‹ Œuvres complètes de Mme Cottin (volume 5)Chapitre 92 sur 98 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

ÉLISE A M. d'aLBE.

Je ge'mis de votre erreur, et je ra'j soumets ; puissiez-vous ne vous repentir jamais d'avoir assez peu apprécié votre femme , pour croire que ce qui pouvait être bon pour une autre pou- Nait lui convenir. J'ai éprouvé une répugnance extrême à déguiser la vérité à mon amie, c'est la première fois que cela m arrive ; mon cœur me dit que c'est mal, et il ne m'a jamais trompée. Croyez néanmoins que je sens toute la force de vos raisons, et que je n'ignore p^s combieu il e^t dau^creux , pour

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Claire ^e lui laisser croire qu'aimer Frédéric, c'est aimer la vertu. Ce coloris pernicieux dont la passion embellit le vice , est assurément le plus subtildes poisons, car il sait s'insinuer dans les âmes honnêtes, mettre la sensibilité de son parti , et intéresser à tous ses égarements. Je m'indigne comme vous du pouvoir de l'imagination, qui, « laide de sophismes adroits et touchants , nous fait pardonner des choses qui feraient horreur si on les dépouillait de leur voile. Ainsi ne croyez pas que si je voyais Claire chercher des illusions pour colorer ses torts , ma lâche complaisance autorisât son erreur; mais l'infortunée a senti tonte Vétendue de sa faute , et son cœur gémit écrasé sous ce poids. Ah! que pouvons-nous lui dire dont elle ne soit péoétrée ? Qui j)eut la voir plus coupable qu'elle ne se Toit ellc-meHae ? Accablée de vos bontés et de votre inrlulgence, tourmentée du remords affreux d'avoir empoisonné vos jours , elle voit avec horreur ce qui se passe daos son âme , et trcmblt

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que VOUS n'y pénétriez ; et ne crojf k pas que cet effroi soit causépar la crainte cle votre indignation; non, elle ne redoute que votre douleur. Si elle ne pensait qu'à elle, elle parlerait; il lui serait doux d'être punie comme elle croit le mériter , et les reproches d'un époux l'aviliraient moins à son gré qu'une indulgence dont elle ne se sent pas di-»

gne ; mais elle croit ne ponvoir effacer sa faiblesse qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice , qu'en portant seule tout le poids des maux qu'elle vous a faits.

Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans son cœur ; mais elle ne rompra le silence que quand elle en sera sûre.

Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance; relevez son courage abattu 5 joignez à la délicatesse qui vous a fait attendre pour le départ de Frédéric qu'elle l'eut décide elle-même , la gé7 ncrosilé qui ne craint point de le montrer aussi intéressant «^u'il Test ; qu'elle

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TODS Toye enfin si grand , si magnanime , que ce soit sur vous qu'elle soit forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec Claire , sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de la tromper ; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne de tout entendre , comme vous l'êtes de tout savoir. En l'élevant ainsi , vous la forcez à ne pas déeheoir sans se dégrader; en lui coafiant toutes vos pensées , vous lui faites sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les communiquer sans rougir, elle parviendra à les épurer. O mou cousin ! quand nos intérêts sont semblables , pourquoi nos opinions le sont-elles si peu , et comment ne inarche-t-on pas ensemble quand on tend an même but ?

Vous trouverez ci-joint la lettre qne j'éciis à Claire , et oîi je lui parle do

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Frédéric sous des couleurs si étrangères à la vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit; au moindre mouvement le vaisseau se rouvre tune simple sensation produit cet effet. Hier , i étais près de son lit , on m'apporte mes lettres, il distingue l écriture de Claire. A cette vue il jette un cri perçant , s'élance et saisit le papier , il le porte sur son cœur; en un instant il est cou- Tcrt de sang et de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succède À cette violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui ôter l« fatal papier; mais, par une sorte de convulsion nerveuse, il le tient fortement collé sur son «ein; aloi'S j ai vu qu'il fallait attendiv pour le ravoir que la connaissance lui fût revenue. En cfïet , en reprenant ses sens , sa première pensée a été de me le rendre en silence sans rien deçiander , n>ais en retenant ma main comme ne pouvant s'en dctachci' , avec un regard! Mon coufin , qui n'a pas vu Frédéric we peut avoir Tid^c de ce qu est l'cxpiesbioa;

tous ses traits parlent; ses 3'eux sont ▼ivants d'éloquence , et si la vertu ellemême descendait du ciel, elle ne le Teirait point sans e'motion; et c'est auprès d'une femme belle et sensible que vous l'avez placé , au milieu d'une nature dont l'attrait parle au cœur, à l'imagination et aux sens , c'est là que vous les laissiez tête à tête . sans moyens d'écbapper à eux-mêmes. Quand tout tendait à les rapprocher, pouvaientils y rester impunément ? Il eût été beau de le pouvoir, il était insensé de le risquer, et vous deviez songer que toute force employée à combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille situation , il n'y avait qu^une femme supérieure à tout son sexe , qu'une Claire , enfin , qui pût rester honnête ; mais pour n'être pas sensible , o mon imprudent ami ! il fallait être un ange.

En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire , je ne vous peins que les avanta2;es qui doivent résulter de la franchise : mai» qui peut uoui-

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hrer les terribles iiiconve'niens de la dissimulation , s'ils viennent à la dé-^ couvrir ? et c'est ce qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que nous emploierons pour les tromper; deux. cœurs, anime's d'une semblable passion, ont un instinct plus sûr que notre adresse ; ils sont dans un autre univers ; ils parlent un autre langage ; sans se voir ils s'entendent , sans se communiquer ils se comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez garde de mettre la Te'rité de leur parti , et de les approcher en leur faisant sentir que , hors eux , tout les trompe autour d'eux ; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce n'est pas qu'elle s'en prévalût , elle n'en a pas le droit , et ne peut en avoir la volonté ; mais ce n'est qu'en excitant dans son âme tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et l'admiration de pkis grand, que vous pouvez la ramener à vous , et l'arracher à l'ascendant qui l'eatiaïue.

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LETTRE XXXyi.

CLAIRE A ELISE

L'univers entier me l'eût dit , j'aurais de'menli Punivers! Mais toi , Elise, tu ne me tromperais pas, et, quelque changée que je sois , je n'ai pas appris "encore à douter de mon amie. . . . Fre'déric n'est point ce qu'il me paraissait être ; ardent et impétueux dans ses sensations , il est léger et changeant dans ses sentimens ; on peut captiver son imagination , émouvoir ses sens, et non péiiétrer son cœur. C'est ainsi que tu Tas jugé, c^est ainsi «jne tu l'as vu; c'est Elise qui le dit , et c'est de Frédéric qu'elle parle! O mortelle angoisse ! si ce sentiment profond, indestructible, qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle , qu'on me trompe et qu'on le calonuiie; si ce sentiment, ^^'^ est devenu l'unique substance de

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mon âme , est réel , c'est donc toi qui me trahis? Toi, Elise ! quel horrible Llaspliêjue ! toi, ma sœur, ma compagne, mou amie , tu aurais cessé d'être vraie avec moi? Non, noo ; en vain je raVfforce h le penser , en vain je voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la vertu outragée étoulTe la voix de mon cœur , et m'empêche de douter d'Elise. Ce mot terrible que tu as dit a retenti dans tout mon être i^ chaque partie de moi-même est en proie à la douleur , et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais où porter mes pas , ni oîi reposer ma tête^'ca mot terrible me poursuit, il est partout , il a séché mon âme et renverse toutes mes espérances.

Hélas ! depuis qu'dqnes jours ma passion nem'eftVayail plus; pour sauver Frédéric , je me sentais le courage d'en guérir. Déjà , dans un lointain avenir j'entrevoyais le calme succéder i^ l'orage : déjà je formais des plans secrets pour une union qui , en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir

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à nêiis; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux , et nos tendres soins efïaçaient la peine passagère que nous lui avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but !

nul effort ne m'eût coulé pour l'atteindre , cliacun devait me rapprocher de Frédéric ! Mais quand il a cessé d'aimer , quand Frédéric est faux et frivole, qu'ai -je besoin de me surmonter ? ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec Terreur qui l'avait fait naître ? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et douloureux repentir de l'avoir éprouvée ? O mon Elise , tu ne peux savoir combien il est affreux d'être un objet de mépris pour soimême ! Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite drs créatures , je pouvais estimer encore une âme qui n'avait failli que pour lui ; mais quand je considère pour qui je fus coupable , pour qui j'offensais mon époux , je me sens à un tel degré de bassesse , quip j'ai cessé d'espérer de pouvoir remonter •j* la vertu. <

Elise , je renonce à Frédéric , à toi , au monde entier ; ne m'e'cris plus , j« ne me sens plus digne de communia c|iier avec toi ; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie que je te donne ici ponr la dernière fois ; laisse-moi seule ; lunivers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi : pleure ta Claire, elle a cessé d'exister.

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