E I, SCÈNE U
femme de mère qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable lille a des sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginables. ¥A\e la sert, la plaint et la console, avec une tendresse qui vous toucherait l'âme. Klle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait; et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions, une douceur pleine d'attraits, une bonté tout engageante , une honnêteté adorable , une... Ah ! ma sœur, je voudrais que vous l'eussiez vue !
ÉLISE
J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites ; et pour comprendre ce qu'elle est , li me suffit que vous l'aimez.
CLÉANTE
J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées', et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.
ÉLISE
Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.
CLÉANTE
Ah! ma sœur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car enfin, peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous , que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir? Hé! que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir; et si , pour m'entretenir même , il faut que maintenant je m'engage de tous côtés ; si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours les secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables? Enfin, j'ai voulu vous parler pour m'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis; et si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne , jouir de la fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout, pour ce dessein , de l'argent à emprunter; et si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes , et qu'il faille que notre père s'oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette ty-
" C'est-i-dire, elles ne sont pas fort accommodéts des birns de la fortune. Celle expression esl encore d'usage aajunrd'hui , el l'Académii" cite cet exemple : Je l'ai vu pauvre, mais il s'est bien accommode.
lannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
ÉLISE
Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère , et que...
CLÉANTE
J'entends sa voix; éloignons-nous un peu pour achever notre confidence; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.