LE BOURGEOIS GENTILHOMME, ACTE IV, SCENE V
M. JOUBDAIN.
Quelle?
COVIELLE
Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ?
M. JOUKDAIN.
Moi? non.
COVIELLE
Comment! il a un train tout à fait magnifique; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance.
M. JOUBDAIN.
Par ma foi , je ne savais pas cela.
COVIELLE
Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille.
M. JOVKDAIN.
Le fils du Grand Turc?
COVIELLE
Oui ; et il veut être votre gendre.
M. JOUBDAIN.
Mon gendre, le fils du Grand Turc?
COVIELLE
Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi; et après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler onchalla moustaphgidelum amanahem varakini oussere carbulath. C'est-à-dire : N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de M. Jourdain, gentilhomme parisien?
M. JOURDAIN
Le fils du Grand Turc dit cela de moi?
Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j'avais vu votre fille : .'Ih ! me dit-il , marababa sahem ! c'est-à-dire : Ah! que je suis amoureux d'elle!
M. JOURDAIN
Marababa sahem veut dire : Ali ! que je suis amoureux d'elle !
COVIELLE
Oui.
M. JOURDAIN
Par ma foi , vous faites bien de me le dire ; car, pour moi , je n'aurais jamais cru que marababa sahem eût voulu dire : Ah ! que je suis amoureux d'elle ! Voilà une langue admirable que ce turc!
COVIELLE
Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen?
M. JOUBDAIN.
Cacaracamouchen? non.
COVIELLE
C'est-à-dire, Ma chère âme.
M. JOURDAIN
Cacaracamouchen veut dire : Ma chère âme?
COVIELLE
Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, Ma chère âme! Dirait-on jamais cela? Voilà qui me confond.
COVIELLE
Enfin , pour achever mon ambassade , il vient vous demander votre fille en mariage; et pour avoir un beau-père qui soit digne de lui, il veut vous faire mamamouchi ■ , qui est une certaine grande dignité de son pays.
M. JOURDAIN
Mamamouchi?
COVIELLE
Oui, mamamouchi; c'est-à-dire, en notre langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... Paladin, enfin. Il n'y a rien de plus noble que cela dans le monde , et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.
M. JOURDAIN
Le fils du Grand Turc m'honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui en faire mes remerciements.
COVIELLE
Comment! le voilà qui va venir ici.
M. JOURDAIN
Il va venir ici?
COVIELLE
Oui; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité.
Voilà qui est bien prompt.
COVIELLE
Son amour ne peut souffrir aucun retardement.
M. JOURDAIN
Tout ce qui m'embarrasse ici, c'est que ma fille est une opiniâtre qui s'est allée mettre dans la tète un certain Cléonte, et elle jure de n'épouser personne que celui-là.
COVIELLE
Elle changera de sentiment quand elle verra le Ois du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c'est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte , à peu de chose près. Je viens de le voir; on me l'a montré; et l'amour qu'elle a pour l'un pourra passer aisément à l'autre, et... Je l'entends venir; le voilà.
■ Mamamouchi est un mot forgé par MoUèie , qui n'a de rapport avec aucun mot turc ou arabe; mais il a pris place dans notre lançase populaiie, où U désigne un liomme habille a la turque : ie peuple dit, se déguiser m mamamouchi. ( A. )