‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 150 sur 1284 · ALMANZOR · texte numérisé non relu

ALMANZOR

Madame?

MADELON

Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.

MASCARILLE

Mais, au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi.' {Mmanzor sort.)

CATHOS

Que craignez-vous?

MASCARILLE

Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici deux yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garerons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More'. Conmient, diable! d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leurs gardes meurtrières. Ah ! par ma foi , je m'en défie ! et je m'en vais gagner au pied , ou je veux caution bourgeoise », qu'ils ne me feront point de mal.

MADELON

Ma chère, c'est le caractère enjoué.

CATHOS

Je vois bien que c'est un Amilcar '.

Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir en assurance sur leur prud'liomie.

CATHOS

Mais de grâce, monsieur , ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.

M.AscAmi,i.z, après s'être peigné, etavoir ajusté ses canons.

Eh bien! mesdames, que dites-vous de Paris?

MADELON

Hélas ! qu'en pourrions-nous dire? Il faudrait être l'antipode de la raison , pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit, et de la galanterie.

MASCARILLE

Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de salut pour les honnêtes gens.

■ Ce proverbe, traiter de Turc à More, qui signifle traiter avec ta dernière rigueur, est sans doute fondé sur ce que les Turcs et les Mores, dans leurs anciennes guerres, ne se faisaient point de quartier. ( A. )

' Caution bourgeoise signilie caution solvable , caution valable. Molière a employé une seconde fois cette expression dans la Critique de l'École des femmes : <i La caution n'est pas bourgeoise. » ( A. )

^ Personnage du roman de Clélie, à qui l'auteur a voulu donner un caractère enjoué et plaisant. ( B. ) — Dans le langage des précieuses, on disail : être un Amilcar, pour être enjoué. ( Voy. le Grand Dictionnaire des Précieuses, ou la clef de la langue des ruelles. Paris, 1000, pag. 21. )

LES PRÉCIEUSES RIDICULES, SCÈNE X

CATHOS

C'est une vérité incontestable.

MASCABILLE.

Il y fait un peu crotté ; mais nous avons la chaise.

MADELON

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.

MASCABILLE.

Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vôtres .'

MADELON

Hélas ! nous ne sommes pas encore connues ; mais nous sommes en passe de l'être ; et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs du Recueil des pièces choisies.

CATHOS

Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.

MASCABILLE.

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.

Eh! mon Dieu! nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié ; car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces messieurs-là , si l'on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais , pour moi , ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles , on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence du bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé : un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air : celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité : monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures ; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies , et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.

CATHOS

En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridi-

cule, qu'une personne se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour; et pour moi, j'aurais toutes les hontes du monde, s'il fallait qu'on vînt à me demander si j'aurais vu quelque chose de nouveau que je n'aurais pas vu.

MASCABILLE.

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez pas en peine : je veux établir chez vous une académie de beaiLX esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris , que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi , tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma façon , dans les belles ruelles' de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets , quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

MADELON

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits : je ne vois rien de si galant que cela.

MASCABILLE.

Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.

CATHOS

Pour moi , j'aime terriblement les énigmes.

MASCABILLE.

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin , que je vous donnerai à deviner.

MADELON

Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.

MASCABILLE.

C'est mon talent particulier; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine.

MADELON

Ah ! certes , cela sera du dernier beau ; j'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.

Je vous en promets à chacune un , et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent.

MADELON

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimer.

MASCABILLE.

Sans doute. Mais, à propos, il faut que je vous die

■ On donnait le nom de ruelles aux assemblées de ce tempslà. L'alcôve servait de salon, et la société s'y réunissait autour du lit de la précieuse , qui se couchait pour recevoir ses visites. La ruelle était parée avec beaucoup d'élégance et de goQt , et les hommes qui en faisaient les honneurs prenaient le nom bizarre (Valcovislcs.

un impromptu que jefis hier chezuncducliesse de mes amies que je fus visiter; car je sois diablement fort sur les impromptus.

CATHOS

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

MASCABILLE.

Écoutez donc.

MADELOM.

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

MASCAHILLE.

Oli ! oh I je n'y prenais pas garde : Tandis que , sans songer à mal , je tous regarde, Votre (fil en tapinois me dérobe mon cnenr; Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur.

CATHOS

Ail! mon Dieu, voilà qui est poussé dans le dernier galant.

MASCABILLE.

Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pédant.

MADELON

Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.

MASCABILLE.

Avez-vous remarqué ce commencement, Oh ! oh ! voilà qui est extraordinaire , oh ! oh ! comme un homme qui s'avise tout d'un coup, oh! oh! La surprise, oh! oh!

MADELON

Oui , je trouve ce oh ! oh! admirable.

MASCABILLE.

11 semble que cela ne soit rien.

CATHOS

Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

MADELON

Sans doute; et j'aimerais mieax avoir fait ce oh! oh! qu'un poème épique.

Tudieu ! vous avez le goût bon.

MADELON

Hé! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.

MASCABILLE.

Mais n'admirez-vous pas aussi je n'y prenais pas garde? Je n'y prenais pas garde, je ne m'apercevais pas de cela ; façon de parler naturelle , je n'y prenais pas garde. Tandis que, sans songer à mal, tandis qu'innocemment , sans malice , comme un pauvre mouton , Je vous regarde, c'est-à-dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple; votre œil en tapinois... Que vous semble de ce mot tapinois? n'est-il pas bien choisi?

CATHOS

Tout à fait bien.

LES PRÉCIEUSES RIDICULES , SCÈNE X

MASCABILLE.

Tapinois, en cachette; il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris; tapinois.

MAUELON.

11 ne se peut rien de mieux.

MASCABILLE.

Me dérobe mon cœur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur! Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter? Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!

Il faut avouer que cela a un tour spirituel etgalant.

MASCABILLE.

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOS

Vous avez appris la musique?

MASCABILLE.

Moi ? Point du tout.

CATHOS

Et comment donc cela se peut-il ?

MASCABILLE.

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.

MABELOR.

Assurément, ma chère.

MASCABILLE.

Écoutez si vous trouverez l'air à votre goût : Hem, hem, la, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est à la cavalière. ( // chante). 01) ! oh ! je n'y prenais pas garde , etc.

CATHOS

Ah! que voilà un air qui est passionné! Est-ce qu'on n'en meurt point?

MABELON.

Il y a de la chromatique là-dedans.

Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant ? Au voleur! au voleur! Et puis, comme si l'on criait bien tort, au, au, au, au, au voleur! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée, au voleur !

MADELON

C'est là savoir le lin des choses, le grand Cn, le fin du Cn. Tout est merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasmée de l'air et des paroles.

CATHOS

Je n'ai encore rien vu de cette force-là.

MASCABILLE.

Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.

MADELOS.

La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté.

LES PRÉCIEUSES RIDICULES, SCÈNE X

MASCARILT.E.

A quoi donc passez-vous le temps , mes dames ?

CATHOS

A rien du tout.

MADELON

Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissements.

Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la eoiiiédie , si vous voulez ; aussi bien , on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.

MADELON

Cela n'est pas de refus.

MASCAHILLE.

Mais je vous demande d'applaudir comme il faut , quand nous serons là; car je me suis engagé de faire valoir la pièce , et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles , et leur donner de la réputation : et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire ! Pour moi , j'y suis fort exact; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : Voilà qui est beau ! devant que les chandelles soient allumées.

WADELO?<.

Ne m'en parlez point : c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse êtr;'.

CATHOS

C'est assez : puisque nous sommes instruites , nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

MASCARILLE

Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie.

MADELON

Hé ! il pourrait être quelque chose de ce que vous dites.

MASCABILLE.

Ah ! ma foi , il faudra que nous la voyions. Entre nous , j'en a composé une que je veux faire représenter.

CATHOS

Et à quels comédiens la donnerez-vous ?

MASCABILLE.

Belle demande ! Aux grands comédiens ; il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses ; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers , et s'arrêter au bel endroit : eh ! le moven de connaître où

est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire lé brouhalia?

CATHOS

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.

MASCABILLE.

Que vous semble de ma petite oie ' ? La trouvezvous congruente à l'habit ?

CATHOS

Tout à fait.

MASCABILLE.

Le ruban en est bien choisi.

Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur".

MASCABILLE.

Que dites-vous de mes canons '?

MADELON

Ils ont tout à fait bon air.

MASCABILLE.

Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier de plus que tous ceux qu'on fait.

MADELON

Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement.

MASCABILLE.

Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

MADELON

Ils sentent terriblement bon.

CATHOS

Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

MASCABILLE.

Et celle-là ?

( tl donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.)

MADELON

Elle est tout à fait de qualité; le sublime en est touché délicieusement.

Vous ne me dites rien de mes plumes ! Comment les trouvez-vous ?

' La petite oie se disait alors des rutans , des plumes et des différentes garnilures qui ornaient l'habit , le chapeau , le nœud de l'épée , les gants , les bas et les souliers. ( B. )

ï Cest Perdrigeon toutpiir.— Perdrigeon était le marchand en vogue qui fournissait les gens du bel air. Il ne faut pas confondre ce mot avec le nom de la belle couleur violette, qui est emprunté d'une prune nommée perdrigon.

3 Les canons étaient un cercle d'étoffe large , et souvent orné de dentelles , qu'on attachait au-dessous du genou , et qui couvrait la moitié de la jambe. Les importants se rendaient ridicules par l'ampleur démesurée de leurs canons. Voilà pourquoi ceux de Mascarille ont un grand quartier de plus que ceux qu'on fait. ( B. )

or.

LES PRÉCIEUSES RIDICULES, SCÈNE XII

CATnos.

Effroyablement belles.

MASCARILLE

Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or ? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.

MADELON

Je vous assure que nous sympathisons vous et moi . J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte; et jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.

MASCARILLE, s'écriaiit brusquement.

Ahiîahi! ahi! doucement. Dieu me damne, mesdames, c'est fort mal en user; j'ai à me plaindre de votre procédé ; cela n'est pas honnête.

CATHOS

Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ?

MASCABILLE.

Quoi ! toutes deux contre mon cœur en même temps ! Rl'attaquer à droite et à gauche ! Ah ! c'est contre le droit des gens : la partie n'est pas égale ; et je m'en vais crier au meurtre.

CATHOS

11 faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.

MADELON

Il a un tour admirable dans l'esprit.

CATHOS

Vous avez plus de peur que de mal , et votre cœur rrie avant qu'on l'écorche.

MASCARILLE

Comment , diable ! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds.

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