LA COMTESSE, JULIE
LA COMTESSE
En vérité, madame, c'est une chose étrange que les petites villes ! On n'y sait point du tout son monde ; et je viens de faire deux ou trois visites où ils ont pensé me désespérer par le peu de respect qu'ils rendent à ma qualité.
JULIE
Où auraient-ils appris à vi\Te? Ils n'ont point fa't de voyage à Paris.
LA COMTESSE
Ils ne laisseraient pas de l'apprendre , s'ils voulaient écouter les personnes; mais le mal que j'y trouve, c'est qu'ils veulent en savoir autant que moi , qui ai été deux mois à Paris, et vu toute la cour.
JULIE
Les sottes gens que voilà !
LA COMTESSE
Ils sont insupportables, avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens. Car enfin, il faut qu'il y ait de la subordination dans les choses; et ce qui me met hors de moi, c'est qu'un gentilhomme de ville de deux jours, ou de deux cents ans, aura l'effronterie de dire qu'il est aussi bien gentilhomme que feu monsieur mon mari, qui demeurait à la campagne, qui avait meute de chiens courants, et qui prenait la qualité de comte dans tous les contrats qu'il passait.
On sait bien mieux vivre à Paris, dansées hôtels dontlamémoire doit être si chère. Cet hôtel de Mouhy, madame, cet hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande, les agréables demeures que voilà !
LA COMTESSE
Il e.*;! vrai (pi'il y a bien de la différence de ces Wextx
LA COMTIiSSE DESCARBAG.NAS, SCENE XIV.
Iil4
là à tout ceci. Oii y voit venir du beau monde, qui ne inarclmnde point à vous rendre tous les respects i|u"on saurait souliaitiT. On ne se lève pas, si l'on veut , de dessus son sir^^e ; et , lorsque l'on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché, on est servie ,i |)(iiut nommé.
Jl'LIË.
Je pense, madame, que, durant votre séjour à
l'aiis, vous ave/, bien fait des conquêtes de qualité.
LA COMTESSE
Vous pouvez bien croire , madame , que tout ce (|ui s'appelle les galants de la cour n"a pas m;uic|ué de \enir à ma porte, et de m'en conter, et je garde dans ma cassette de leurs billets, qui peuvent faire voir quelles propositions j'ai refusées ; il n'est pas nécessaire de vous dire leurs noms, on sait ce qu'on veut dire par les galants de la cour.
Jiii.ii:.
Je m'étonne, madame, que, de tous ces grands noms que je devine, vous ayez pu redescendre a un monsieur Tibaudier, le conseiller, et à un monsieur Harpin, le receveur des tailles. La chute est grande, je vous l'avoue ; car, pour monsieur votre vicomte , quoique vicomte de province, c'est toujours un vicomte, et il peut faire un voyage à Paris, s'il n'en a point fait : mais un conseiller et un receveur sont des amants un peu bien minces pour une grande comtesse comme vous.
LA COMTESSE
Ce sont gens qu'on ménage dans les provinces , pour le besoin qu'on en peut avoir; ils servent au nmins à remplir les vides de la galanterie, à faire nombre de soupirants ; et il est bon , madame , de ne pas laisser un amant seul maître du terrain , de peur que, faute de rivaux, son amour ne s'endorme sur trop de conDance.
JtILIE.
Je vous avoue, madame, ([u'il y a merveilleusement à proQter de tout ce que vous dites ; c'est une école que votre conversation, et j'y viens tous les jours attraper quelque chose.