LA PRINCESSE DELIDE, ACTE II, SCÈNE II
Mais , à vous dire vrai , dans ces jours éclatants , Vos retraites ici me semblent hors de temps ; Et c'est fort maltraiter l'appareil magniûque Que chaque prmce a fait pour la fête publique. Ce spectacle pompeux de la course des chars Devait bien mériter l'honneur de vos regards.
Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma présence , Et que dois-je , après tout, à leur niagniflcence? Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acquérir, Et mon cœur est le prix qu'ils veulent tous courir. Mais, quelque espoir qui flatte un projet de la sorte, Je me tromperai fort , si pas un d'eux l'emporte.
CYNTHIE
Jusques à quand ce cœur veut-il s'effaroucher Des innocents desseins qu'on a de le toucher, Et regarder les soins que pour vous on se donne Comme autant d'attentats contre votre personne ? Je sais qu'en défendant le parti de l'amour. On s'expose chez vous à faire mal sa cour; Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être S'oppose aux duretés que vous faites paraître ; Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien Vos résolutions de n'aimer jamais rien.
Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme Qu'un mérite éclatant allume dans une âme ? Et serait-ce un bonheur de respirer le jour, Si d'entre les mortels on bannissait l'amour ? Non , non , tous les plaisirs se goûtent à le suivre ; Et vivre sans aimer n'est pas proprement vi\Te ■.
AGLANTE
Pour moi , je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la vie ; qu'il est nécessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades , s'il ne s'y mêle un peu d'amour.
LA PRINCESSE
Pouvez-vous bien toutes deux , étant ce que vous êtes , prononcer ces paroles ? et ne devez-vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est qu'erreur, que faiblesse et qu'emportement, et dont tous les désordres ont tant de répugnance avec la gloire de notre sexe ? J'en prétends soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie , et ne veux point du tout me commettre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous, pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes , tous ces soupirs , tous ces hommages, tous ces respects , sont des embûches qu'on tend à notre cœur , et qui souvent l'engagent à commettre des lâchetés. Pour moi , quand je regarde certains
' Le dessein de l'auteur était de traiter ainsi toute la comédie. Mais un commandement du roi , qui pressa cette affaire , l'obligea d'achever tout le reste en prose , et de passer légèrement sur plusieurs scènes , qu'il aurait étendues da\ antage s'il avait eu plus de loisir. ( Note de Molière. )
exemples, et les bassesses épouvautables où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance, je sens tout mon cœur qui s'émeut ; et je ne puis souffrir qu'une âme, qui fait profession d'un peu de fierté , ne trouve pas une honte horrible à de telles faiblesses.
CYNTHIE
Hé! madame, il est de certaines faiblesses qui ne sont point honteuses, et qu'il est beau même d'avoir dans les plus hauts degrés de gloire. J'espère que vous changerez un jour dépensée; et, s'il plaît au ciel, nous verrons votre cœur, avaut qu'il soit peu...
LA PRINCESSE
Arrêtez. N'achevez pas ce souliait étrange. J'ai une horreur trop invincible pour ces sortes d'abaissements ; et si jamais j'étais capable d'y descendre , je serais personne , sans doute , à ne me le point pardonner.
AGLANTE
Prenez garde, madame! l'Amour sait se venger des mépris qu'on fait de lui , et peut-être....
LA PRINCESSE
Non, non. Je brave tous ses traits; et le grand pouvoir qu'on lui donne n'est rien qu'une chimère, et qu'une excuse des faibles cœurs, qui le font invincible pour autoriser leur faiblesse.
CYNTHIE
Mais enfin toute la terre reconnaît sa puissance, et vous voyez que les dieux mêmes sont assujettis à son empire. On nous fait voir que Jupiter n'a pas aimé pour une fois , et que Diane même , dont vous affectez tant l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'amour.
LA PRINCESSE
Les croyances publiques sont toujours inêlées d'erreur. Les dieux ne sont point faits comme les fait le vulgaire, et c'est leur manquer de respect que de leur attribuer les faiblesses des hommes.