‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 791 sur 1284 · L'AVARE, ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

L'AVARE, ACTE II, SCÈNE VI

n'irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas; et il faut bien que je touche quelque chose.

FKOSINE.

Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien , dont vous serez le maître.

HABPAGON.

Il faut voir cela. ïlais Frosine, il y a encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune , comme tu vois ; les jeunes gens , d'ordinaire , n'aiment que leurs semblables, et ne cherchent que leur compagnie; j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût, et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderaient pas.

FEOSINE.

Ah ! que vous la connaissez mal ! C'est encore une particularité que j'avais à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.

HABPAGON.

Elle?

FEOSINE.

Oui , elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle , que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire; et il n'y a pas quatre mois encore qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avait que cinquante-six ans , et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.

HABPAGON.

Sur cela seulement.'

FEOSINE.

Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans ; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.

HABPAGON.

Certes, tu médis là une chose toute nouvelle.

FEOSINE.

Cïla va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit .' Des Adonis , des Céphales , des Paris , et des A pollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son Qls.

HABPAGON.

Cela est admirable. Voilà ce que je n'aurais jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de

cette humeur. En effet , si j'avais été femme , je n'aurais point aimé les jeunes hommes.

FEOSINE.

Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens , pour les aimer ! ce sont de beaux morveux , de beaux godelureaux , pour donner envie de leur peau ! et je voudrais bien savoir quel ragoût il v a à eux ?

HABPAGON.

Pour moi , je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

FEOSINE.

Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aima> ble , est-ce avoir le sens commun ? Sont-ee des hommes que déjeunes blondins, et peut-on s'attacher à ces animaux-là ?

HABPAGON.

C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée, leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs hauts-de-chausses tombants , et leurs estomacs débraillés!...

FEOSINE.

Hé! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous! Voilà un homme, cela; il y a là de quoi satisfaire à la vue; et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu, pour donner de l'amour.

HABPAGON.

Tu me trouves bien ?

FEOSINE.

Comment ! vous êtes à ravir , et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.

HABPAGON.

Je n'en ai pas de grandes , Dieu merci. Il n'y a que ma lluxion qui me prend de temps en temps.

FBOSINE.

Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal , et vous avez grâce à tousser.

HABPAGON.

Dis-moi un peu : Mariane ne m'a-t-elle point encore vu ? N'a-t-elle point pris garde à moi en passant i"

FEOSINE.

Non; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne , et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite , et l'avantage que ce lui serait d'avoir un mari comme vous.

HABPAGON.

Tu as bien fait , et je t'en remercie.

FBOSINE.

■l'aurais , monsieur, une petite prière à vous faire.

.l'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'iMi peu d'argent { Harpagon prend un air sérieux); et vous pourriez facilement me [)roeurer le {:ain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. {Harpagon reprend un air gai.) Ah! que vous lui plairez, et que votre fraise à Tantique fera sur son esprit un effet admirable! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses attaché au |)oarpoint avec des aiguillettes. C'est pour la rendre folle de vous; et un au'ant aiguilleté sera pour elle un ragoilt merveilleux.

HAKPAGON.

Certes, tu me ravis de me dire cela.

FBOSINE.

En vérité, monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. ( Harpagon reprend son air sérieux.) Je suis ruinée, si je le perds; et quelque petite assistance me rétablirait mes affaires... Je voudrais que vous eussiez vu le ravissement où elle était à nientendre parler de vous. ( Harpagonreprend ■un air gai. ) La joie éclatait dans ses yeux au récit de vos qualités; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.

IIAnPAGON.

Tu m"as fait grand plaisir, Frosine; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.

FBOSINE.

Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. ( Harpagon reprend encore vn air sérieux.) Cela me remettra sur pied , et je vous en serai éternellement obligée.

HABPACON.

Adieu! Je vais achever mes dépêches.

FBOSINE.

Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.

HABFACON.

Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.

FBOSINE.

Je ne vous importunerais pas si je ne m'y voyais forcée par la nécessité.

HAKPAGON.

Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, poinne vous point faire malades.

FEOSINK.

IVe me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, monsieur, le plaisir que...

HABPAC.ON.

f e m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.

FBOSINE, seule.

Que la (ièvre te serre, chien de vilain, à tous les

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