dans la vue de leur fille , ils savent seulement qu'elle est revenue, qu'elle est devant leurs yeux, qu'ils l'ont retrouvée, qu'ils la tiennent, qu'ils ne la quitteront plus; ils ont ou- ' blié qu'il existe d'autres biens dans le ' monde. '
Long -temps ils demeurent plongés ' dans cette extase, ils sont comme éperdus , on les croirait en délire ; ils laissent ' échapper des mots sans suite, ils ne sa- ' vent ce qu'ils disent, ils cherchent en vain des expressions pour ce qu'ils éprouvent, ils n'en trouvent point; ils pleurent, ils gémissent, et leurs forces,! comme leur raison, se perdent dans l'excès de leur joie.
Smoloff tombe aussi aux pieds des exilés. « Ah ! leur dit-il, vous avez plus d'un enfant. Jusqu'à ce moment Elisabeth m'a nommé son frère; mais à vos genoux peut-être me permettra-t-elle
d'aspirer à un autre nom. » La jeune
fille prend la main de ses parents, les regarde et leur dit : « Sans lui je ne serais point ici peut-être; c'est lui qui m'a conduite aux genoux de l'empereur, qui a parlé pour moi, qui a sollicité votre grâce, qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous rend votre enfant, qui me ramène dans vos bras. ?
O ma mère! dis-moi comment doit se nommer ma reconnaissance ? O mon père ! apprends-moi comment je pourrai m'acquitter ? » Phédora , en pressant sa fille contre son sein, lui répondit : «Ta reconnaissance doit être l'amour que j'ai pour ton père.» Springer s'écria avec en-i thousiasme : «Le don d'un cœur comme:
le tien est au-dessus de tous les bienfaits; mais Elisabeth ne saurait êtr<
trop généreuse. » La jeune fille alors , unissant la main du jeune homme à celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur : « Vous promettez de ne les quitter jamais? — Mon Dieu! ai -je bien entendu! s'écria-t-il ; ses parents me la donnent, et elle consent à être à moi ! » Il n'acheva point , il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth ; il ne croyait pas que dans le ciel même on pût être plus heureux que lui; et l'ivresse de cette mère qui revoyait son enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fiile, l'inconcevable satisfaction de cette pieuse héroïne qui , à l'aurore de sa vie , venait de remplir le plus saint des devoirs , et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne ; tous ces biens réunis , tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.
Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-là , je montrerais les parents s'entretenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son absence; je les montrerais écoutant , avec toutes les émotions de l'espérance et de la crainte, le récit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les bénédictions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant ; je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son cœur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth ; je dirais ce que les parents éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes qu'ils versè-
l^LISABETH. 49
rent au récit de sa détresse , les larmes qu'ils Ycrsèrei.t au récit de sa vertu : enfin je raconterais leurs adieux à cette cabane sauvage, à cette terre d'exil, où ils ont souffert tant de maux , mais oii ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus vives et plus pures , qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des larmes ; semblables aux rayons du soleil , qui ne sont jamais plus éclatants que quand ils sortent de la nue pour se réfléchir sur des champs trempés de rosée.
Pure et sans tache comme les anges , Elisabeth va participer à leur bonheur ; elle va vi\Te comme eux d'innocence et d'amour. O amour! innocence! c'est assurément de votre éternelle union que se compose l'éternelle félicité.
Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop, elles fatiguent, parce qu'elles sont sans vraisemblance : on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour les expressious de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie ; un seul jour de félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parents, ils vont la ramener dans leur patrie, la replaner au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unira l'homme qu'elle préfère , à l'homme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C'en est assez, arrétons-noys ici, reposons-nous sur ces douces pensées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être obligée d'y placer un malheur.
FIN d'Elisabeth.
LA PRISE
OU