‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 784 sur 1284 · L.4 FLÈCHE · texte numérisé non relu

L.4 FLÈCHE

Oui , monsieur, et je m'étais rendu ici pour vous attendre de pied ferme : mais monsieur votre père, le plus mal-gracieux des honmies, m'a chassé dehors malgré moi , et j'ai couru risque d'être battu.

CLÉANTE

Comment va notre affaire? Les choses pressent plus que jamais , et , depuis que je t'ai vu , j'ai découvert que mon père est mon rival.

LA FLJÎCHE.

Votre père amoureax ?

Oui ; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m'a mis.

LA FLÈCHE

Lui, se mêler d'aimer! De quoi diable s'avise-t-il? Se moque-t-il du monde? Et l'amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui?

CLÉANTE

Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.

LA FLÈCHE

Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ?

CLÉANTE

Pour lui donner moins de soupçon , et me conserver, au besoin , des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t'a-t-on faite ?

LA FLÈCHE

l\Ia foi , monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d'étranges choses , lorsqu'on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse-mathieux '.

' Avant sa conversion , sainl M.itliieu était receveur de tribuis, cl la malignité lui attrilmait des prêts usuraires. De là l'ancienne expression proverbiale, Jcsier saint Mathieu , pour prêter à usure, et par corruption fcssc-Matldcu. La plupart des étymologistes ont fait venir, par erreur, fesse-Muthicu de face de Mathieu , raine d'usuriiT. Béroakl lui donne une autre origine qui est peut-être la véritaliK^ : « 11 n'y a rien , dit-il , (|ui .< sangle si fort , et qui donne de plus \ ilaines fessées que d'em- « prunier de l'argent à gros intérêt, i. Voila comment les usuriers fessent les autres, el de la l'expression de fesse niathieu. t Voyez le Palais des Curieux , page 4SC. )

CLEANTE.

L'affaire ne se fera point?

LA FLÈCHE

Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu'il a fait rage pour vous , et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.

CLÉANTE

.l'aurai les quinze mille francs que je demande?

LA FLÈCHE

Oui , mais quelques petites conditions qu'il faudra que vous acceptiez , si vous avez dessein que les choses se fassent.

CLÉANTE

T'a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l'argent ?

LA FLÈCHE

Ah! vTaiment, cela ne va pas de la sorte. 11 apporte encore plus de soin à se cacher que vous; et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l'on doit aujourd'hui l'aboucher avec vous dans une maison empruntée, pour être instruit par votre bouche de votre bien et de votre famille; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.

CLÉANTE

Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m'ôter le bien.

Voici quelques articles qu'il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés avant que de rien faire :

■< Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, « et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille « où le bien soit ample, solide, assuré, clair, et net « de tout embarras , on fera une bonne et exacte obll- « gation par-devant un notaire , le plus honnêle « homme qu'il se pourra , et qui , pour cet effet , sera « choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que <> l'acte soit dûment dressé. «

CLÉANTE

Il n'y a rien à dire à cela.

LA FLÈCHE

'i Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'au- « eun scrupule , prétend ne donner son argent qu'au <i denier dix-huit '. >>

CLÉANTE

Au denier dix-huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n'y a pas lieu de se plaindre.

LA FLECHE

Cela est vrai.

« iMais, comme ledit prêteur n'a pas chez lui la

' C'est-à-dire un denier d'inlérét pour dix-liuil prêles; ce I équivaut à uu peu plus de cinq et demi pour cent.

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