‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 811 sur 1284 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

HARPAGON, CLÉANTE

HARPAGON

Or çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, à toi , de cette personne?

CLÉANTE

Ce qui m'en semble?

HARPAGON

Oui , de son air , de sa taille , de sa beauté, de son esprit?

CLÉANTE

T.a.Ia.

LAVAHK, ACTE IV, SCft.NE MF.

HABPAGON.

Mais encore?

A vous en parler franclienient, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avais crue. Son air est de franche coquette, sa taille est assez gauche, sa beauté trèsmédiocre, et son esprit des plus communs. IVe croyez pas que ce soit , mon père, pour vous en dégoûter ; car, belle-mère pour belle-mère, j'aime autant cellelà qu'une autre.

HARPAGOX.

Tu lui disais tantôt pourtant...

CLÉANTE

Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'était pour vous plaire.

HABPAGON.

Si bien donc que tu n'aurais pas d'inclination pour elle ?

CLÉANTE

Moi ? point du tout.

HABPAGON-.

J"en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m'était venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici , réflexion sur mon âge ; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier a une si jeune personne. Cette considération m'en faisait quitter le dessein, et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurais donnée, sans l'aversion que tu témoignes.

CLÉANTE

A moi?

HABPAGON.

A toi.

En mariage?

HABPAGON.

En mariage.

CLÉANTE

Écoutez. Il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût ; mais , pour vous faire plaisir, mon père , je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez.

HABPAGON.

Moi , je suis plus raisonnable que tu ne penses. Je ne veux point forcer ton inclination.

CLÉANTE

Pardonnez-moi ; je me ferai cet effort pour l'amour de vous.

HABPAGON.

Non, non. Un mariage ne saurait être heureux où l'inclination nest pas.

CLÉANTE

C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite ; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage.

HABPAGON.

Non. Du côté de l'homme , on ne doit point risquer l'affaire; et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai garde de me commettre. Si tu avais senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure; je te l'aurais fait épouser au lien de moi; mais, cela n'étant pas, je suivrai mou premier dessein , et je l'épouserai moi-même.

Eh bien! mon père, puisque les choses sont ainsi , il faut vous découvrir mon cœur ; il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon dessein était tantôt de vous la demander pour femme , et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentiments , et la crainte de vous déplaire.

HABPAGON.

Lui avez-vous rendu visite?

CLÉANTE

Oui , mon père.

HABPAGON.

Beaucoup de fois?

CLÉANTE

Assez, pour le temps qu'il y a.

HARPAGON

Vous a-t-on bien reçu ?

CLÉANTE

Fort bien , mais sans savoir qui j'étais , et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Jlariane.

HABPAGON.

Lui avez-vous déclaré votre passion , et le dessein où vous étiez de l'épouser?

CLÉANTE

Sans doute; et même j'en avais fait à sa mère quelque peu d'ouverture.

A-t-elle écouté, pour sa fdie, votre proposition?

CLÉANTE

Oui , fort civilement.

HABPAGON.

Et la fille correspond-elle fort à votre amour?

CLÉANTE

Si j'en dois croire les apparences , je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi. HABPAGON, bas, à part.

Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandais, {haut.) Or sus, mon fils, savez-vous ce qu'il va? C'est qu'il faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire de votre amour, à cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine.

CLEANTE.

Oui, mon père; c'est ainsi que vous me jouez!

LAVARE, ACTE

EIi bien ! puisque les clioses en sont venues là , je vous déclare, moi , que je ne quitterai point la passion que j"ai prise pour IMariane; qu'il n'y a point d'extrémité où je ne m'abandonne pour vous disputer sa conquête; et que, si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai d'autres secours, peut-être, qui combattront pour moi.

HAKPAGON.

Comment, pendard , tu as l'audace d'aller sur mes brisées !

CLÉANTE

C'est vous qui allez sur les miennes , et je suis le premier en date.

HAKPAGON.

Ne suis-je pas ton père , et ne me dois-tu pas respect?

CLÉANTE

Ce ne sont point ici des choses oîi les enfants soient obligés de déférer aux pères, et l'amour ne connaît personne.

HARPAGON

Je te ferai bien me connaître avec de bons coups de bâton.

CLÉANTE

Toutes vos menaces ne feront rien.

HAEPAGON.

Tu renonceras à IMariane.

CLÉANTE

Point du tout.

HARPAGON

Donnez-moi un bâton tout à l'heure.

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