LAVARE, ACTE I, SCÈNE II
VALEKE.
Mais pourquoi cette inquiétude ?
ÉLISE
Je n'aurais rien à craindre , si tout le monde vous voyait des yeux dont je vous vois; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Alon cœur, pour sa défense , a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnaissance où le ciel m'engage envers vous. Je me représente , à toute heure , ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau , et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n'ont rebuté , et qui , vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit , pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père'. Tout cela fait chez moi, sans doute , un merveilleux effet ; et c'en est assez , à mes yeux, pour me justifier l'engagement' oîi j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments.
VALÈBB.
De tout ce que vous avez dit , ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose; et, quant aux scrupules que vous avez , votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde; et l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants, pourraient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Élise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que, sur œ chapitre, on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience , et j'en irai chercher moi-même , si elles tardent avenir.
' Domestique vient de domiiî, tnai&on , atlaché à lamaison; et il se disait encore du temps de Molière de tous ceux qui exerçaient une charge à la cour ou dans la maison d'un grand seir gneur. Ce mot a conserve sa sigiiitication pruiiiUve dans ces phrases : Les dieux domestiques , le bonheur domestique , c'està-dire, lei dieux protecteurs de la maison , le bonlieui- intérieur de la famille.
» Cet engagement est une double promesse de mariage entre Elise et Valère. Molière s'est servi de c« moyen pour atténuer l'inconvenance du séjour de Valère chez l'Avare , et il faut bien remarquer qu'Elise n'a signé cet engagement qu'après plusieurs mois de résistance. Il est reparlé de cette promesse, acte V, scène lu.
ÉLISE
Ah ! Valère , ne bougez d'ici , je vous prie , et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.
VALÈBE.
Vous voyez comme je m'y prends , et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire , et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables ; et j'éprouve que , pour gagner les hommes , il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations , que de donner dans leurs maximes , encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible , les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on l'assaisonne en louanges. La sincérité souffre un peu au métier que je fais; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eax; et puisqu'on ne saurait les gagner que par là , ce n'est pas la faute de ceux qui flattent , mais de ceux qui veulent être flattés.
ÉLISE
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère , en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret ?
VALÈBE.
On ne peut pas ménager l'un et l'autre ; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous , de votre part , agissez auprès de votre frère , et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient. Je me retire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.
ELISE
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.