M. DE POURCEAUGNAC, ACTE I, SCENE V
siue, où il est descendu pour déjeuner, je l'ai étudié une bonne grosse demi-heure, et je le sais déjà par cœur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler; vous verrez de quel air (a nature l'a dessinée, et si l'ajustement qui l'accompagne y répond comme il faut. Mais, pour son esprit, je vous avertis, par avance , qu'il est des plus épais qui se fassent ; que nous trouvons en lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera .
ÉRASTE
Nous dis-tu vrai ?
SBHIGANI.
Oui , si je me connais en gens.
NÉBINE.
Madame, voilà un illustre. Votreaffaire ne pouvait être mise en de meilleures mains , et c'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit; un homme qui vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères; qui, au péril de ses bras et de ses épaules , sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles, et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.
Je suis confus des louanges dont vous m'honorez ; et je pourrais vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie , et principalement sur la gloire que vous acquîtes lorsque , avec tant d'honnêteté , vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina touteune famille ; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous su tes nier le dépôt qu'on vous avait confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre cesdeux personnes qui ne l'avaient pas mérite.
NÉHINE.
Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle; et vos éloges me font rougir.
SBRIGANI
Je veux bien éparger votremodestie; laissons cela : et, pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial , tandis que de votre côté vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la comédie.
ÉEASTE.
Au moins, madame, souvenez-vous de votre rôle; et, pour mieux couvrir notre jeu, feignez , comme on vous a dit, d'être la plus contente du monde des résolutions de votre père.
JULIE
S'il ne tient qu'àcela, les choses iront à merveille.
MOLIÈRE
ERASTE
IMais, belle Julie, si toutes nos machines venaient à ne pas réussir?
JiaiE.
Je déclarerai à mon père mes véritables sentiments.
' ' '■ ÉRASTE
Et si, contre vos sentiments, il s'obstinait à son dessein .'
JUHE.
Je le menacerais de me jeter dans un couvent.
ÉRASTE
Mais si, malgré tout cela, il voulait vous forcer a ce mariage?
JULIE
Que voulez-vous que je vous dise?
ÉRASTE
Ce que je veux que vous me disiez !
JULIE
Oui.
ÉRASTE
Ce qu'on dit quand on aime bien.
JULIE
Mais quoi?
ÉRASTE
Que rien ne pourra vous contraindre; et que, malgré tous les efforts d'un père, vous me promettez d'être à moi.
Mon Dieu! Éraste, contentez-vous de ce que je fais maintenant ; et n'allez pointtenter sur l'avenir les résolutions de mon cœur; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fâcheuse extrémité dont peut-être n'aurons-nous pas besoin; et, s'il y faut venir, souffrez au moins que j'y sois entraînée par la suite des choses.
ÉRASTE
Eh bien!...
SBRIGANI
Ma foi , voici notre homme; songeons à nous.
NÉHINE.
Ah! comme il est bâti!