‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 1282 sur 1284 · SI · texte numérisé non relu

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LA GLOIRE DU DOME DU VAL DE GRACE

llis-nous quel feu divin , dans tes fécondes veilles, De tes expressions enfante les merveilles; Qnelscharnies ton pinceau répand dans tous ses traits, Quelle force il y niéie à ses plus doux attraits, Kt quel est ce pouvoir, qu'au bout des doigts tu portes , Qui sait faire à nos yeux vivre des choses mortes , F,t d'un peu de mélange et de bruns et de clairs , liendre esprit la couleur, et les pierres des chairs?

Tu te tais, et prétends que ce sont des matières Dont tu dois nous cacher les savantes lumières , Et que ces beaux secrets , à tes travaux vendus , Te coûtent un peu trop pour être répandus ; niais ton pinceau s'explique, et trahit ton silence; IMalgré toi de ton art il nous fait confidence ; Et dans ses beaux efforts à nos yeux étalés , Les mystères profonds nous en sont révélés. Une pleine lumière ici nous est offerte ; Et ce dôme pompeux est une école ouverte , Où l'ouvrage , faisant l'office de la voix , Dicte de ton grand art les souveraines lois. Il nous dit fortement les trois nobles parties ' Qui rendent d'un tableau les beautés assorties. Et dont, en s'unissant, les talents relevés Donnent à l'univers les peintres achevés.

Mais des trois, comme reine, il nous expose celle' Que ne peut nous donner le travail ni le zèle; Et qui, comme un présent de la faveur des cieux , Est (lu nom de divine appelée en tous lieux ; Elle, dont l'essor monte au-dessus du tonnerre, i;t sans qui l'on demeure à ramper contre terre. Qui meut tout, règle tout, en ordonne à son choix, Et des deux autres mène et régit les emplois, îl nous enseigne à prendre une digne matière, Qui donne au feu du peintre une vaste carrière , Et puisse recevoir tous les grands ornements Qu'enfante un beau génie en ses accouchements , Et aont la poésie et sa sœur la peinture. Parant l'instruction de leur docte imposture , tlomposent avec art ses attraits, ses douceurs, Qui font à leurs leçons un passage en nos cœurs; Et par qui de tous temps ces deux sœurs si pareilles Charment , l'une les yeux , et l'autre les oreilles. Jlais il nous dit de fuir un discord apparent Du l'i'u qiie l'on nous donne et du sujet qu'on prend ; Et de ne point placer dans un tombeau des fêtes , Le ciel contre nos pieds, et l'enfer sur nos têtes. Il nous apprend à faire, avec détachement , Ile groupes contrastés un noble agencement , Qui du champ du tableau fasse un juste partage, En conservant les bords un peu légers d'ouvTage , ^'ayant nul embarras, nul fracas vicieux

' f.'invcnlion , le doMin , le coloris. ( !\'ok de Muliérc. ) ' L'Invention, premiéro partie de la peinture. {Ibicl. )

Qui rompe ce repos, si fort ami des yeux ; .Mais où , sans se presser, le groupe se rassemble , Et forme un doux concert, fasse un beau tout ensemble, Où rien ne soit à l'œil mendié, ni redit. Tout s'y voyant tiré d'un vaste fond d'esprit , Assaisonné du .sel de nos grâces antiques, Et non du fade goût des ornements gothiques. Ces monstres odieux des siècles ignorants. Que de la barbarie ont produit les torrents, Quand leur cours , inondant presque toute la terre , Fit à la politesse une mortelle guerre. Et de la grande Rome abattant les remparts. Vint avec son empire étouffer les beaux-arts. Il nous montre à poser avec noblesse et grâce La première (igure à la plus belle place, Riche d'un agrément , d'un brillant de grandeur Qui s'empare d'abord des yeux du spectateur; Prenant un soin exact que, dans tout son ouvrage. Elle joue aux regards le plus beau personnage; Et que par aucun rôle au spectacle placé, Le héros du tableau ne se voie effacé. Il nous en.seigne à fuir les ornements débiles Des épisodes froids et qui sont inutiles, A donner au sujet toute sa vérité, A lui garder partout pleine fidélité.

Et ne se point porter à [)rendre de licence, A moins qu'à des beautés elle donne naissance. Il nous dicte amplement les leçons du dessin' Djus la manière grecque et dans le goût romain; Le grand choix du beau vrai , de la belle nature , Sur les restes exquis de l'antique sculpture. Qui prenant d'un sujet la brillante beauté , En savait séparer la faible vérité.

Et formant de plusieurs une beauté parfaite , iVous corrige par l'art la nature qu'on traite. Il nous explique à fond , dans ses instructions , L'union de la grâce et des proportions ; Les Ggures partout doctement dégradées.

Et leurs extrémités soigneusement gardées ; Les contrastes savants des membres agroupés. Grands , nobles , étendus et bien développés , Balancés sur leur centre en beautés d'attitude. Tous formés l'un pour l'autre avec exactitude. Et n'offrant point aux yeux ces galimatias Où la tète n'est point de la jambe ou du bras; Leur juste attachement aux lieux qui les font naître, Et les muscles toucliés autant qu'ils doivent l'être ; La beauté des contours observés avec soin ; Point durement traités, amples , tirés de loin , Inégaux, ondoyants , et tenant de la flamme, .Afin de conserver plus d'action et d'âme; Les nobles airs de tête amplement variés,

■ Le dessin, seconde partie de la peinture. ( Kolt de SiolUre.)

LA GLOIRE DU DOME DU VAL DE GRACE

Et tous au caractère avec clioix mariés ; Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse, D'une féconde idée étale la richesse, Faisant briller partout de la diversité. Et ne tombant jamais dans un air répété : Mais un peintre commun trouve une peine extrême A sortir dans ces airs de l'amour de soi-même : De redites sans nombre il fatigue les yeux , Et plein de son image , il se peint en tous lieux. Il nous enseigne aussi les belles draperies. De grands plis bien jetés suffisamment nourries , Dont l'ornement aux yeux doit conserver le nu , INIais qui pour le marquer soit un peu retenu ; Qui ne s'y colle point, mais en suive la grâce. Et sans la serrer trop , la caresse et l'embrasse. Il nous montre à quel air, dans quelles actions , Se distinguent à l'œil toutes les passions, Les mouvements du cœur, peints d'une adresse ex- Par des gestes puisés dans la passion même , [trême , Bien marqués pour parler, appuyés , forts et nets , Imitant en vigueur les gestes des muets. Qui veulent réparer la voix que la nature Leur a voulu nier, ainsi qu'à la peinture. Il nous étale enfin les mystères exquis De la belle partie où triompha Zeuxis ' , Et qui, le revêtant d'une gloire immortelle. Le fit aller de pair avec le grand Apelle : Ti'union, les concerts et les tons des couleurs, Contrastes, amitiés, ruptures et valeurs. Qui font les grands effets, les fortes impostures. L'achèvement de l'art et l'âme des figures. Il nous dit clairement dans quel choix le plus beau On peut prendre le jour et le champ du tableau. Les distributions et d'ombre et de lumière Sur chacun des objets et sur la masse entière ; Leur dégradation dans l'espace de l'air, Par les tons différents de l'obscur et du clair ; Et quelle force il faut aux objets mis en place Que l'approche distingue et le lointain efface ; Les gracieux repos que par des soins communs Les bruns donnent aux clairs, comme les clairs aux Avec quel agrément d'insensible passage [bruns , Doivent ces opposés entrer en assemblage , Par quelle douce chute ils doivent y tomber, l',t dans un milieu tendre aux yâ»ix se dérober ; Ces fonds officieux qu'avec art ou se donne, Qui reçoivent si bien ce qu'on leur abandonne , Par quels coups de pinceau , formant de la rondeur , Le peintre donne au plat le relief du sculpteur; Quel adoucissement des teintes de lumière Fait perdre ce qui tourne , et le chasse derrière , Et comme avec un champ fuyant , vague et léger,

' Le culoris, troisième partie de la puinluie. ( JSolc de Molière.)

Lj fierté de l'obscur, sur la douceur du clair Triomphant de la toile, en tire avec puissance Les figures que veut garder sa résistance. Et malgré tout l'effort qu'elle oppose à ses coups , Les détache du fond , et les amène à nous.

Il nous dit tout cela , ton admirable ouvrage : Mais , illustre ^lignard , n'en prends aucun ombrage Ne crains pas que ton art , par ta main découvert , A marcher sur tes pas tienne un chemin ouvert, Et que de ses leçons les grands et beaux oracles Élèvent d'autres mains à tes doctes miracles ; Il y faut des talents que ton mérite joint , Et ce sont des secrets qui ne s'apprennent point. On n'acquiert pniot, Mignard, par les soins qu'on se donne Trois choses dont les dons brillent dans ta personne, Les passions , la grâce , et les tons de couleur Qui des riches tableaux font l'exquise valeur ; [ble , Ce sont présents du ciel , qu'on voit peu qu'il assem- Et les siècles ont peine à les trouver ensemble. C'est par là qu'à nos yeux nuls travaux enfantés Dr ton noble travail n'atteindront les beautés ; >Lnlgré tous les pinceaux que ta gloire réveille , Il sera de nos jours la fameuse merveille , Et des bouts de la terre en ces superbes lieux Attirera les pas des savants curieux.

O vous , dignes objets de la noble tendresse Qu'a fait briller pour vous cette auguste princesse , Dont au grand Dieu naissant, au véritable Dieu , Le zèle magnifique a consacré ce lieu ' , Purs esprits, où du ciel sont les grâces infuses, Beaux temples des vertus, admirables recluses, Qui dans votre retraite , avec tant de ferveur. Mêlez parfaitement la retraite du cœur.

Et par un choix pieux hors du monde placées , Ne détachez vers lui nulle de vos pensées , Qu'il vous est cher d'avoir sans cesse devant vous Ce tableau de l'objet de vos vœux les plus doux , D'y nourrir par vos yeux les précieuses flammes Dont si fidèlement brûlent vos belles âmes. D'y sentir redoubler l'ardeur de vos désirs. D'y donner à toute heure un encens de soupirs , Et d'embrasser du cœur une image si belle Des célestes beautés de la gloire éternelle , Beautés qui dans leurs fers tiennent vos libertés Et vous font mépriser toutes autres beautés !

Et toi , qui fus jadis la maîtresse du monde Docte et fameuse école en raretés féconde , Où les arts déterrés ont, par un digne effort Réparé les dégâts des barbares du Nord ; Source des beaux débris des siècles mémorablts,

' L'église du Val de Grâce était consacrée à Jésus naissant hV a la Vierge sa mère; on li.sait sur la Irise du portitjue :

Jesu nasceiiti Viryitiique matri.

LA GLOIRE DU DOME DU VAL DE GRACE

O Rome, qu'à tes soins nous sommes redevables

])e nous avoir rendu , façonné de ta main ,

Ce grand homme , ciiez toi devenu tout Romain ,

])ont le pinceau célèbre, avec magnificence,

De ces riches travaux vient parer notre France ,

Et dans un noble lustre y produire à nos yeux

Cette belle peinture inconnue en ces lieux :

La fresque , dont la grâce, à l'autre préférée,

Se conserve un éclat d'éternelle durée,

Mais dont la promptitude et les brusques fiertés

Veulent un grand génie à toucher ses beautés !

De l'autre , qu'on connaît , la traitablc méthode

Aux faiblesses d'un peintre aisément s'accommode :

La paresse de l'huile , allant avec lenteur.

Du plus tardif génie attend la pesanteur;

Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,

Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne ;

Et sur cette peinture on peut , pour faire mieux ,

Revenir, quand on veut , avec de nouveaux yeux.

Cette commodité de retoucher l'ouvrage

Aux peintres chancelants est un grand avantage;

Et ce qu'on ne fait pas en vingt fois qu'on reprend ,

On le peut faire en trente, on le peut faire en cent.

Mais la fresque est pressante, et veut, sans coniplai- Qu'un peintre s'accommode à son impatience, [sance, La traite à sa manière , et d'un travail soudain , Saisisse le moment qu'elle donne à sa main. La sévère rigueur de ce moment qui passe Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce ; Avec elle il n'est point de retour à tenter. Et tout au premier coup se doit exécuter. Elle veut un esprit où se rencontre unie La pleine connaissance avec le grand génie , Secouru d'une main propre à te seconder, Et maîtresse de l'art jusqu'à le gourmander. Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide , Et dont comme un éclair la justesse rapide Répande dans ses fonds , à grands traits non tâtés , De ses expressions les touchantes beautés. C'est par là que la fresque, éclatante de gloire, Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire. Et que tous les savants, en juges délicats. Donnent la préférence à ses mâles appas. Cent doctes mains chez elle ont cherché la louange ; Et Jules, Annibal, Raphaël, Michel-Ange, Les Mignards de leur siècle, en illustres rivaux , Ont voulu par la fresque ennoblir leurs travaux.

Wous la voyons ici doctement revêtue De tous les grands attraits qui surprennent la vue. Jamais rien de pareil n'a paru dans ces lieux ; El la belle inconnue a frappé tous les yeux. Elle a non-seulement , par ses grâces fertiles , Charmé du grand Paris les connaisseurs habiles , El touché de la cour le beau monde savant ;

Ses miracles encore ont passé plus avant ,

Et de nos courtisans les plus légers d'étude

Elle a pour quelque temps fixé l'inquiétude",

Arrêté leur esprit, attaché leurs regards.

Et fait descendre en eux quelque goût des beaux-arts.

Mais ce qui plus que tout élève son mérite,

C'est de l'auguste roi l'éclatante visite :

Ce monarque , dont l'âme aux grandes qualités

Joint un go'1t délicat des savantes beautés ,

Qui , séparant le bon d'avec son apparence,

Décide sans erreur, et loue avec prudence;

LOUIS , le grand LOUIS , dont l'esprit souverain

Ne dit rien au hasard , et voit tout d'un œil sain ,

A versé de sa bouche, à ces grâces brillantes ,

De deux précieux mots les douceurs chatouillantes ;

Et l'on sait qu'en deux mots ce roi judicieux

Fait des plus beaux travaux l'éloge glorieux.

Colbert , dont le bon goilt suit celui de son maître , A senti même charme, et nous le fait paraître. Ce vigoureux génie au travail si constant, Dont la vaste prudence à tous emplois s'étend , Qui du choix souverain tient , par son haut mérite, Du commerce et des arts la suprême conduite, A d'une noble idée enfanté le dessein Qu'il confie aux talents de cette docte main , Et dont il veut par elle attacher la richesse Aux sacrés murs du temple où son cœur s'intéresse ' La voilà , cette main qui se met en chaleur. Elle prend les pinceaux, trace, étend la couleur. Empâte adoucit, touche, et ne fait nulle pause : Voilà qu'elle a fini ; l'ouvrage aux yeux s'expose; Et nous y découvrons , aux yeux des grands experts, Trois miracles de l'art en trois tableaux divers. Mais parmi cent objets d'une beauté touchante , Le Dieu porte au respect, et n'a rien qui n'enchante Rien en grâce, en douceur, en vive majesté. Qui ne présente à l'œil une divinité ; Elle est toute en ces traits si brillants de noblesse : La grandeur y paraît, l'équité, la sagesse, La bonté , la puissance ; enfin ces traits font voir Ce que l'esprit de l'homme a peine à concevoir.

Poursuis, ôgrand Colbert, àvouloirdans laFrance Des arts que tu régis établir l'excellence. Et donne à ce projet , et si grand et si beau , Tous les riches moments d'un si docte pinceau, Attache à des travaux dont l'éclat te renomme Les restes précieux des jours de ce grand homme. '1 eis hommes rarement se peuvent présenter. Et quand le ciel les donne, il faut en profiter. De ces mains dont les temps ne sont guèreprodujues , Tu dois à l'univers les savantes fatigues;

' S.iinl-F.uslacliP. ( I\'nle de Molière. ) Colborl était de la paruissc Sainl-Ktulaclic , et il fui inliuiuo (laus réélue.

LA GLOIRE DU DOME DU VAL DE GRACE

C'est à tOD ministère à les aller saisir,

Pour les mettre auxemplois que tu peux leur choisir;

Et , pour ta propre gloire, il ne faut point attendre

Qu'elles viennent t'offri r ce que ton choix doit prend re.

Les grands hommes, Colhert, sont mauvais courti-

Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisants ; [sans,

A leurs réflexions tout entiers ils se donnent ;

Et ce n'est que par là qu'ils se perfectionnent.

L'étude et la visite ont leurs talents à part.

Qui se donne à la cour se dérobe à son art.

Un esprit partagé rarement s'y consomme ,

Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Ils ne sauraient quitter les soins de leur métier

Pour aller chaque jour fatiguer ton portier;

Ni partout , près de toi , par d'assidus hommages

Mendier des preneurs les éclatants suffrages. Cet amour du travail , qui toujours règne en eux , Rend à tous autres soins leur esprit paresseux ; Et tu dois consentir à cette négligence Qui de leurs beaux talents te nourrit l'excellence. Souffre que , dans leur art s'avançant chaque jour. Par leurs ouvrages seuls ils te fassent leur cour. Leur mérite à tes yeux y peut assez paraître ; Consultes-en ton goût , il s'y connaît en maître , Et te dira toujours, pour l'honneur de ton choix. Sur qui tu dois verser l'éclat des grands emplois. C'est ainsi que des arts la renaissante gloire De tes illustres soins ornera la mémoire ; Et que ton nom , porté dans cent travaux pompeux . Passera triomphant a nos derniers neveux.

via ÙLi UEUVfiES DE MOLIEHE.

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