‹ Œuvres complètes de Molière avec des notes de tous les commentateursChapitre 977 sur 1284 · LE MAITRE DE PHILOSOPHIE, M. JOUR- DAIN, UN LAQUAIS · texte numérisé non relu

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE, M. JOUR- DAIN, UN LAQUAIS

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, raccommodant

son collet.

Venons à notre leçon.

M. JOURDAIN

Ah! monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.

Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses; et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre ?

M. JOURDAIN

Tout ce que je pourrai ; car j'ai toutes les envies du monde d'être savant; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient p?s fait bien étudier dans toutes les sciences quand j'étais jeune.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Ce sentiment est raisonnable ; nam , sine doctrina , vila est quasi mortls imago. Vous entendez cela, et vous savez le iatin, sans doute?

M. JOURDAIN

Oui ; mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire.

LE MAItRE de PHILOSOPHIE.

Cela veut dire que, sans la science, la vie est presque une image de la mort.

M. JOURDAIN

Ce latin-là a raison.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?

M. JOURDAIN

Oh! oui, je sais lire et écrire.

Par où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique?

M. JOURDAIN

Qu'est-ce que c'est que cette logique?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit.

M. JOURDAIN

Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

La première , la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir, par le moyen des univcrsaux ; la seconde , de bien juger, par le moyen des catégories; et la troisième, de bien tirer une consé-

quence, par le moyen des figures : Barbara , Celarent, Darii, Fcrio, Baralipton ' , etc.

W. JOURDAIN

Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Voulez-vous apprendre la morale ?

M. JOURDAIN

La morale ?

M. JOURDAIN

Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...

M. JOURDAIN

Non; laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables, et il n'y a morale qui tienne : je me veux mettre en colère tout mon soûl , quand il m'en prend envie.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Est-ce la physique que vous voulez apprendre?

M. JOURDAIN

Qu'est-ce qu'elle chante , cette physique ?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles et les propriétés des corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaiLx, des minéraax, des pierres, des plantes et des animaax, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-cicl, les feux volants, les comètes, les éclairs , le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.

M. JOURDAIN

Il y a trop de tintamarre là-dedans , trop de brouillamini.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?

Apprenez-moi l'orthographe.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Très-volontiers.

M. JOURDAIN

Après, vous m'apprendrez l'aimanach, pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n'y en a point.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter celle

. ces mois, qui n-ont a„™n sens, servaient « désigner <ians l;s anciennes écoles les clillurenls modes de sjllogl.mes rej-ulicrs.

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