‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1068 sur 1284 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

AGLAURE, CYDIPPE.

AGLAUBE.

Je n'en puis plus, ma sœur, j'ai vu trop de merveilles : L'avenir aura peine à les bien concevoir ;

Le soleil qui voit tout , et qui nous fait tout voir,

N'en a vu jamais dépareilles.

Elles me chagrinent l'esprit ; Et ce brillant palais, ce pompeux équipage,

Font un odieux étalage Qui m'accable de honte autant que de dépit- Que la fortune indignement nous traite,

Et que sa largesse indiscrète Prodigue aveuglément , épuise , unit d'efforts ,

Pour faire de tant de trésors

Le partage d'une cadette !

CYDIPPE.

J'entre dans tous vos sentiments; J'ai les mêmes chagrins, et, dans ces lieux charmants,

Tout ce qui vous déplaît me blesse ; Tout ce que vous prenez pour un mortel affront ,

Comme vous m'accable, et me laisse L'amertume dans l'âme et la rougeur au front.

AGLAURE

Kon , ma sœur, il n'est point de reines Qui dans leur propre état parlent en souveraines

Comme Psyché parle en ces lieux.

On l'y voit obéie avec exactitude ; Et de ses volontés une amoureuse étude

Les cherche jusque dans ses yeux.

]\Iille beautés s'empressent autour d'elle , Et semblent dire à nos regards jalou.x : Quels que soient nosattraits, elleestencorplus belle. Et nous, qui la servons , le sommes plus que vous.

Elle prononce, on exécute; Aucun ne s'en défend , aucun ne s'en rebute.

Flore, qui s'attache à ses pas, Répand à pleines mains autour de sa personne

Ce qu'elle a de plus doux appas ; Zéphyre vole aux ordres qu'elle donne; Et son amante et lui s'en laissant trop charmer. Quittent pour la servir les soins de s'entr'aimer.

CYDIPPE.

Elle a des dieux à son service,

Elle aura bientôt des autels ; Et nous ne commandons qu'à de chétifs mortels

De qui l'audace et le caprice , Contre nous à toute heure en secret révoltés ,

Opposent à nos volontés

Ou le murmure ou l'artifice.

AGLAURE

C'était peu que dans notre cour Tant de cœurs à l'envi nous l'eussent préférée ; Ce n'était pas assez que , de nuit et de jour. D'une foule d'amants elle y filt adorée : Quand nous nous consolions de la voir au tomlienu

Par l'ordre imprévu d'un oracle , Elle a voulu de son destin nouveau Faire en notre présence éclater le miracle ,

Kt clioisir nos yeux pour témoins J)e ce qu'au fond du cœur nous souliaitions le moins.

CYDIPPE.

Ce qui le [ilus me désespère , C'i'St cet amant parlait et si digne de plaire

Qui se captive sous ses lois.

Quand nous pourrions choisir entre tous les monar- Kn est-il un , de tant de rois , [ques ,

Qui porte de si nobles marques? Se voir du bien par delà ses souhaits N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misérables ; 11 n'est ni train pompeux ni superbe palais Qui n'ouvre quelque porte à des maux ineurables : Mais avoir un amant d'un mérite achevé , Et s'en voir chèrement aimée , C'est un bonheur si haut, si relevé, Que sa grandeur ne peut être exprimée.

AGLAUBE.

N'en parlons plus, ma sœur, nous en mourrions d'en- Songeons plutôt à la vengeance , [nui .

Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui Cette adorable intelligence.

La voici. J'ai des coups tout prêts à lui porter, Qu'elle aura peine d'éviter.

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