LETTRE XXXIV
ÉLISE A M. D'ALBE
Mon amie, en s'unissantà vous , m'éta le droit de disposer d'elle : je puis vous donner des avis , mais je dois respecter vos volontés : vous m'ordonnez donc de lui taire l'état de Frédéric, j'obéirai. Cependant, mon cousin, s'il y a des inconvénients à la vérité, il y en a plus encore à la dissimulation ; l'exemple de Claire en est la preuve : il nous apprend que celui qui se sert du mal, même pour arriver au bien , en est tôt ou tard la victime. Si, dès le premier instant, elle vous eut fait l'aveu de l'amour de Frédéric , cet infortuné aurait pu être arraché à sa destinée; ma vertueuse amie serait pure de toute faiblesse, et vous-même n'auriez pas été déchiré par l'angoisse d'un doute. Et pourtant où futil jamais des motifs plus plausibles , plus délicats, plus forts que les siens pour se taire .^ Le bonheur de votre vie entière lui semblait compromis par cet aveu : quel autre intérêt au monde était capable de lui faire sacrifier la vérité ? Qui saura jamais apprécier ce qu'il lui en a coûté pour vous tromper? Ah! pour user de dissimulation, il lui a fallu toute l'intrépidité de la vertu.
Moi-même, lorsqu'elle me confia ses raisons , je les approuvai ; je crus qu'elle aurait le temps et la force d'éloigner Frédéric avant que vous eussiez soupçonné les feux dont il brûlait. J'espérais encore que le vœu unique et permanent
CLAIRE D'ALBE
de Claire , ce vœu de n'avoir été pour vous pendant sa vie qu'une source de bonheur, pouvait être rempli.... Un instant a tout détruit : ces mots échappés à mon amie, dans le déhre de la fièvre, éveillèrent vos soupçons, l'état de Frédéric les confirma. Vous fûtes même plus malheureux que vous ne deviez l'être, puisque vous crûtes voir dans l'excessive douleur de Claire la preuve de son ignommie. Ses caresses vous rassurèrent bientôt; vous connaissiez trop votrefemme pour douter qu'elle n'eût repoussé les bras de son époux si elle n'avait pas été digne de s'y jeter. J'ai approuvé la délicatesse qui vous a dicté de ne point l'aider dans le sacrifice qu'elle voulait faire , afin qu'en ayant seule le mérite , il pût la raccommoder avec elle-même ; mais je suis loin de redouter comme vous ledésespoir de Claire; cet état demande des forces , et , tant qu'elle en aura, elles tourneront toutes au profit de la vertu. En lui peignant Frédéric tel qu'il est, je donnerais sans doute plus d'énergie à sa douleur ; mais, dans les âmes comme la sienne , il faut de grands mouvements pour soutenir de grandes résolutions; au lieu que, si, fidèle à votre plan , je lui laisse entrevoir qu'elle a mal connu Frédéric; que non seulement il peut l'oublier , mais qu'une autre est prête à la remplacer ; si je lui montre léger et sans foi ce qu'elle a vu noble et grand ; enfin si j'éveille sa défiance sur un point où elle a mis tout son cœur, la vérité, l'honneur même ne seront plus pour elle qu'un problème. Si vous lui faites douter de Frédéric , craignez qu'elle ne doute de tout, et qu'en lui persuadant que son amour ne tilt qu'une erreur, elle ne se demande si la vertu aussi n'en est pas une. Mon ami, il est des âmes privilégiées qui leçurent de la nature une idée plus exquise et plus délicate du beau moral ; elles n'ont besoin ni de raison ni de principes pour faire le bien , elles sont nées pour l'aimer, comme l'eau pour suivre son cours, et nulle cause ne peut arrêter leur marche, à moins qu'on ne
dessèche leur source; mais, si, remontant pour ainsi dire vers le point visuel de leur existence, vous parvenez , en l'effaçant entièrement, à ébranler l'autel qu'elles se sont créé, vous les précipitez dans un vague où elles se perdent pour jamais; car, après l'appui qu'elles ont perdu , elles ne peuvent plus en trouver d'autre : elles aimeront toujours le bien ; mais, ne croyant plus à sa réalité , elles n'auront plus de forces pour le faire; et cependant, comme cet aliment seul était digne de les nourrir , et qu'après lui l'univers ne peut rien offrir qui leur convienne, elles languissent dans un dégoût universel , jusqu'à l'instant où le Créateur les réunit à leur essence.
Mon cousin, je ne risque rien à vous montrer Claire telle qu'elle est; dans aucun moment elle ne perdra à se laisser voir en entier, et il n'est point de faiblesse que ses angéliques vertus ne rachètent. J'oserai donc tout vous dire : le mépris qu'elle concevra pour Frédéric pourra lui arracher la vie, mais le devoir seul peut lui ôter son amour : fiezvous à elle pour y travailler, personne ne le veut davantage; si elle n'y réussit pas , nulle n'aurait réussi ; et du moins , si tous les moyens échouent , réservezvous la consolation de n'en avoir employé que de dignes d'elle.
Je ne lui écris point aujourd'hui; j'attends votre réponse pour lui parler de Frédéric.
Je le connais donc enfin cet étonnant jeune homme : jamais Claire ne me l'a peint comme il m'a paru : c'est la tête d'Antinous sur le corps de l'Apollon, et le charme de sa figure n'est pas même effacé par le sombre désespoir empreint dans tous ses traits. Il ne parle point, il répond à peine ; enfin, jusqu'au nom de Claire , rien ne l'arrache à son morne silence. Les grandes blessures de l'ame et du corps ne saignent point au moment qu'elles sont faites , elles n'impriment pas si tôt leurs plus vives douleurs, et, dans les violentes commotions , c'est le contre-coup qui tue.
La seule excuse de ce jeune homme ,
CLAIRE
mon cousin , est dans Texcès même de sa passion : s'il n'en était pas tyrannisé au point de n'avoir pas une idée qui ne fut pour elle , si les désirs que Claire lui inspire n'étouffaient pas jusqu'au sentiment de ce qu'il vous doit , s'il pouvait en l'aimant se ressouvenir de vous, ce ne serait plus un malheureux insensé, mais un monstre. Vous avez tort, je crois, de ne point permettre que Claire lui écrive : dans ce moment il ne peut entendre qu'elle; elle seule l'a fait partir, seule elle peut pénétrer dans son ame , lui rappeler ses devoirs et le faire rougir des torts affreux dont il s'est rendu coupable. Mon ami , je ne crains point de le dire, en interceptant toute communication entre ces deux êtres , vous les isolez sur la terre ; aucune voix ne pourra ni les sauver ni les guérir , car nulle autre n'arrivera jusqu'à eux. Croyezmoi , pour un sentiment comme celui - là , il faut d'autres moyens que ceux qui réussissent à tout le monde : laissez-les déifier leur amour , en le rendant la base de toutes les vertus ; peu à peu la vérité saura briser l'idole et se substituer à sa place.
Frédéric est arrivé hier; j'avais du monde chez moi , je me suis esquivée pour l'aller recevoir : je voulais qu'il ne parût point, qu'il restât dans son appartement, parce que je sais que , dans les passions extrêmes , l'instinct dicte des cris , des mouvements et des gestes qui donnent un cours aux esprits , et font diversion à la douleur ; mais il s'est refusé à tous ces ménagements. «IVon, m'a-t-il dit, au milieu du monde comme ici , partout je suis seul ; elle n'y est plus. » Il est descendu avec moi ; son regard avait quelque chose de si sinistre, que je n'ai pu m'empêcher de frémir en lui voyant manier des pistolets qu'il sortait de la voiture ; il a deviné ma pensée. « Ne craignez rien , m'a-t-il dit avec im sourire affreux , je lui ai promis de n'en pas faire usage. » Le reste de la soirée il a paru assez tranquille; cependant je ne le perdais pas de vue. Tout-à-coup je me suis aperçue qu'il pâlissait , sa tête
a fléchi , et en un instant il a été couvert de sang ; des artères comprimées par la violence de la douleur s'étaient brisées dans sa poitrine. J'ai fait appeler des secours , et , d'après ce qu'on m'a dit , il est possible que cette crise de la nature , en l'affaiblissant beaucoup , contribue à le sauver. Je réponds de lui si je peux l'amener à l'attendrissement ; mais comment l'espérer, si un mot de Claire ne vient lui demander des larmes ? car il ne peut plus en verser que pour elle. ]Mon ami, en vous ouNTant tout mon cœur sur ce sujet , je vous ai donné la plus haute preuve d'estime qu'il soit possible de recevoir : de pareilles vérités ne pouvaient être entendues que par un homme assez grand pour se mettre audessus de ses propres passions, afin de juger celles des autres; assez juste pour que ce qu'il y a de plus vif dans l'intérêt personnel ne dénature pas son jugement; assez bon pour que le mal dont ii souffre n'endurcisse pas son cœur contre ceux qui le lui causent; et il n'appartenait qu'à l'époux de Claire d'être cet homme-là,
LETTRE XXXV
ÉLISE A M. D'ALBE
Je gémis de votre erreur, et je m'y soumets ; puissiez-vous ne vous repentir jamais d'avoir assez peu apprécié votre femme pour croire que ce qui pouvait être bon pour une autre pouvait lui convenir ! J'ai éprouvé une répugnance extrême à déguiser la vérité à mon amie ; c'est la première fois que cela m'arrive ; mon cœur me dit que c'est mal , et il ne m'a jamais trompée. Croyez néanmoins que je sens toute la force de vos raisons, et que je n'ignore pas combien il est dangereux pour Claire de lui laisser croire qu'aimer Frédéric, c'est aimer la vertu. Ce coloris pernicieux dont la passion embellit le vice est assurément le plus subtil des poisons , car il sait s'insinuer dans les âmes honnêtes , mettre la sensibilité de son parti, et intéresser à tous ses égarements. Je m'indigne comme vous du pouAioir de l'imagina-
CLAIRE D'ALBE
tion , qui , à l'aide de sophismes adroits et touchants, nous fait pardonner des choses qui feraient horreur si on les dépouillait de leur voile. Ainsi ne croyez pas que, si je voyais Claire chercher des illusions pour ciiorer ses torts, ma lâche complaisance autorisât son erreur; mais l'infortunée a senti toute l'étendue de sa faute, et son cœur gémit écrasé sous ce poids. Ah! que pouvons-nous lui dire dont elle ne soit pénétrée ? Qui peut la voir plus coupable qu'elle ne se voit elle-même ? Accablée de vos bontés et de votre indulgence, tourmentée du remords affreux d'avoir empoisonné vos jours , elle voit avec horreur ce qui se passe dans son ame, et tremble que vous n'y pénétriez ; et ne croyez pas que cet effroi soit causé par la crainte de votre indignation; non, elle ne redoute que votre douleur. Si elle ne pensait qu'à elle, elle parlerait ; il lui serait doux d'être punie comme elle croit le mériter , et les reproches d'un époux outragé l'aviliraient moins, à son gré, qu'une indulgence dont elle ne se sent pas digne ; mais elle croit ne pouvoir effacer sa faiblesse qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice qu'en portant seule tout le poids des maux qu'elle vous a faits.
Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans son creur ; mais elle ne rompra le silence que quand elle en sera sure. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance; relevez son courage abattu ; joignez à la délicatesse qui vous a fait attendre, pour le départ de Frédéric, qu'elle l'eût décidé elle-même, la générosité qui ne craint point de le montrer aussi intéressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec Claire sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de la tromper, mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a fait rejeter
tout moyen petit et bas, que vous la jugez digne de tout entendre, comme vous l'êtes de tout savoir. En l'élevant ainsi , vous la forcez à ne pas déchoir sans se dégrader ; en lui confiant toutes vos pensées, vous lui faites sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les communiquer sans rougir , elle parviendra à les épurer. O mon cousin ! quand nos intérêts sont semblables, pourquoi nos opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas ensemble quand on tend au même but?
Vous trouverez ci-jointe la lettre que j'écris à Claire , et où je lui parle de Frédéric sous des couleurs si étrangères à la vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit ; au moindre mouvement le vaisseau se rouvre : une simple sensation produit cet effet. Hier , j'étais près de son lit, on m'apporte mes lettres, il distingue l'écriture de Claire. A cette vue, il jette un cri perçant, s'élance et saisit le papier; il le porte sur son cœur : en un instant il est couvert de sang et de larmes. Une foiblesse longue et effrayante succède à cette violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui ôter le fatal papier; mais par une sorte de convulsion nerveuse, il le tient fortement collé sur son sein : alors j'ai vu qu'il fallait attendi'e, pour le ravoir, que la connaissance lui fût revenue. En effet , en reprenant ses sens , sa première pensée a été de me le rendre en silence, sans rien demander, mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en
détacher, et avec un regard! Mon
cousin , qui n'a pas vu Frédéric, ne peut avoir l'idée de ce qu'est l'expression; tous ses traits parlent ; ses yeux sont viv;ints d'éloquence; et, si la vertu elle-même descendait du ciel, elle ne le verrait point sans émotion. Et c'est auprès d'une femme belle et sensible que vous l'avez placé , au milieu d'une nature dont l'attrait parle au cœur, à l'imagination et aux sens ! c'est là que vous les laissiez tête à tête, sans moyens d'échapper à euxmêmes ! Quand tout tendait à les rapprocher , pouvaient-ils y rester impu-
CLAIRE
nément ? Il eût été beau de le pouvoir , il était insensé de le risquer, et vous deviez songer que toute foi'ce employée à combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille situation , il n'y avait qu'une femme supérieure à tout son sexe, qu'une Claire enfln, qui put rester honnête ; mais , pour n'être pas sensible, ô mon imprudent ami ! il fallait être un ange !
En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire , je ne vous peins que les avantages qui doivent résulter de la franchise ; mais qui peut noinbrer les terribles inconvénients de la dissimulation, s'ils viennent à la découvrir? et c'est ce qui arrivera infailliblement , quels que soient les moyens que nous emploierons pour les tromper : deux cœurs animés d'une semblable passion ont un instinct plus sûr que notre adresse; ils sont dans un autre univers , ils parlent un autre langage; sans se voir ils s'entendent ; sans se communiquer ils se comprennent : ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez garde de mettre la vérité de leur parti , et de les approcher en leur faisant sentir que, hors eux , tout les trompe autour d'eux ; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire; ce n'est pas qu'elle s'en prévalût, elle n'en a pas le droit , et ne peut en avoir la volonté ; mais ce n'est qu'en excitant dans son ame tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et l'admiration de plus grand , que vous pouvez la ramener à vous, et l'arracher à l'ascendant qui l'entraîne.
LETTRE XXXVL
CLAIRE A ÉLISE
L'univers entier me l'eût dit , j'aurais démenti l'univers! Mais toi, Élise, tu ne me tromperais pas, et, quelque changée que je sois , je n'ai pas appris encore
à douter de mon amie Frédéric n'est
point ce qu'il me paraissait être; ardent et impétueux dans ses sensations , il est léger et changeant dans ses sentiments : on peut captiver son imagination, émou-
voir ses sens, et non pénétrer son cœur ! C'est ainsi que tu l'as jugé, c'est ainsi que tu l'as vu; c'est Élise qui ledit, et c'est de Frédéric qu'elle parle ! O mortelle angoisse ! si ce sentiment profond, indestructible , qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle, qu'on me trompe et qu'on le calomnie ; si ce sentiment, qui est devenu l'unique substance de mon ame, est réel, c'est donc toi qui me ti-ahis ? Toi , Élise ! quel horrible blasphème ! toi , ma sœur , ma compagne, mon amie, tu aurais cessé d'être vraie avec moi ? Non , non ; en vain je m'efforce à le penser, en vain je voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la vertu outragée étouffe la voix de mon cœur , et m'empêche de douter d'Élise. Ce mot terrible que tu as dit a retenti dans tout mon être , chaque partie de moi-même est en proie à la douleur, et semble se multiplier pour souffrir : je ne sais où porter mes pas, ni où reposer ma tête ; ce mot terrible me poursuit, il est partout, il a séché mon ame et renversé toutes mes espérances.
Hélas ! depuis quelques jours ma passion ne m'effi'ayait plus : pour sauver Frédéric, je me sentais le courage d'en guérir. Déjà , dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succéder à l'orage ; déjà je formais des plans secrets pour une union qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à nous; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux, et nos tendres soins effaçaient la peine passagère que nous lui avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but! nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me rapprocher de Frédéric! Mais, quand il a cessé d'aimer , quand Frédéric est faux et frivole , qu'ai-je besoin de me surmonter ? ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait fait naître .•' et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et douloureux repentir de l'avoir éprouvée ? O mon Élise ! tu ne peux savoir combien il est affreux d'êti"^ un objet de mépris pour soi-même. Quand je voyais dans Frédéric la' plus parfaite des
CLAIRE
créatures, je pouvais estimer encore une ame qui n'avait failli que pour lui ; mais, quand je considère pour qui je fus coupable , pour qui j'offensai mon époux, je me sens à un tel degré de bassesse , que j'ai cessé d'espérer de pouvoir remonter à la vertu.
Elise , je renonce à Frédéric , à toi , au monde entier ; ne m'écris plus , je ne me sens plus digne de communiquer avec toi ; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie que je te donne ici pour la dernière fois: laisse- moi seule; l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi : pleure ta Claire , elle a cessé d'exister.
LETTRE XXXVn.
CLAIRE A ÉLISE
Hélas! mon Élise, tu as été bien prompte à m'obéir , et il t'en a peu coûté de renoncer à ton amie ! ton silence ne me dit que trop combien ce nom n'est plus fait pour moi; et cependant, tout en étant indigne de le porter , mon ame déchirée le chérit encore , et ne peut se résoudre à y renoncer. Il est donc vrai , Élise , toi aussi tu as cessé de m'aimer ? La misérable Claire se verra donc mourir dans le cœur de tout ce qui lui fut cher , et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme ! Elle , qui se voyait naguère heureuse mère, sage épouse, aimée , honorée de tout ce qui l'entourait, n'ayant point une pensée dont elle pût rougir, satisfaite du passé, tranquille sur l'avenir , la voilà maintenant méprisée par son amie , baissant un front humilié devant son époux , n'osant soutenir les regards de personne : la honte la suit, l'environne ; il semble que , comme un cercle redoutable , elle la sépare du reste du monde, et se place entre tous les êtres et elle. O tourments que je ne puis dépeindre! quand je veux fuir, quand je veux détourner mes regards de moimême , le remords , comme la griffe du tigre, s'enfonce dans mon cœur et déchire ses blessures. Oui , il faut succomber sous de si amères douleurs ; celui qui
aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas. Mon sang se glace, mes yeux se ferment , et , dans l'accablement où je suis , j'ignore ce qui me reste à faire pour mourir Mais,ÉUse, si montrépas expie ma faute, et que ta sagesse daigne s'attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille ; c'est pour elle que je t'implore : que l'image de celle qui lui donna la vie ne la prive pas de ton affeclion ; recueille-la dans ton sein , et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.