DON GARC[E DE NAVARRE, ACTE IV, SCÈNE X
Du passé dans ce cœur efface tout le crime;
Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux
M'a fait , dans la chaleur, prononcer contre vous ;
Et si je puis un jour choisir ma destinée
Sans choquer les devoirs du rang où je suis née ,
Mon honneur, satisfait par ce respect soudain ,
Pro.met à votre amour et mes vœux et ma main.
Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire :
Si cette offre sur vous obtient si peu d'empire.
Que vous me refusiez de me faire entre nous
Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux;
S'il ne vous suffît pas de toute l'assurance
Que vous peuvent donner mon cœur et ma naissance.
Et que de votre esprit les ombrages puissants
Forcent mon innocence à convaincre vos sens ,
Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage
D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage;
Je suis prête à le faire , et vous serez content :
Mais il vous faut de moi détacher à l'instant,
A mes vœux pour jamais renoncer de vous-même;
Et j'atteste du ciel la puissance suprême
Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous.
Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous.
Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire :
Avisez ■ maintenant celui qui peut vous plaire.
DON G.iRCIE.
Juste ciel ! jamais rien peut-il être inventé
Avec plus d'artifice et de déloyauté .'
Tout ce que des enfers la malice étudie
A-t-il rien de si noir que cette perfidie?
Et peut-elle trouver dans toute sa rigueur
Un plus cruel moyen d'embarrasser un cœur.'
Ah ! que vous savez bien ici contre moi-même ,
Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrême ,
Et ménager pour vous l'effort prodigieux
De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !
Parce qu'on est surprise, et qu'on manque d'excuse.
D'une offre de pardon on emprunte la ruse :
Votre feinte douceur forge un amusement
Pour divertir l'effet de mon ressentiment;
Et par le nœud subtil du choix qu'elle embarrasse.
Veut soustraire un perfide au coup qui le menace.
Oui, vos dextérités veulent me détourner
D'un éclaircissement qui vous doit condamner ;
Et votre âme, feignant une innocence entière,
Ne s'offre à m'en donner une pleine lumière
Qu'à des conditions qu'après d'ardents souhaits
Vous pensez que mon cœur n'acceptera jamais ;
Mais vous serez trompée en me croyant surprendre.
' jiviser, vieux mot qui signiliait chercher; dans ce sens il n'est plus d'usage, mais on s'en sert encore dans le sens de songer, penser : On ne s'ai^ise jainais de font. Il est probable que c'est le proverbe qui nous a conservé le mol.
MOLIÈRE
Oui , oui , je prétends voir ce qui doit vous défendre Et quel fameux prodige, accusant ma fureur. Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur.
DONE ELVIKE.
Songez que par ce choix vous allez vous prescrire De ne plus rien prétendre au cœur de donc Elvire.
DON GAKCIE.
Soit. Je souscris à tout ; et mes vœux aussi bien , En l'état où je suis , ne prétendent plus rien.
DONE ELVIRE
Vous vous repentirez de l'éclat que vous faites.
DON GARCIE
Non , non , tous ces discours sont de vaines défaites ; Et c'est moi bien plutôt qui dois vous avertir Que quelque autre dans peu se pourra repentir ; Le traître, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage De dérober sa vie à l'effort de ma rage.
DONE ELVIRE
Ah ! c'est trop en souffrir, et mon cœur irrité Ne doit plus conserver une sotte bonté; Abandonnons l'ingrat à son propre caprice; Et puisqu'il veut périr, consentons qu'il périsse.
{à don Garde.) Élise... A cet éclat vous voulez me forcer; Mais je vous apprendrai que c'est trop ni'offenser.