‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 628 sur 1284 · MÉLICERTE, ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

MÉLICERTE, ACTE I, SCÈNE II

EROXENE.

Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur , Parce qu'un autre eiioix est maître de mon cœur.

DAPHNÉ

Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire ?

ÉROXÈNE.

Oui , si tu veux du tien ra'apprendre le mystère.

DAPHNÉ

Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir, .le puis facilement contenter ton désir ; Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable, .Tcn garde dans ma poche un portrait admirable, Qui jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort , Qu'il est sûr que tes yeux le connaîtront d'abord.

ÉEOXÈNE.

.Te puis te contenter par une même voie, Et payer ton secret en pareille monnoie. J'ai de la main aussi de ce peintre fameux Un aimable portrait de l'objet de mes vœux , Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême , Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même.

DAPHNÉ

La boîte que le peintre a fait faire pour moi Est tout à fait semblable à celle que je voi.

ÉEOXÈNE.

II est vrai , l'une à l'autre entièrement ressemble , Et certe il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble.

DAPHNÉ

Faisons en même temps , par un peu de couleurs , Confidence à nos yeux du secret de nos cœurs.

ÉKOXÈNE.

Voyons à qui plus vite entendra ce langage.

Et qui parle le mieux , de l'un ou l'autre ouvrage.

DAPHNÉ

La méprise est plaisante , et tu te brouilles bien : Au lieu de ton portrait , tu m'as rendu le mien.

ÉEOXÈNE.

Il est vrai ; je ne sais comme j'ai fait la chose.

DAPHNÉ

Donne. De cette erreur ta rêverie est cause.

ÉROXÈNE.

Que veut dire ceci? Nous nousjouons, je crois : Tu fais de ces portraits même chose que moi.

DAPHNÉ

Certes , c'est pour en rire , et tu peux me le rendre. ÉEOXÈNE , mettant les deux portraits l'un à côté

de l'autre.

Voici le vrai moyen de ne se point méprendre.

De mes sens prévenus est-ce une illusion ?

ÉROXÈNE.

Mon âme sur mes yeux fait-elle impression?

DAPHNÉ

Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage.

EROXENE.

De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image.

DAPHNÉ

C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux.

ÉROXÈNE.

C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes vœux.

DAPHNÉ

Je venais aujourd'hui te prier de lui dire

Les soins que pour son sort son mérite m'inspire.

ÉEOXÈNE.

Je venais te chercher pour servir mon ardeur Dans le dessein que j'ai de m'assurer son cœur.

DAPHNÉ

Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante ?

ÉROXÈNE.

L'aimes-tu d'une amour qiu' soit si violente?

DAPHNÉ

Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer.

ÉROXÈNE.

Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse ; Et Diane , sans honte , en serait amoureuse.

DAPHNÉ

Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui ; Et si j'avais cent cœurs , ils seraient tous pour lui.

ÉROXÈNE.

Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître ; Et si j'avais un sceptre, il en serait le maître.

DAPHNÉ

Ce serait donc en vain qu'à chacune, en ce jour, On nous voudrait du sein arracher cet amour : Nos âmes dans leurs vœux sont trop bien affermies. Ne tâchons , s'il se peut , qu'à demeurer amies ; Et puisqu'en même temps, pour le même sujet, Nous avons toutes deux formé même projet, Mettons dans ce débat la franchise en usage, Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage. Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis Des tendres sentiments où nous jette son fils.

ÉROXÈNE.

J'ai peine à concevoir , tant la surprise est forte. Comme un tel fils est né d'un père de la sorte ; Et sa taille, son air, sa parole, et ses yeux, Feraient croire qu'il est issu du sang des dieux. Mais enfin j'y souscris , courons trouver ce père , Allons-lui de nos cœurs découM'ir le mystère; Et consentons qu'après Myrtil entre nous deux Décide par son choix ce combat de nos vœux.

DAPHNÉ

Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre.

Ils pourront le quitter ; cachons-nous pour attendre.

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