SCÈNE PREMIERE
SGANAB.ELLE, parlant à ceux qui sont dans sa maison.
Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent , que l'on me vienne quérir vite chez le seigneur Géronimo ; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti , et que je ne dois revenir de toute la journée.
SGANARELLE, GÉRONDIO.
GÉBONIMO, ayant entendu les dernières paroles de Sganarelle.
Voilà un ordre fort prudent.
SGAXARELLE.
Ah ! seigneur Géronimo , je vous trouve à propos ; et j'allais chez vous vous chercher.
GÉRONIMO.
Et pour quel sujet, s'il vous plaît.'
SGAKAliELLE.
Pour vous communiquer une affaire que j"ai en tête, et vous prier de m'en dire votre avis.
GÉRO^'IUO.
Très-volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons parler ici en toute liberté.
SGANAKELLE.
Mettez donc dessus ', s'il vous plaît. Il s'agit d'une chose de conséquence , que l'on m'a proposée ; et il est bonde ne rien faire sans le conseil de ses amis.
GÉROMMO.
Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu'à me dire ce que c'est.
SGANARELLE
]\Iais , auparavant , je vous conjure de ne me point flatter du tout , et de me dire nettement votre pensée.
GÉBOXIMO.
Je le ferai , puisque vous le voulez.
SGANARELLE
Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement.
GÉRONIMO.
Vous avez raison.
SGANABELLE.
Et dans ce siècle , on trouve peu d'amis sincères.
GÉRONIMO.
Cela est vrai.
SGANABELLE.
Promettez-moi donc, seigneur Géronimo, de me parler avec toute sorte de franchise.
GÉRONIMO.
Je vous le promets.
SGANABELLE.
Jurez-en votre foi.
GÉEONIMO.
Oui , foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.
SGANABELLE.
C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier.
GÉRONIMO.
Qui , vous ?
Oui , moi-même , en propre personne. Quel est votre avis là-dessus ?
' Mette: donc dessus, pour mettez donc votre chapeau. Le cHtion elliptique qui n'est plus d'usage, et dont nous avons déjà vu un exemple dans l'École des femmes, acte III, scène iv.
tb.
f;i:«0MM0.
.If vous prie auparavant de me dire une chose.
SOANAEELLE.
Kt quoi !
OÉRONIMO.
Quel .Oge pouvez-vous bien avoir maintenant ?
SG.4NAEELLE.
IVloi.'
GÉROMMO.
Oui.
SGANARELLE
Ma foi , je ne sais.; mais je me porte bien.
GÉROMMO.
Quoi ! vous ne savez pas à peu près votre âge?
SGANARELLE
Non : est-ce qu'on songe à cela ?
GÉROMMO.
Kh ! dites-moi un peu , s'il vous plaît : combien aviez-vous d'années lorsque nous finies connaissance?
SGANARELLE
Ma foi . je n'avais que vingt ans alors.
GÉRONIMO.
Combien fûmes-nous ensemble à Rome?
SGANARELLE
Huit ans.
GÉRONISIO.
Quel temps avez-vous demeuré en Angleterre?
SGANARELLE
Sept ans.
GÉRONIMO.
Et en Hollande , où vous fûtes ensuite ?
SGANARELLE
Cinq ans et demi.
GÉRONIMO.
Combien y a-t-il que vous êtes revenu ici ?
SGANARELLE
.le revins en cinquante-six.
GÉRONIMO.
De cinquante-six à soixante-huit , il y a douze ans , ce me semble; cinq ans en Hollande font dix-sept, sept ans en Angleterre font vingt-quatre , huit dans notre séjour à Rome font trente-deux , et vingt que vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquante-deux. Si bien , seigneur Sganarelle,que, sur votre propre confession, vous êtes environ à votre cinquante-deuxième ou cinquantetroisièmc année.
SGANARELLE
Qui , moi ? cela ne se peut pas.
GÉROMMO.
Mon Dieu ! le calcul est juste , et la-dessus je vous dirai franchement et en ami , comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage n'est gutie votre fait. C'est une chose à laquelle il faut
LE MARIAGK FORCK, SCK.NK II.
que les jeunes gens pensent bien mûrement avant que de la faire : mais les gens de votre 3ge n'y doivent point penser de tout; et si l'on dit que la plub grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à propos que de la faire , cette folie, dans la saison où nous devons être plus sages. Enfin , je vous en dis nettement ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverais le plus ridicule du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette heure , vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes.
SGANARELLE
Et moi , je vous dis que je suis résolu de me marier, et (jue je ne serai point ridicule en épousant la lille que je recherche.
GÉRONIMO.
Ah ! c'est une autre chose ! Vous ne m'aviez pas dit cela.
C'est une lille qui me plaît , et que j'aime de tout mon cœur.
GÉRONIMO.
Vous l'aimez de tout votre cœur ?
SGANARELLE
Sans doute ; et je l'ai demandée à son père.
GÉRONIMO.
Vous l'avez demandée ?
SGANARELLE
Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir; et j'ai donné ma parole.
GÉRONIMO.
Oh ! mariez-vous donc. Je ne dis plus mot.
SGANARELLE
Je quitterais le dessein que j'ai fait ! Vous semblet-il , seigneur Géronirao , que je ne sois plus propre h songer à une femme? Ne parlons point de l'.-lge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y a-t-il homme de trente ans qui paraisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez ? N'ai-je pas tous les mouvements de mon corps aussi bons que jamais; et voit-on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer? N'ai-je pas encore toutes mes dents les meilleures du monde ? ( // montre ses dents. ) Ne fais-jepas viçroureusement mes quatre repas par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le mien? ( // tousse. ) Hem, hem, hem. Eh! qu'eu dites-vous?
GÉRONIMO.
Vous avez raison , je m'étais trompé. Vous ferez bien de vous marier.
SGANARELLE
J'y ai répugné autrefois ; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de posséder une belle femme , qui me fera mille
caresses, qui me dorlotera, et me viendra frotter lorsque je serai las; outre cette joie, dis-je, je considère qu'en demeurant comme je suis, je laisse périr dans le monde la race des Sganarelie ; et qu'en me mariant , je pourrai me voir revivre en d'autres moimême; que j'aurai le plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi , de petites figures q\ii me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez , il me semble déjà que j'y suis , et que j'en vois une demi-douzaine autour de moi.
GÉBONIMO.
Il n'y a rien de plus agréable que cela ; et je vous conseillede vousmarier le plus vite que vous pourrez.
SGANARELLE
Tout de bon , vous me le conseillez ?
OÉBOlMMO.
Assurément. Vous ne sauriez mieux faire.
SGANARELLE
Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en vérilahle ami.
GÉBONIMO."
Eh ! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous allez vous marier ?
SGANARELLE
Dorimène.
GERONIMO
Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée .'
SGANARELLE
Oui.
CÉRONIMO.
Fille du seigneur Alcantor ?
SGANARELLE
.lustement.
GERONIMO
Et sœur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter l'épée?
SGANARELLE
C'est cela.
GÉHONIMO.
Vertu de ma vie!
SGANARELLE
Qu'en dites-vous?
GERONIMO
Bon parti! Mariez-vous promptement.
N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choi.\ .'
GERONIMO
Sans doute. Ah! que vous serez bien marié! Dépêchez-vous de l'être.
SGANARELLE
Vous me comblez de joie de me dire cela. Je vous