‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 197 sur 1284 · ÉLISE, DON LOPE · texte numérisé non relu

ÉLISE, DON LOPE

ÉLISE

Tout ce que fait le prince , à parler franchement , N'est pas ce qui me donne un grand étonnement; Car que d'un noble amour une âme bien saisie En pousse les transports jusqu'à la jalousie ; Que de doutes fréquents ses vœux soient traversés; Il est fort naturel , et je l'approuve assez : Mais ce qui me surprend , don Lope , c'est d'entendre Que vous lui préparez les soupçons qu'il doit prendre ; Que votre âme les forme , et qu'il n'est en ces lieux Fâcheux que par vos soins , jaloux que par vos yeux. Encore un coup , don Lope , une âme bien éprise Des soupçons qu'elle prend neme rend pointsurprise; Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux, C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vous.

DON LOPE

Que sur cette conduite à son aise l'on glose ; Chacun règle la sienne au but qu'il se propose ; Et , rebuté par vous des soins de mon amour , Je songe auprès du prince à bien faire ma cour.

ÉLISE

Mais savez-vous qu'enfin il fera mal la sienne ,

S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne ?

DON LOPE

Et quand, charmante Élise, a-t-on vu, s'il vous plaît. Qu'on cherche auprès des grands que son propre inté- Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite [rèt ? D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur con- Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit, [duite. Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit? Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce; Par la plus courte voie on y cherche une place ; Et les plus prompts moj'ens de gagner leur faveur, C'est de flatter toujours le faible de leur creur ; D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire , Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire : C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux. Les utiles conseils font passer pour fâcheux , Et vous laissent toujours hors de la confidence Où vous jette d'abord l'adroite complaisance. Enfin on voit partout que l'art des coiu-tisans Ne tend qu'à profiter des faiblesses des grands ,

A nourrir leurs erreurs , et jamais dans leur âme Ne porter les avis des choses qu'on y blâme.

Ces maximes un temps leur peuvent succéder; Mais il est des revers qu'on doit appréhender ; Et dans l'esprit des grands , qu'on tâche de surpren- Un rayon de lumière à la fin peut descendre , fdre , Qui sur tous ces flatteurs venge équitablement Ce qu'a fait à leur gloire un long aveuglement. Cependant je dirai que votre âme s'explique Un peu bien librement sur votre politique ; Et ces nobles motifs , au prince rapportés , Serviraient assez mal vos assiduités.

DON LOPE

Outre que je pourrais désavouer sans blâme

Ces libres vérités sur quoi s'ouvre mon âme ,

Je sais fort bien qu'Élise a l'esprit trop discret

Pour aller divulguer cet entretien secret.

Qu'ai-je dit , après tout , que sans moi l'on ne sache .'

r.t dans mon procédé que faut-il que je cache?

On peut craindre une chute avec quelque raison.

Quand on met en usage ou ruse ou trahison.

Mais qu'ai-je à redouter, moi qui partout n'avance

Que les soins approuvés d'un peu de complaisance?

Et qui suis seulement par d'utiles leçons

La pente qu'a le prince à de jaloux soupçons?

Son âme semble en vivre , et je mets mon étude

A trouver des raisons à son inquiétude,

A voir de tous côtés s'il ne se passe rien

A fournir le sujet d'un secret entretien ;

Et quand je puis venir , enflé d'une nouvelle ,

Donner à son repos une atteinte mortelle,

C'est lors que plus il m'aime, et je vois sa raison

D'une audience avide avaler ce poison.

Et m'en remercier comme d'une victoire

Qui comblerait ses jours de bonheur et de gloire.

Jlais mon rival paraît , je vous laisse tous deux ;

Et bien que je renonce à l'espoir de vos vœux.

J'aurais un peu de peine à voir qu'en ma présence

Il reçût des effets de quelque préférence ,

Et je veux, si je puis, m'épargner ce souci.

ÉLISE

Tout amant de bon sens en doit user ainsi.

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