‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1005 sur 1284 · DORIMÈNE, M. JOURDAIN, DORANTE, TROIS MUSICIENS, UN LAQUAIS · texte numérisé non relu

DORIMÈNE, M. JOURDAIN, DORANTE, TROIS MUSICIENS, UN LAQUAIS

DOBIMÈNE.

Comment! Dorante, voilà un repas tout à fait magnifique !

M. JOURDAIN

Vous vous moquez, madame, et je voudrais qu'il fût plus digne de vous être offert.

( Dorimène, M. Jourdain, Dorante et les trois musiciens se mettent à table. )

DOUANTE.

M. Jourdain a raison, madame, de parler de la sorte; et il m'oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui l'ai ordonné , et que je n'ai pas sur cette matière les lumières de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis s'en était mêlé, tout serait dans les règles; il y aurait partout de l'élégance et de l'érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui-même toutes les pièces du repas qu'il vous donnerait, et de vous faire tomber d'accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux ; de vous parler d'un pain de rive à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent; d'un vin à sève veloutée, armé d'un vert qui n'est point trop commandant ; d'un carré de mouton gourmande de persil; d'une longe de veau de rivière , longue comme cela , blanche, délicate, et qui, sous les dents, est une vraie pâte d'amande; de perdrix relevées d'un fumet surprenant; et pour son opéra, d'une soupe à bouillon perlé, soutenue d'un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux, et couronné d'oignons blancs mariés avec la chicorée. ÎNIais, pour moi, je vous avoue mon ignorance; et comme M. Jourdain a fort bien dit , je voudrais que le repas fût plus digne de vous être offert '.

• Un pain de rire est un pain qui, ayant été placé au bord du four, est Inen cuit sur les bonis. Gourmande \eut dire ici lardé, f'eau de rit'iere, veau élevé en Normandie, dans des prairies voisines de la Seine. Cantonné est une expression empruntée au blason, et qui signilie ayant â ses quatre coins; on (lit, rtne croix cantonnée de quatre étoiles. Les plus célèbres gourmands, au siècle de Louis XIV, étaient ces jmi/éx dans l'ordre des coteaux dont parle Boileau, dons une de ses satires.

DOBIMÈ.NE.

Je ne réponds à ce compliment qu'en mangeant comme je fais.

M. JOUBDAI.\.

Ah! que voilà de belles mains!

DOBIMÈNE.

Les mains sont médiocres, monsieur Jourdain; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau.

M. JOURDAIN

Moi, madame. Dieu me garde d'en vouloir parler! ce ne serait pas agir en galant homme ; et le diamant est fort peu de chose.

DOBIMBN£.

Vous êtes bien dégoûté.

M. JOUBDAJN.

■S'ous avez trop de bonté...

DOBANTE , après avoir fait signe à M. Jourdain.

Allons , qu'on donne du vin à M. Jourdain et à ces messieurs , qui nous feront la grâce de nous chanter un air à boire.

DOBIMÈNE.

C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d'y mêler la musique ; et je me vois ici admirablement régalée.

M. JOUBDAIN.

Madame, ce n'est pas...

DOBANTE.

Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces messieurs; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.

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