‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1082 sur 1284 · LAMOUR · texte numérisé non relu

LAMOUR

Et VOUS pourriez n'oublier pas Que vous avez un cœur et des appas

Qui relèvent de ma pui.ssance; Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien;

Que sans mes traits elle n'est rien ;

Et que si les cœurs les plus braves En triomphe par vous se sont laissé traîner.

Vous n'avez jamais fait d'esclaves

Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner.

ÎVe me vantez donc plus ces droits de la naissance

Qui tyrannisent mes désirs ; Kt si vous ne voulez perdre mille soupirs, .Songez, ea me voyant, à la reconnaissance.

Vous qui tenez de ma puissance

Et votre gloire et vos plaisirs.

VÉNUS

Comment l'avez-vous défendue ,

Cette gloire dont vous parlez ?

Comment me l'avez-vous rendue?

Et quand vous avez vu mes autels désoles, Mes temples violés, ]\Ies honneurs ravalés.

Si vous avez pris part à tant d'ignominie ,

Comment en a-t-on vu punie

Psyché qui me les a volés ?

Je vous ai conmiandé de la rendre cliarmée

Du plus vil de tous les mortels, Qui ne daignât répondre à son âme enOammée

Que par des rebuts éternels ,

Par les mépris les plus cruels ;

Et vous-même l'avez aimée !

Vous avez contre moi séduit des immortels; C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphyrs l'ont ca-

Qu'Apollon même , suborné , fcbce;

Par un oracle adroitement tourné

Me l'avait si bien arrachée.

Que si sa curiosité ,

Par une aveugle défiance ,

Ne l'eût rendue à ma vengeance , Elle échappait à mon cœur irrité.

Voyez l'état oîi votre amour l'a mise, Votre Psyché; son âme va partir; Voyez ; et si la vôtre en est encore éprise ,

Recevez son dernier soupir.

Menacez , bravez-moi , cependant qu'elle expire :

Tant d'insolence vous sied bien; Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire,

Jloi qui sans vos traits ne puis rien. l'amoub.

Vous ne pouvez que trop, déesse impitoyable; Le Destin l'abandoiuie à tout votre courroux :

Mais soyez moins inexorable .Aux prières , aux pleurs d'un fds à vos i;cnoux.

PSYCHE, ACTE

Cl' doit vous être un spectacle assez doux

De voir d'un fcil Psyché mourante, Kt de l'autre ce lils, d'une voix suppliante, Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. Rendez-moi ma Psyché , rendez-lui tous ses charmes ;

Rendez-la, déesse, à mes larmes; Rendez à mon amour, rendez à ma douleur, I.e charme de mes yeux et le choix de mon cœur.

VÉiNUS.

Quelque amour que Psyché vous donne, De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin.

Si le Destin me l'abandonne ,

Je l'abandonne à son destin.

Ne m'importunez plus ; et , dans cette infortune , Laissez-la, sans Vénus , triompher ou périr. l'amoub.

Hélas ! si je vous importmie , Je ne le ferais pas si je pouvais mourir.

VÉNUS

Cette douleur n'est pas commune , (jui force un immortel à souhaiter la mort.

l'amour.

\'oyez , par son excès, si mon amour est fort.

Ne lui ferez-vous grâce aucune?

VÉKUS.

Je vous l'avoue , il me touche le cœur. Votre amour ; il désarme , il fléchit ma rigueur;

Votre Psyché reverra la lumière.

l'amouu.

Que je vous vais partout faire donner d'encens!

VÉNUS

Oui , vous la reverrez dans sa beauté première;

Mais de vos vœux reconnaissants

Je veux la déférence entière ; Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié

Vous choisir une autre moitié.

l'amoub.

Et moi , je ne veux plus de grâce :

Je reprends toute mon audace ;

Je veux Psyché , je veux sa foi ; Je veux qu'elle revive , et revive pour moi ; Et tiens indifférent que votre haine lasse

En faveur d'une autre se passe.

Jupiter, qui paraît, va juger entre nous De mes emportements et de votre courroux. ( Après quelques éclairs et des roulemenls de tonnerre , Jupiter parait en l'air sur son aigle. )

JUPITER, VÉNUS, L'AMOUR; PSYCHÉ, évanouie.

l'amour.

Vous , à qui seul tout est possible ,

MOLIÈRE

V, SCENE VL fi09

Père des dieux , souverain des mortels , Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible,

Qui sans moi n'aurait point d'autels.

J'ai pleuré , j'ai prié , je soupire , menace,

Et perds menaces et soupirs.

Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face ;

Et que si Psyché perd le jour.

Si Psyché n'est à moi , je ne suis plus l'Amour. Oui , je romprai mon arc , je briserai mes (lèches ,

J'éteindrai jusqu'à mon flambeau , Je laisserai languir la nature au tombeau; Ou, si je daigne aux cœurs faire encor quelques brè- Avec ces pointes d'or qui me font obéir [ ches

Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles.

Et ne décocherai sur elles Que des traits émoussés qui forcent à haïr,

Et qui ne font que des rebelles ,

Des ingrates et des cruelles.

Par quelle tyrannique loi Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêles, Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes , Si vous me défendez d'en faire une pour moi ? JUPITER, à remis.

Ma fille, sois-lui moins sévère.

Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains , La Parque, au moindre mot, va suivre ta colère. Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère, Ou redoute un courroux que moi-même je crains.

Veux-tu donner le monde en proie A la haine , au désordre , à la confusion ; Et d'un dieu d'union ,

D'un dieu de douceur et de joie , Faire un dieu d'amertume et de division ?

Considère ce que nous sonmies , Et si les passions doivent nous dominer.

Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes , Plus il sied bien aux dieux de pardonner.

VÉNUS

Je pardonne à ce fils rebelle ; Mais voulez-vous qu'il me soit reproché

Qu'une misérable mortelle.

L'objet de mon courroux , l'orgueilleuse Psyché ,

Sous ombre qu'elle est un peu belle ,

Par un hymen dont je rougis , Souille mon alliance et le lit de mon fils ?

.lUPlTER.

Eh bien ! je la fais immortelle , Afin d'y rendre tout égal.

VÉNUS

Je n'ai plus de mépris ni de haincpour elle, Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal.

Psyché, reprenez la lumière.

Pour ne la reperdre jamais.

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