‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1245 sur 1284 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

TOINETTE

Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable, s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beau.\ discours.

ABGAN.

Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde. ( des laquais donnent des sièges. ) Mettezvous là, ma fille, (à M. Diafoirus.) Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire monsieur votre fils ; et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.

MONSIEUB DIAFOIEUS.

Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père; mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui , et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. 11 n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire , qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit , il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé; on le voyait toujours doux , paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire; et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon, disais-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège , il trouva de la peine, mais il se roidissait contre les difficultés ; et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail Enfin , à force de battre le fer, il en est venu glorieu senîent à avoir ses licences; et je puis dire, sans va nité, que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s'y est rendu redoutable ; et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute , fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose , ce qui me plaît en lui , et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du Sang, et autres opinions de même farine.

LE MALADE IMAGLNAIRE, ACTE II

G'Ji)

THOMAS DiAFOinus, Uraiitde sapocheime grande thèse roulée , q^u' il présente à Jngé/iqiie. .l'ai contre les cireulateurs soutenu une thèse, qu'avec la pernussiou [saluant Jrgaii ) de monsieur , j'ose présenter à mademoiselle , comme un hommage que je lui dois des prémices démon esprit.

ANGÉLIQUE

Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.

ToiNETTE, prenant la thèse.

Donnez , donnez ; elle est toujours bonne à prendre pour l'image : cela servira à parer notre chambre. THOMAS DiAFOiRUS, Saluant encore ArguR.

Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l'undeces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.

TOINETTE

Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.

MONSIEUB DIAFOinUS.

Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs , il est tel qu'on le peut souhaiter ; qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique , et qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.

N'est-ce pas voire intention, monsieur, de le pousser à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin ?

MONSIEUR DIAFOIRUS

A vous en parler franchement , notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable; et j'ai toujours trouvé qu'il fallait mieux pour nous autres demeurer au public. Le public est commode : vous n'avez à répondre de vos actions à personne; et pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art , on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver ; mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands , c'est que , quand ils viennent à être malades , ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.

TOINETTE

Cela est plaisant ! et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres messieurs vous les guérissiez ! Vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir, s'ils peuvent.

MONSIEUR DIAFOIRUS

Cela est vrai ; on n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.

AiHGArN, à Cléante.

Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.

CLÉANTE

J'attendais vos ordres, monsieur ; et il m'est venu en pensée , pour divertir la compagnie , de chanter avec mademoiselle une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. (à Angélique, lui donnant un papier. ) Tenez , voilà votre partie.

Moi?

CLÉANTE, bas, à Angélique.

Ne vous défendez point , s'il vous plaît , et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que nous devons chanter, {haut.) Je n'ai pas une voix à chanter; mais ici il suffit que je me fasse entendre; et l'on aura la bonté de m'excuser, par la nécessité oii je me trouve de faire chanter mademoiselle.

ARGAN

Les vers en sont-ils beaux ?

CLÉANTE

C'est proprement ici un petit opéra impromptu; et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers lilires, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.

ABGAN.

Fort bien. Écoutons.

CLÉANTE

Voici le sujet de la scène : Un berger était attentif aux beautés d'un spectacle (jui ne faisait que de commencer . lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés ; il se retourne , et voit un brutal qui de paroles insolentes maltraitait une bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versait des larmes qu'il trouva les plus belles du monde. Ilélas! dit-il en lui-même , est-on capable d'outrager une personne si aimable ! et quel inhumain , quel barbare ne serait touché par de telles larmes? Il prend soin de les arrêter, ces larmes, qu'il trouve si belles; et l'aimable bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service , mais d'une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n'y peut résister, et chaque mot , chaque regard , est un trait plein de flamme , dont son cœur se sent pénétré. Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remerciement? Et quene voudrait-on pas faire, à quels services , à quels dangers ne serait-on pas ravi de cou-

LE MALADE LMAGINAIRE, ACTE II, SCENE VL

EQt assez de bonheur

rir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une âme si reconnaissante ! Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable bergère ; et de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence; et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. 11 fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée; mais la grande contrainte où l'on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre; et il en obtient d'elle la permission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais, dans le même temps, on l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avecun autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger! Le voilà accablé d'une mortelle douleur; il ne ptfut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre; et son amour au désespoir lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses sentiments, et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint ; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un père oppose auxtendresses de son amour; il le voit triomphant , ce rival ridicule , auprès de l'aimable bergère , ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée; et cette vue le remplit d'une colère dont il a peine à se rendre le maître ; il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore ; et son respect et la présence de son père l'empêchent de lui rien dire que des yeux ; mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi :

(// chante.) Belle Philis , c'est trop , c'est trop souffrir ; Rompons ce dur silence , et m'ouvrez vos pensées. Apprenez-moi ma destinée :

Faut-il vivre.' faut-il mourir ?

ANGÉLIQUE, enchantant.

Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique. Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez. Je lève au ciel les yeux , je vous regarde, je soupire ; C'est vous en dire assez.

ARGAN

Ouais! je ne croyais pas que ma fille fût si habile , que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.

CLÉANTE

Hélas! belle Philis, Se pourrait-il que l'amoureux Tircis

Pour avoir quelque place dans votre cœur?

ANGÉLIQUE

Je ne m'en défends point , dans cette peine extrême ; Oui , Tircis , je vous aime.

CLÉANTB.

O parole pleine d'appas !

A i-je bien entendu ? Hélas !

Redites-la , Philis , que je n'en doute pas.

ANGÉLIQUE

Oui , Tircis , je vous aime.

CLKANTE.

De grâce , encor, Philis.

ANGÉLIQUE

Je vous aime.

CLÉANTE

Recommencez cent fois; ne vous en lassez pas.

ANGÉLIQUE

Je vous aime, je vous aime ; Oui , Tircis, je vous aime.

CLÉANTE

Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ? Mais , Philis , une pensée Vient troubler ce doux transport.

Un rival, un rival...

ANGÉLIQUE

Ah! je le hais plus que la mort; Et sa présence, ainsi qu'à vous , M'est un cruel supplice.

CLÉANTE

Mais un père à ces vœux vous veut assujettir.

Plutôt, plutôt mourir.

Que de jamais y consentir; Plutôt , plutôt mourir, plutôt mourir.

ABGAN.

Et que dit le père à tout cela?

CLÉANTE

11 ne dit rien.

ARGAN

Voilà un sot père que ce père-là , de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire !

CLÉANTE, voulant continuer à chanter.

Ah! mon amour...

ARGAN

Non , non ; en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent , et la bergère Philis une impudente de parler de la sorte devant son père ( à Angélique. ) Montrez-moi ce papier. Ah ! ah ! où sont donc les paroles que vous avez dites? Il n'y a là que de la musique écrite.

CLÉANTE

Est-ce que vous ne savez pas , monsieur, qu'on a

LE MALADE IMAGINAIRE , ACTE II , SCÈNE vil.

trouvé , depuis peu , l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes ?

ARGAN

Fort bien. Je suis votre serviteur, monsieur; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'opéra.

CLÉAJJTE.

J'ai cru vous divertir.

ARGAN

Les sottises ne divertissent point. Ah! voici ma femme.

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