‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 741 sur 1284 · AMPHITRYON, ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

AMPHITRYON, ACTE II, SCÈNE I

AMPHITRYON

Non , sans emportement je te veux écouter ; Je l'ai promis. Mais dis ; en bonne conscience , Au mystère nouveau que tu me viens conter Est-il quelque ombre d'apparence ?

SOSIE

Non ; vous avez raison, et la chose à chacun

Hors de créance doit paraître.

C'est un fait à n'y rien connaître, Un conte extravagant, ridicule, importun :

Cela choque le sens commun ;

Mais cela ne laisse pas d'être.

AMPHITBYON.

Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé?

SOSIE

Je ne l'ai pas cru, moi , sans une peine extrême.

Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé ,

Et longtemps d'imposteur j'ai traité ce moi-même :

Mais à me reconnaître enfin il m'a forcé ;

J'ai vu que c'était moi , sans aucun stratagème ;

Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait ,

Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes ;

Enlin , deux gouttes de lait

Ne sont pas plus ressemblantes ; Et , n'était que ses mains sont un peu trop pesantes ,

J'en serais fort satisfait.

AMPHITRYON

A quelle patience il faut que je m'exhorte! Mais enOn, n'es-tu pas entré dans la maison ?

SOSIE

Bon, entré! Hé! de quelle sorte?

Ai-je voulu jamais entendre de raison?

Et ne me suis-je pas interdit notre porte ?

AMPHITBYON.

Comment donc?

SOSIE

Avec un bâton , Dont mon dos sent encore une douleur très-forte.

AMPHITRYON

On t'a battu?

SOSIE

Vraiment.

AMPHITRYON

Et qui ?

SOSIE

Moi.

AMPHITRYON

Toi, te battre?

SOSIE

Oui , moi ; non pas le moi d'ici , Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre.

AMPHITRYON

Te confonde le ciel de me parler ainsi !

SOSIE

Ce ne sont point des badinages :

Le moi que j'ai trouvé tantôt Sur le moi qui vous parle a de grands avantages ;

Il a le bras fort , le cœur haut :

J'en ai reçu des témoignages ; Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut ;

C'est un drôle qui fait des rages.

AMPHITRYON

Achevons. As-tu vu ma femme?

SOSIE

Non.

AMPHITRYON

Pourquoi?

SOSIE

Par une raison assez forte.

AMPHITRYON

Qui t'a fait y manquer, maraud ? Explique-toi.

SOSIE

Faut-il le répéter vingt fois de même sorte? Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi ; Ce moi qui s'est de force emparé de la porte ;

Ce moi qui m'a fait filer doux ;

Ce moi qui le seul moi veut être;

Ce moi de moi-même jaloux ;

Ce moi vaillant , dont le courroux

Au moi poltron s'est fait connaître ;

Enfin, ce moi qui suis chez nous;

Ce moi qui s'est montré mon maître ;

Ce moi qui m'a roué de coups.

AMPHITRYON

Il faut que ce matin , à force de trop boire , Il se soit troublé le cerveau.

SOSIE

Je veux être pendu , si j'ai bu que de l'eau ! A mon serment on peut m'en croire.

AMPHITRYON

Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés, Et qu'un songe fâcheux , dans ces confus mystères ,

T'ai fait voir toutes les chimères

Dont tu me fais des vérités.

SOSIE

Tout aussi peu. Je n'ai point sommeillé ,

Et n'en ai même aucune envie.

Je vous parle bien éveillé ; J'étais bien éveillé ce matin, sur ma vie; Et bien éveillé même était l'autre Sosie,

Quand il m'a si bien étrillé.

AMPHITRYON

Suis-moi ; je t'impose silence ;

C'est trop me fatiguer l'esprit ; Et je suis un vrai fou d'avoir la patience D'écouter d'un valet les sottises qu'il dit.

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