‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 362 sur 1284 · I.VSIDAS · texte numérisé non relu

I.VSIDAS

Madame, je viens un peu tard; mais il m'a fallu

LA CRlTIQUli DK LKCOLE DES FEMMES, SCENE VII.

tre nous autres auteurs, nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection.

2 on

lire ma pièce chez madame la marquise dont je vous

avais parle; et les Imuitv.'es qui lui ont été données m'ont retenu une lieure plus que je ne croyais.

ÉLISE

C'est un grand cliarnie que les louanges pour arrêter un auteur.

UBANIE.

Asseyez-vous donc, monsieur Lysidas; nous lirons votre pièce après souper.

LYSIDAS.

Tous ceux qui étaient là doivent venir à sa première représentation, et m'ont promis de faire leur devoir comme il faut.

URANIE

Je le crois. Mais , encore une fois , asseyez-vous , s'il vous plaît. Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions.

LYSlDAS.

3e pense, madame, que vous retiendrez aussi une loge pour ce jour-là ?

UKANIE.

Nous verrons. Poursuivons, de grâce, notre discours.

LYSIDAS.

Je vous donne avis, madame, qu'elles sont presque toutes retenues.

UnANIE.

Voilà qui est bien. Enfin, j'avais besoin de vous lorsque vous êtes venu, et tout le monde était ici contre moi.

ÉLISE, à Vranlc, montrant Dorante.

11 s'est mis d'abord de votre côté; mais maintenant ( montrant Climène ) qu'il sait que madame est à la tète du parti contraire , je pense que vous n'avez qu'à chercher un autre secours.

CLIMÈNE

Non , non, je ne voudrais pas qu'il fit mal sa cour auprès de madame votre cousine, et je permets à son esprit d'être du parti de son cœur.

DOUANTE.

Avec cette permission, madame, je prendrai la hardiesse de me défendre.

URANIE

Mais auparavant, sachons un peu les sentiments de monsieur Lysidas.

LYSIDAS.

Sur quoi , madame ?

liRANIE.

Sur le sujet de l'École des femmes.

LYSIDAS.

Ah, ah!

DORANTE

Que VOUS en semble ?

LYSIDAS.

.le n'ai rien à dire là-dessus; et vous savez qu'en-

DOKANTE.

Mais encore , entre nous , que pensez-vous de celte comédie?

LYSIDAS.

Moi, monsieur?

URANIE

De bonne foi , dites-nous votre avis.

LYSIDAS.

Je la trouve fort belle.

DORANTE

Assurément ?

LYSIDAS.

Assurément. Pourquoi non ? N'est-elle pas en effet la plus belle du monde ?

lion, bon, vous êtes un méchant diable, monsieur Lysidas ; vous ne dites pas ce que vous pensez.

LYSIDAS.

Pardonnez-moi.

DORANTE

i\Ion Dieu , je vous connais , ne d issimulons point.

LYSIDAS.

Moi, monsieur?

DORANTE

Je vois bien que le bien que vous dites de cette pièce n'est que par honnêteté, et que, dans le fond du cœur, vous ête^ de l'avis de beaucoup de gens qui la trouvent mauvaise.

LYSIDAS.

Hai, bai, bai.

DORANTE

Avouez, ma foi, que c'est une méchante chose que cette comédie.

LYSIDAS.

Il est vrai qu'elle n'est pas approuvée par les connaisseurs.

LE MARQUIS

Ma foi , chevalier , tu en tiens , et te voilà payé de ta raillerie. Ah, ah, ah , ah!

Pousse, mon cher marquis, pousse.

LE MARQUIS

Tu vois que nous avons les savants de notre côté.

DORANTE

11 est vrai. Le jugement de monsieur Lysidas est quelque chose de considérable. IMais monsieur Lysidas veut bien que je ne me rende pas pour cela ; et , puisque j'ai bien l'audace de me défendre (mo«trant Climène) contre les sentiments de madame, il ne trouvera pas mauvais que je combatte les siens.

ÉLISE

Quoi ! vous voyez contre vous madame , monsieur

LA CRITIQUE DE L'ECOLE

Ib marquis, el monsieur Lysidas, et vous osez résister encore ? Fi ! que cela est de mauvaise grâce !

CLIMÈNE

Voilà qui me confond , pour moi , que des personnes raisonnables se puissent mettre en tête de donner protection aux sottises de cette pièce.

LE MARQUIS

Dieu me damne! madame, elle est misérable depuis le commencement jusqu'à la On.

DORANTE

Cela est bientôt dit, marquis. Il n'est rien plus aisé que de tranclier ainsi ; et je ne vois aucune chose qui puisse être à couvert d« la souveraineté de tes

décisions.

LE MARQUIS

Parbleu! tous les autres comédiens qui étaient la l)our la voir en ont dit tous les maux du inonde '.

DOBANTE.

Ah! je ne dis plus mot; tu as raison, marquis. Puisque les autres comédiens en disent du mal, il faut les en croire assurément. Ce sont tous gens éclairés, et qui parlent sans intérêt. 11 n'y a plus rien à dire, je me rends.

CLIMÈNE

Rendez-vous , ou ne vous rendez pas , je sais fort ■bien que vous ne me persuaderez point de souffrir les immodesties de cette pièce , non plus que les satires désobligeantes qu'on y voit contre les femmes.

UHANIE.

Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser, et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent directement sur les mœurs, et ne frappent les personnes que par réflexion. N'allons point nous appliquer nous-mêmes les traits d'une censure générale; et profitons de la leçon, si nous pouvons, sans faire semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics , où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie ; et c'est se taxer hautement d'un défaut, que se scandaliser qu'on le reprenne.

CLIMÈNE

Pour moi , je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse avoir, et je pense que je vis d'un air dans le monde à ne pas craindre d'être cherchée dans les peintures qu'on fait là des femmes qui se gouvernent mal.

Assurément, madame, on ne vous y cherchera

' Ces niitivs comédiens sont ceux de l'IiiUel de Bourgogne, qui Jouaient les pièces de Corneille, el qui se voyaient abandonnés pour celles de Molière.

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