‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 424 sur 1284 · LA PRINCESSE DELIDE, ACTE 1, SCÈNE I · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DELIDE, ACTE 1, SCÈNE I

Cps longs soupirs que laisse écliapper votre cœur , Kt CCS fixes regards si charges de langueur, Disent beaucoup . sans doute , à des gens de mon âge ; Et je pense, seigneur, entendre ce langage; Mais, sans votre congé, de peur de trop risquer. Je n'ose m'enliardir jusques à l'expliquer.

EUHYAI.E.

Explique , explique , Arbate , avec toute licence

Ces soupirs , ces regards , et ce morne silence.

Je te permets ici de dire que l'Amour

IM'a rangé sous ses lois , et me brave à son tour ;

Et je consens encor que tu me fasses honte

Des faiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompte.

AIUiATE.

Moi , vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentinicnts! Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon ànie Contre les doux transports de l'amoureuse flamme ; Et bien que mon sort touche à ses derniers soleils , Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils; Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage De la beauté d'une âme est un clair témoignage. Et qu'il est malaisé que, sans être amoureux , ■(Jn jeune prmce soit et grand et généreux. C'est une qualité que j'aime en un monarque ; La tendresse du cœur est une grande marque Que d'un prince à votre Age on peut tout présumer, Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer. Oui , cette passion , de toutes la plus belle , Traîne dans un esprit cent vertus après elle ; Aux nobles actions elle pousse les cœurs , ICt tous les grands héros ont senti ses ardeurs. Devant mes yeux , seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance ; Ries regards observaient en vous des qualités Où je reconnaissais le sang dont vous sortez; J'y découvrais un fonds d'esprit et de lumière; Je vous trouvais bien fait , l'air grand et l'âme fière ; ^ otre cœur , votre adresse, éclataient chaque jour; Mais je m'inquiétais de ne point voir d'amour : Et puisipie les langueurs d'une plaie invincible Nous montrent quevotreâmc à ses traits est sensible. Je triomphe, et mon cœur, d'allégresse rempli. Vous regarde à présent comme un prince accompli.

ElIRYALE.

Si de l'Amour un temps j'ai bravé la puissance, Hélas ! iTion cher Arbate , il en prend bien vengeance ! Et sachant dans quels maux mon cœur s'est abîmé. Toi-même tu voudrais qu'il n'eilt jamais aimé. Car enfin , vois le sort où mon astre me guide ; J'aime, j'aime ardennnent la princesse d'ÉIide ; Lt lu sais que l'orgueil, sous des traits si charmants. Aime contre l'amour ses jeunes sentiments. Et comment elle fuit en celle illustre fête

Cette foule d'amants qui briguent sa conquête.

Ah ! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer ,

Aussitôt (pi'on le voit, prend droit de nous charmer,

Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les fiam-

Où le ciel , en naissant , a destiné nos âmes ! [mes

A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux,

Et ce passage offrit la princesse à mes yeux ;

Je vis tous les appas dont elle est revêtue,

Slais de l'œil dont on voit une belle statue.

Leur brillante jeunesse observée à loisir

Ne porta dans mon âme aucun secret désir.

Et d'Ithaque en repos je revis le rivage ,

Sans m'en être en deux ans rappelé nulle image.

Un bruit vient cependant à répandre à ma cour

Le célèbre mépris qu'elle fait de Tamour ;

On publie en tous lieux que son âme hautaine

Garde pour l'hyménée une invincible haine ,

Et qu'im arc à la main, sur l'épaule un carquois,

Connue une autre Diane elle hante les bois ,

N'aime rien que la chasse , et de toute la Grèce

Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse.

Admire nos esprits , et la fatalité!

Ce que n'avaient point fait sa vue et sa beauté.

Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître

Un transport inconnu dont je ne fus point maître :

Ce dédain si fameux eut des charmes secrets

A me faire avec soin rappeler tous ses traits ;

Et mon esprit jetant de nouveaux yeux sur elle,

"M'en refit une image et si noble et si belle ,

^le peignit tant de gloire et de telles douceurs

A pouvoir triompher de toutes ses froideurs.

Que mon cœur, aux brillants d'une telle victoire,

Vit de sa liberté s'évanouir la gloire ;

Contre une telle amorce il eut beau s'indigner ,

Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner.

Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance,

.Tai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence;

Et je couvre un effet de mes vœux enflammés

Du désir de paraîtje à ce^ jeux renommés

Où l'illustre Iphitas ' , père de la princesse.

Assemble la plupart des princes de la Grèce.

ABBATE

!\Iais àquoi bon, seigneur, les soins que vousprenez? El pourquoi ce secret où vous vous obstinez? Nous aimez, dites-vous, cette illustre i)rineesse , Et venez à ses yeux signaler votre adresse; Et nuls empressements, paroles, ni soupirs. Ne l'ont instruite encor de vos brûlants désirs? Pour moi , je n'entends rien à cette politique Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique; Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour

■ Iphitus, roi d'Êliile, coiilempoiain (le Lycurguc, el fanirux (lan.s la Grèce pour avoir nitabli le.sjeux Olympiques. Molière a cliansé son nom en celui d'ipliilas.

Page 1